‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 5)Chapitre 111 sur 240 · Voyez la note de la page · texte numérisé non relu

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LE DINDON

à quatre fois l’année : or, c’est une règle générale pour tous les animaux, qu’ils multiplient plus dans le climat qui leur est propre que partout ailleurs; ils y deviennent aussi plus grands et plus forts, et c’est précisément ce que l’on observe dans les dindons d’Amérique. On en trouve une multitude prodigieuse chez les Illinois, disent les missionnaires jésuites; ils y vont par troupes de cent, quelquefois même de deux cents; ils sont beaucoup plus gros que ceux que l’on voit en France, et pèsent jusqu’à trente-six livres^; Josselin dit jusqu’à soixante livres" ; ils ne se trouvent pas en moindre quantité dans le Canada (où, selon le P. Théodat, récollet, les sauvages les appelaient ondettoufaques) , dans le Mexique, dans la Nouvelle- Angleterre, dans cette vaste contrée qu’arrose le Mississipi, et chez les Brésiliens où ils sont connus sous le nom de arigmnoussou^. Le docteur Hans Sloane en a vu à la Jamaïque : il est à remarquer que dans presque tous ces pays les dindons sont dans l’état de sauvages, et qu’ils y fourmillent partout, à quelque distance néanmoins des habitations, comme s’ils ne cédaient le terrain que pied à pied aux colons européens.

Mais si la plupart des voyageurs et témoins oculaires s’accordent à regarder cet oiseau comme naturel, appartenant en propre au continent de l’Amérique, surtout de l’Amérique septentrionale, ils ne s’accordent pas moins à déposer qu’il ne s’en trouve point, ou que très-peu, dans toute l’Asie.

Gemelli Careri nous apprend que non-seulement il n’y en a point aux Philippines, mais que ceux même que les Espagnols y avaient apportés de la Nouvelle-Espagne n’avaient pu y prospérer®.

Le P. du Halde assure qu’on ne trouve à la Chine que ceux qui y ont été transportés d’ailleurs : il est vrai que dans le même endroit ce jésuite suppose qu’ils sont fort communs dans les Indes orientales ; mais il paraît que ce n’est en effet qu’une supposition fondée sur des ouï-dire, au lieu qu’il était témoin oculaire de ce qu’il dit de la Chine C

Le P. de Bourzes, autre jésuite, raconte qu’il n’y en a point dans le royaume de Maduré, situé en la presqu’île en deçà du Gange; d’où il conclut avec raison que ce sont apparemment les Indes occidentales qui ont donné leur nom à cet oiseau 3.

Bampier n’en a point vu non plus à Mindanao Chardin ’ et Tavernier,

a. Histoire générale des Antilles , t. II, page 266.

b. Lettres édifiantes, XXIII® Recueil, page 237.

c. Raretés de la Nouvelle-Angleterre.

d. Voyage au Brésil , recueilli par de Léry, page 171.

e. Voyages , t. V, pages 271 et 272.

f. Histoire générale des voyages, t. VI, page 487.

g. Lettre du 21 septemtre 1713, parmi les Lettres édifiantes.

h. Nouveau voyage, t. 1 , page 406.

i. Voyages de Chardin, t. II, page 29.

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qui ont parcouru l’Asie®, disent positivement qu’il n’y a point de dindons dans tout ce vaste pays : selon le dernier de ces voyageurs, ce sont les Arméniens qui les ont portés en Perse, où ils ont mal réussi, comme ce sont les Hollandais qui les ont portés à Batavia, où ils ont beaucoup mieux prospéré.

Enfin Bosmaii et quelques autres voyageurs nous disent que, si l’on voit des dindons au pays de Congo, à la côte d’Or, au Sénégal et autres lieux de l’Afrique, ce n’est que dans les comptoirs et chez les étrangers, les naturels du pays en faisant peu d’usage; et, selon les mêmes voyageurs, il est visible que ces dindons sont provenus de ceux que les Portugais et autres Européens avaient apportés dans les commencements avec la volaille ordinaire

Je ne dissimulerai pas qu’Aldrovande, Gessner, Belon et Ray ont prétendu que les dindons étaient originaires d’Afrique ou des Indes orientales; et, quoique leur sentiment soit peu suivi aujourd’hui, je crois devoir à de si grands noms de ne point le rejeter sans quelque discussion.

Aldrovande a voulu prouver fort au long que les dindons étaient les véritables méléagrides des anciens, autrement les poules d’Afrique ou de Numidie, dont le plumage est couvert de taches rondes en forme de gouttes [fjallinœ Nimidicæ guttatœ); mais il est évident, et tout le monde convient aujourd’hui, que ces poules africaines ne sont autre chose que nos peintades, qui en effet nous viennent d’Afrique et sont très-différentes des dindons; ainsi il serait inutile de discuter plus en détail cette opinion d’Aldrovande, qui porte avec elle sa réfutation, et que néanmoins M. Linnæus semble avoir voulu perpétuer ou renouveler en appliquant au dindon le nom de meleagris.

Ray, qui fait venir les dindons d’Afrique ou des Indes orientales, semble s’être laissé tromper par les noms : celui d’oiseau de Numidie, qu’il adopte, suppose une origine africaine, et ceux de turkey et d’oiseau de Calicut, une origine asiatique ; mais un nom n’est pas toujours une preuve, surtout un nom populaire appliqué par des gens peu instruits, et même un nom scientifique appliqué par des savants, qui ne sont pas toujours exempts de préjugés ; d’ailleurs, Ray lui-même avoue, d’après HansSloane, que ces oiseaux se plaisent beaucoup dans les pays chauds de l’Amérique, et qu’ils y multiplient prodigieusement®.

A l’égard de Gessner, il dit, à ta vérité, que la plupart des anciens, et entre autres Aristote et Pline, n’ont pas connu les dindons; mais il prétend qu’Élien les a eus en vue dans le passage suivant : In India gallinacei nascuntur maximi ; non rubram habent cristam , ut nostri , sed ita variani et

a. Voyages de Tavernîer, t. II , page 22.

b. Voyages de Bosman, page 242.

c. Synopsis avium, Appeadix, page 182.

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floridam veluti coronam floribus contextam; caudœ pennas non indexas habent, neqiie revolutasin orbem, sed lalas; quas mm non erigunf, utpavonestrahimt : eonm pennœ smaragdi colorem ferunt . « Les Indes produisent « do très-gros coqs dont la crête n’est point rouge comme celle des nôtres, « mais de couleurs variées, comme serait une couronne de fleurs; leur « queue n’a pas non plus de plumes recourbées en arc; lorsqu’ils ne la « relèvent pas, ils la portent comme des paons (c’est-à-dire liorizontaie- « ment) ; leurs pennes sont de la couleur de l’émeraude. » Mais je ne vois pas que ce passage soit applicable aux dindons : 1“ la grosseur de ces coqs ne prouve point que ce soient des dindons, car on sait qu’il y a en effet dans l’Asie, et notamment en Perse et au Pégu, de véritables coqs qui sont très-gros ;

2“ Cette crête, de couleurs variées, suffirait seule pour exclure les dindons qui n’eurent jamais de crête; car il s’agit ici non d’une aigrette de plumes, mais d’une crête véritable analogue à celle du coq, quoique de couleur différente ;

3° Le*port de la queue, semblable à celui du paon, ne prouve rien non plus, parce qu’Élien dit positivement que l’oiseau dont il s’agit porte sa queue comme le paon , lorsqu’il ne la relève point; et s’il l’eût relevée comme le paon, en faisant la roue, Élien n’aurait pu oublier de faire mention d’un caractère aussi singulier, et d’un trait de ressemblance si marqué avec le paon, auquel il le comparait dans ce moment même;

4“ Enfin les pennes, couleur d’émeraude, ne sont rien moins que suffisantes pour déterminer ici l’espèce des dindons, bien que quelques-unes de leurs plumes aient des reflets smaragdins; car on sait que le plumage de plusieurs autres oiseaux a la même couleur et les mêmes reflets.

Belon ne me paraît pas mieux fondé que Gessner à retrouver les dindons dans les ouvrages des anciens; Columelle avait dit dans son livre De Re rusticâ'^ : Africana est meleagridi similis, nisï quod rutilam galeam et cristam capite gerit, quœ utraque in meleagride sunt ccerulea. « La poule « d’Afrique ressemble à la méléagride, excepté qu’elle a la crête et le « casque rouges, rutila, au lieu que ces mêmes parties sont bleues dans « la méléagride. » Belon a pris cette poule africaine pour la peintade, et la méléagride pour le dindon; mais il est évident, par le passage même, que Columelle parle ici de deux variétés de la même espèce, puisque les deux oiseaux dont il s’agit se ressemblent de tout point, excepté par la couleur, laquelle est en effet sujette à varier dans la même espèce, et notamment dans celle de la peintade, où les mâles ont les appendices membraneux qui leur pendent aux deux côtés des joues, de couleur bleue, tandis que les femelles ont ces mêmes appendices de couleur rouge : d’ailleurs, comment

c. Lib. Yiii, cap. u.

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supposer que Coliimelle, ayant à désigner deux espèces aussi différentes que celles de la peintade et du dindon, se fiit contenté de les distinguer par une variété aussi superficielle que celle de la couleur d’une petite partie, au lieu d’employer des caractères tranchés qui lui sautaient aux yeux?

C’est donc mal à propos que Delon a cru pouvoir s’appuyer de l’autorité de Columelle pour donner aux dindons une origine africaine j et ce n’est pas avec plus de succès qu’il a cherché à se prévaloir du passage suivant de Ptolémée pour leur donner une origine asiatique : Triglyphon Berjia in quâ gain gallinacei barbati esse dicuntur Cette Triglyphe est en effet située dans la presqu’île au delà du Gange; mais on n’a aucune raison de croire que ces coqs barbus soient des dindons, car : 1° il n’y a pas jusqu’à l’existence de ces coqs qui ne soit incertaine, puisqu’elle n’est alléguée que sur la foi d’un on dit [dicuntur) ; 2“ on ne peut donner aux dindons le nom de coqs barbus; comme je l’ai dit plus haut, ce mot de barbe appliqué à un oiseau ne pouvant signifier qu’une touffe de plumes ou de poils placés sous le bec, et non ce bouquet de crins durs que les dindons ont au bas du cou ; 3° Ptolémée était astronome et géographe, mais point du tout naturaliste; et il est visible qu’il cherchait à jeter quelque intérêt dans ses Tables géographiques, en y mêlant sans beaucoup de critique les singularités de chaque pays; dans la même page où il fait mention de ces coqs barbus, il parle des trois îles des Satyres, dont les habitants avaient des queues, et de certaines îles Manioles au nombre de dîx, situées à peu près dans le même climat, où l’aimant abonde au point que l’on n’ose y employer le fer dans la construction des navires de peur qu’ils ne soient attirés et retenus par la force magnétique; mais ces queues humaines, quoique attestées par des voyageurs et par les missionnaires jésuites, selon Gemelli Careri sont au moins fort douteuses'; ces montagnes d’aimant ou plutôt leurs effets sur la ferrure des vaisseaux ne le sont pas moins, et l’on ne peut guère compter sur des faits qui se trouvent mêlés avec de pareilles incertitudes; 4° enfin Ptolémée, à l’endroit cité, parle positivement des coqs ordinaires [gallt gallinacei) , qui ne peuvent être confondus avec les coqs d’Inde ni pour la forme extérieure, ni pour le plumage, ni pour le chant, ni pour les habitudes naturelles, ni pour la couleur des œufs, ni pour le temps de l’incubation, etc. Il est vrai que Scaliger, tout en avouant que la méléagride d’Athénée ou plutôt de Clytus, cité par Athénée, était un oiseau d’Ktolie, aimant les lieux aquatiques, peu attaché à sa couvée, et dont la chair sentait le marécage, tous caractères qui ne conviennent point au dindon, qui ne se trouve point en Étolie, fuit les lieux aquatiques, a le plus grand attachement pour ses petits, et la chair de bon goût, n’en prétend pas moins que

а. Geographia , lib. viii, cap. ii , tabula xi, Asiæ.

б. Voyage, t. V, page 68.

1. Elles sont même plus que douteuses. (Voyez la note de la p. 153 du II® volumf'. )

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la méléagride est un dindon ® ; mais les anatomistes de l’Académie des Sciences, qui d’abord étaient du même avis lorsqu’ils firent la description du coq indien, ayant examiné les choses de plus près, ont reconnu et prouvé ailleurs que la peintade était la vraie méléagride des anciens* ; en sorte qu’il doit demeurer pour constant qu’ Athénée ou Clytus, Élien, Columelle et Ptolémée, n’ont pas plus parlé des dindons qu’Aristote et Pline, et que ces oiseaux ont été inconnus aux anciens.

Nous ne voyons pas même qu’il en soit fait mention dans aucun ouvrage moderne, écrit avant la découverte de l’Amérique : une tradition populaire fixe dans le xvi® siècle^, sous François I", l’époque de leur première apparition en France; car c’est dans ce temps que vivait l’amiral Chabot. Les auteurs de la Zoologie hrilannique avancent, comme un fait notoire, qu’ils ont été apportés en Angleterre sous le règne de Henri YIII , contemporain de François ce qui s’accorde très-bien avec notre sentiment; car l’Amérique ayant été découverte par Cristophe Colomb , sur la fin du XV' siècle, et les rois François P’' et Henri YIII étant montés sur le trône au commencement du xvi' siècle, il est tout naturel que ces oiseaux apportés d’Amérique aient été introduits comme nouveautés soit en France, soit en Angleterre, sous le règne de ces princes; et cela est confirmé par le témoignage précis de J. Sperling, qui écrivait avant 1660, et qui assure expressément qu’ils avaient été transportés des Nouvelles-Indes en Europe plus d’un siècle auparavant

Tout concourt donc à prouver que l’Amérique est le pays natal des dindons; et comme ces sortes d’oiseaux sont pesants, qu’ils n’ont pas le vol élevé et qu’ils ne nagent point, ils n’ont pu en aucune manière traverser l’espace qui sépare les deux continents pour aborder en Afrique, en Europe ou en Asie : ils se trouvent donc dans le cas des quadrupèdes, qui, n’ayant pu sans le secours de l’homme passer d’un continent à l’autre, appartiennent exclusivement à l’un des deux; et cette considération donne une nouvelle force au témoignage de tant de voyageurs qui assurent n’avoir jamais vu de dindons sauvages, soit en Asie, soit en Afrique, et n’y en avoir vu de domestiques que ceux qui y avaient été apportés d’ailleurs.

Cette détermination du pays naturel des dindons influe beaucoup sur la solution d’une autre question qui, au premier coup d’œil, ne semble pas y avoir du rapport. J. Sperling, dans sa Zoologia physica, page 369, prétend que le dindon est un monstre (il aurait dû dire un mulet), provenant du

a. In Cardanumexercit.

b. Britisch Zoology, page 87.

c. Zoologia Physica , page 366.

1. C’est ce qui est en effet. — « Meleagris est le nom grec de la peintade, appliqué mal à « propos au dindon par Linné. » ( Cuvier. )

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