OISEAUX ÉTRANGERS QUI ONT RAPPORT A L’ENGOULEVENT
Comme il n’y a qu’une seule espèce de ce genre établie dans les trois parties de l’ancien continent*, et qu’il s’en trouve dix ou douze établies dans le nouveau, on pourrait dire avec quelque fondement que l’Amérique est la principale résidence de ces oiseaux, le vrai lieu de leur origine, et par conséquent regarder notre race européenne comme une race étrangère séparée de sa tige, exilée, transportée par quelque cas fortuit dans un autre univers où elle a fondé une colonie qui semblerait devoir être toujours subordonnée à la race mère, et ne devoir Jamais lui disputer le pas dans aucun genre. D'après cela, on pourrait inférer que nous aurions dû commencer l’histoire de cette famille par les races américaines qui représentent ici la métropole; et nous aurions en effet suivi cet ordre qui, sous ce point de vue, paraît être celui de la nature, si nous n’eussions été déterminés, par des raisons encore plus fortes, à suivre un ordre tout différent, et cependant tout aussi naturel, du moins plus analogue à la nature de notre entendement : ordre qui consiste à procéder du plus connu au moins connu, et nous prescrit, à nous autres Européens, de commencer l’histoire d’une classe d’animaux quelconque par les espèces européennes, comme étant les plus connues dans le pays où nous écrivons, et les plus propres à Jeter de la lumière sur l’histoire
1. « Nous n’en avons en Europe qu’une espèce, le capnmtt/g'tfs europæus... L Amérique « produit plusieurs de ces oiseaux, dont un aussi grand qu’un hibou ( caprimulgus grandis), et U un autre {caprimulgus vociferus), célèbre par les cris très-forts quil fait entendre au « printemps, etc., etc. Il y en a un à la Nouvelle-Hollande... L’Afrique en a aussi quelques-uns, « et dans le nombre il en est à queue pointue , et d’autres dont la queue fourchue est un indice « de plus des rapports de ce genre avec les hirondelles... Une espèce, également d’Afrique, « mais à queue ronde , est fort remarquable par une plume deux fois plus longue que le corps, « qui naît près du poignet de chaque aile , et n’a de barbes que vers son extrémité : caprimulr- « gu longipennis. » (Cuvier.)
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des espèces étrangères sauf aux naturalistes américains à commencer l'histoire qu’ils feront de la nature (et plût au ciel qu’ils en fissent une!^ par les productions de l’Amérique.
Les principaux attributs qui appartiennent aux engoulevents, c’est un bec aplati à sa base, ayant la pointe légèrement crochue, petit en apparence, mais suivi d’une large ouverture plus large que la tête, disent certains auteurs; de gros yeux saillants, vrais yeux d’oiseaux nocturnes, et de longues moustaches noires autour du bec : il résulte de tout cela une physionomie morne et stupide, mais bien caractérisée, un air de famille lourd et ignoble, tenant des martinets et des oiseaux de nuit, mais si bien marqué, que l’on distingue au premier coup d’œil un engoulevent de tout autre oiseau; ils ont, outre cela, les ailes et la queue longues, celle-ci rarementet très-peu fourchue, composée de dix pennes seulement; les pieds courts et le plus souvent pattus; les trois doigts antérieurs liés ensemble par une membrane jusqu’à leur première articulation; le doigt postérieur mobile et se tournant quelquefois en avant; l’ongle du doigt du milieu dentelé ordinairement sur son bord intérieur; la langue pointue et non divisée par le bout ; les narines tabulées, c’est-à-dire que leurs rebords saillants forment sur le bec la naissance d’un petit tube cylindrique; l’ouverture des oreilles grande, et probablement l’ouïe très-fine; il semble au moins que cela doit être ainsi dans tout oiseau qui a la vue faible et le sens de l’odorat presque nul ; car le sens de l’ouiie étant alors le seul qui puisse l’aviser de ce qui se passe au dehors à une certaine distance, il est comme forcé de donner une grande attention aux rapports que lui fait ce sens unique, et de le disposer de la manière la plus avantageuse, ce qui ne peut manquer à la longue de le modifier, de le perfectionner, du moins quant aux bruits qui sont relatifs à ses besoins, et en même temps d’influer sur ia conformation des pièces qui composent cet organe. Au reste, on ne doit pas se persuader que tous les attributs dont j’ai fait l’énumération appartiennent sans exception à chaque espèce : quelques-unes n’ont point de moustaches; d’autres ont plus de dix pennes à la queue ; d’autres n’ont pas l’ongle du milieu dentelé; quelques-unes l’ont dentelé, non sur le bord intérieur, mais sur l’extérieur; d’autres n’ont point les narines tubulées; dans d’autres enfin le
a. C’est par cette même raison que j’ai commencé ITüstoire du coucou par celle de l’espèce européenne, et que j’ai considéré celle-ci comme étant le tronc commun des branches répandues dans les trois autres parties du monde; mais tout ce que j’ai dit dans cette supposition ne æ trouve pas moins vrai : il sera toujours vrai de dire que les races provenant d’un tronc commua s’éloigneront d’autant plus de cette race primitive, qu’elles en auront été séparées plus anciennement; que, par conséquent, la race européenne ayant plus de ressemblance avec celte d’Amérique, qu’avec celles d’Afrique et d’Asie , doit être censée dériver nouvellement et immédiatement de la race américaine, laquelle peut elle-même être issue, mais plus anciennement, de la race asiatique U
1 (a;. Reproduction, à propos des oiseaux, des vues de Buffon sur les rapports des espèces 'primitives des quadrupéies. — (Voyez la note 2 de la page 138 du IV® volume.)
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doigt postérieur ne paraît avoir aucune disposition à se tourner en avant : mais une propriété commune à toutes les espèces, c est d avoir les organes de la vue trop sensibles pour pouvoir soutenir la clarté du jour; et de cette seule propriété dérivent les principales différences qui séparent le genre des, engoulevents de celui des hirondelles : de là l’habitude qu ont ces oiseaux de ne sortir de leur retraite que le soir au coucher du soleil, et d’y rentrer le matin avant ou peu après son lever : de là l’habitude de vivre isoles et tristement seuls, car l’effet naturel des ténèbres est de rendre les animaux qui y sont condamnés tristes, inquiets, défiants, et par conséquent sauvais : de là la différence du cri, car on sait combien dans les animaux le cri est modifié par les affections intérieures ; de là encore, selon moi, 1 habitude de ne point faire de nid, car il faut voir pour choisir les matériaux d’un nid, pour les employer, les entrelacer, les mettre chacun a leur place, donner la forme au tout, etc. Nul oiseau, que je sache, ne travaille à cet ouvrage pendant la nuit, et la nuit est longue pour les engoulevents, puisque sur vingt-quatre heures ils n’ont que trois heures de crépuscule pendant lesquelles il puissent exercer avec avantage la faculté de voir ; or, ces trois heures sont à peine suffisantes pour satisfaire au premier besoin, au besoin le plus pressant, le plus impérieux, devant lequel se taisent tous les autres besoins, en un mot, au besoin de manger : ces trois heures sont a peine suffisantes, parce qu’ils sont obligés de poursuivre leur nourriture dans le vague de l’air, que leur proie est ailée comme eux, fuit légèrement, leur échappe, sinon par la vitesse, du moins par,l irrégularité de son vol, et qu’ils ne peuvent s’en saisir qu’à force d’allées et de venues, de ruses, de patience, et surtout à force de temps; il ne leur en reste donc pas assez pour construire un nid; par la même raison, les oiseaux de nuit qui sont organisés à peu près de même, quant au sens de la vue, et qui pour la plupart n’ont l’usage de ce sens que lorsque le soleil est sous l’horizon ou près d’y descendre, ne font guère plus de nids que les engoulevents, et, ce qui est plus décisif, ne s’en occupent qu’à proportion que leur vue, plus ou moins capable de soutenir une grande clarté, prolonge pour eux le temps du travail. De tous les hiboux, le grand duc est le seul que l’on dise faire un nid, et c’est aussi de tous celui qui est le moins oiseau de nuit, puisqu i! voit assez clair en plein jour pour voler et fuir à de grandes distances . La petite chevêche, qui poursuit et prend les petits oiseaux avant le coucher et après le lever du soleil, amasse seulement quelques feuilles, quelques brins d’herbe, et dépose ainsi ses œufs, point tout à fait à cru , dans des trous de rochers ou de vieilles murailles**; enfin le moyen duc, 1 effraie, la hulotte et la grande chevêche, qui de toutes les espèces nocturnes peuvent le moins supporter la présence du soleil, pondent aussi dans des trous sem-
a. Voyez tome V,page 191.
b. Idem , aux articles des oiseaux cités.