‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 5)Chapitre 12 sur 240 · Le thouyou de Buffou est TaMO'Mc/ie d’Amérique de Cuvier · texte numérisé non relu

Le thouyou de Buffou est TaMO'Mc/ie d’Amérique de Cuvier

DISCOURS

leur goût. Dans les oiseaux, le toucher de cette partie est donc au moins aussi imparfait que dans les quadrupèdes, parce que leur langue et leur palais sont moins sensibles; mais il paraît qu’ils l’emportent sur ceux-ci par le toucher des doigts , et que le principal siège de ce sens y réside ; car, en général, ils se servent de leurs doigts beaucoup plus que les quadrupèdes, soit pour saisir ®, soit pour palper les corps; néanmoins l’intérieur des doigts étant, dans les oiseaux, toujours revêtu d’une peau dure et calleuse, le tact ne peut en être délicat, et les sensations qu’il produit doivent être assez peu distinctes.

Voici donc l’ordre des sens, tel que la nature paraît l’avoir établi pour les différents êtres que nous considérons. Dans l’homme, le toucher est le premier, c’est-à-dire le plus parfait; le goût est le second, la vue le troisième, l’ouïe le quatrième, et l’odorat le dernier des sens. Dans le quadrupède, l’odorat est le premier, le goût le second, ou plutôt ces deux sens n’en font qu’un, la vue le troisième, l’ouïe le quatrième, et le toucher le dernier. Dans l’oiseau la vue est le premier, l’ouïe est le second, le toucher le troisième, le goût et l’odorat les derniers. Les sensations dominantes, dans chacun de ces êtres, suivront le même ordre : l’homme sera plus ému par les impressions du toucher, le quadrupède par celles de l’odorat, et l’oiseau par celles de la vue ; la plus grande partie de leurs jugements, de leurs déterminations, dépendront de ces sensations dominantes; celles des autres sens, étant moins fortes et moins nombreuses, seront subordonnées aux premières, et n’influeront qu’en second sur la nature de l’être. L’homme sera aussi réfléchi que le sens du toucher paraît grave et profond ; le quadrupède aura des appétits plus véhéments que ceux de l’homme, et l’oiseau, des sensations plus légères et aussi étendues que l’est le sens de la vue.

Mais il y a un sixième sens, qui, quoique intermittent, semble, lorsqu’il agit, commander à tous les autres, et produire alors les sensations dominantes, les mouvements les plus violents et les affections les plus intimes, c'est le sens de l’amour : rien n’égale la force de ses impressions dans les animaux quadrupèdes, rien n’est plus pressant que leurs besoins, rien de plus fougueux que leurs désirs; ils se recherchent avec l’empressement le plus vif, et s’unissent avec une espèce de fureur. Dans les oiseaux il y a plus de tendresse, plus d’attachement, plus de morale en amour, quoique le fonds physique en soit peut-être encore plus grand que dans les quadrupèdes; à peine peut-on citer, dans ceux-ci, quelques exemples de chasteté

a. Nous avons vu, dans V Histoire des animaux quadrupèdes , qu’il n’y en a pas un tiers qui se servent de leurs pieds de devant pour porter à leur gueule, au lieu que la plupart des oiseaux se servent d’une de leurs pattes pour porter à leur bec ; quoique cet acte doive leur coûter plus qu’aux quadrupèdes , puisque n’ayant que deux pieds ils sont obligés de se soutenir avec effort sur un seul pendant que l’autre agit; au lieu que le quadrupède est alors appuyé sur les trois autres pieds, ou assis sur les parties postérieures de son corps.

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conjugale, et encore moins du soin des pères pour leur progéniture; au lieu que dans les oiseaux ce sont les exemples contraires qui sont rares, puisqu’à l’exception de ceux de nos basses-cours et de quelques autres espèces, tous paraissent s’unir par un pacte constant, et qui dure au moins aussi longtemps que l’éducation de leurs petits.

C’est qu’indépendamment du besoin de s’unir, tout mariage suppose une nécessité d’arrangement pour soi-même et pour ce qui doit en résulter; les oiseaux qui sont forcés, pour déposer leurs œufs, de construire un nid que la femelle commence par nécessité, et auquel le mâle amoureux travaille par complaisance, s’occupant ensemble de cet ouvrage prennent de l’attachement l’un pour l’autre; les soins multipliés, les secours mutuels, les inquiétudes communes, fortifient ce sentiment, qui augmente encore et qui devient plus durable par une seconde nécessité , c’est de ne pas laisser refroidir les œufs, ni perdre le fruit de leurs amours pour lequel ils ont déjà pris tant de soins ; la femelle ne pouvant les quitter, le mâle va chercher et lui apporte sa subsistance ; quelquefois même il la remplace, ou se réunit avec elle pour augmenter la chaleur du nid et partager les ennuis de sa situation; l’attachement qui vient de succéder à l’amour subsiste dans toute sa force pendant le temps de l’incubation, et il paraît s’accroître encore et s’épanouir davantage à la naissance des petits; c’est une autre jouissance, mais en même temps ce sont de nouveaux liens ; leur éducation est un nouvel ouvrage auquel le père et la mère doivent travailler de concert. Les oiseaux nous représentent donc tout ce qui se passe dans un ménage honnête : de l’amour suivi d’un attachement sans partage, et qui ne se répand ensuite que sur la famille. Tout cela tient, comme l’on voit, à la nécessité de s’occuper ensemble de soins indispensables et de travaux communs; et ne voit-on pas aussi que cette nécessité de travail ne se trouvant chez nous que dans la seconde classe, les hommes de la première pouvant s’en dispenser, l’indifférence et l’infidélité n’ont pu manquer de gagner les conditions élevées?

Dans les animaux quadrupèdes il n’y a que de l’amour physique et point d’attachement, c’est-à-dire nul sentiment durable entre le mâle et la femelle, parce que leur union ne suppose aucun arrangement précédent, et n’exige ni travaux communs ni soins subséquents; dès lors point de mariage. Le mâle dès qu’il a joui se sépare de la femelle, soit pour passer à d’autres, soit pour se refaire; il n’est ni mari, ni père de famille, car il méconnaît et sa femme et ses enfants ; elle-même s’étant livrée à plusieurs, n’attend de soins ni de secours d’aucun, elle reste seule chargée du poids de sa progéniture et des peines de l’éducation; elle n’a d’attachement que pour ses petits, et ce sentiment dure souvent plus longtemps que dans l’oiseau: comme il paraît dépendre du besoin que les petits ont de leur mère, qu’elle les nourrit de sa propre substance, et que ses secours sont plus longtemps

DISCOURS

nécessaires dans la plupart des quadrupèdes qui croissent plus lentement que les oiseaux, l’attachement dure aussi plus longtemps ; il y a même plusieurs espèces d’animaux quadrupèdes où ce sentiment n’est pas détruit par de nouvelles amours, et où l’on voit la mère conduire également et soigner ses petits de deux ou trois portées. Il y a aussi quelques espèces de quadrupèdes dans lesquelles la société du mâle et de la femelle dure et subsiste pendant le temps de l’éducation des petits; on le voit dans les loups et les renards; le chevreuil surtout peut être regardé comme le modèle de la fidélité conjugale : il y a, au contraire, quelques espèces d’oiseaux dont la pariade ne dure pas plus longtemps que les besoins de l’amour mais ces exceptions n’empêchent pas qu’en général la nature n’ait donné plus de constance en amour aux oiseaux qu’aux quadrupèdes.

Et ce qui prouve encore que ce mariage et ce moral d’amour n’est produit dans les oiseaux que par la nécessité d’un travail commun, c’est que ceux qui ne font point de nid ne se marient point et se mêlent indifféremment : on le voit par l’exemple familier de nos oiseaux de basse-cour ; le mâle paraît seulement avoir quelques attentions de plus pour ses femelles que n’en ont les quadrupèdes , parce qu’ici la saison des amours n’est pas limitée, qu’il peut se servir plus longtemps de la même femelle, que le temps des pontes est plus long, qu’elles sont plus fréquentes, qu’enfin, comme on enlève les œufs, les temps d’incubation sont moins pressés, et que les femelles ne demandent à couver que quand leurs puissances pour la génération se trouvent amorties et presque épuisées : ajoutez à toutes ces causes le peu de besoin que ces oiseaux domestiques ont de construire un nid pour se mettre en sûreté et se soustraire aux yeux, l’abondance dans laquelle ils vivent, la facilité de recevoir leur nourriture ou de la trouver toujours au même lieu, toutes les autres commodités que l’homme leur fournit, qui dispensent ces oiseaux des travaux, des soins et des inquiétudes que les autres ressentent et partagent en commun , et vous retrouverez chez eux les premiers effets du luxe et les maux de l’opulence, libertinage et paresse.

Au reste, dans ces oiseaux dont nous avons gâté les mœurs en les servant, comme dans ceux qui les ont conservées parce qu’ils sont forcés de travailler ensemble et de se servir eux-mêmes, le fonds de l’amour physi(iue, c’est-à-dire l’étoffe, la substance qui produit cette sensation, et en réalise les effets, est bien plus grand que dans les animaux quadrupèdes. Un coq suffit aisément à douze ou quinze poules, et féconde par un seul

O. Dès que la perdrix rouge femelle couve , le mile l’abandonne et la laisse chargée seule de l’éducation des petits; les miles qui ont servi leurs femelles se rassemblent en compagnies et ne prennent plus aucun intérêt à leur progéniture. Cette remarque m’a été donnée par M. Leroy, lieutenant des chasses de Sa Majesté, à Versailles.

SUR LA NATURE DES OISEAUX

acte tous les œufs que chacune peut produire en vingt jours il pourrait donc absolument parlant devenir chaque jour père de trois cents enfants. Une bonne poule peut produire cent œufs dans une seule saison, depuis le printemps jusqu’en automne. Quelle dilférence de celte grande multiplication au petit produit de nos quadrupèdes les plus féconds! il semble que toute la nourriture qu’on fournit abondamment à ces oiseaux, se convertissant en liqueur séminale, ne serve qu’à leurs plaisirs, et tourne tout entière au profit de la propagation; ce sont des espèces de machines que nous montons, que nous arrangeons nous-mêmes pour la multiplication: nous en augmentons prodigieusement le nombre en les tenant ensemble, en les nourrissant largement et en les dispensant de tout travail, de tous soins, de toute inquiétude pour les besoins de la vie; car le coq et la poule sauvages ne produisent dans l’état naturel qu’aiilant que nos perdrix et nos cailles, et quoique de tous les oiseaux les gallinacés soient les plus féconds, leur produit se réduit à dix-huit ou vingt œufs, et leurs amours à une seule saison lorsqu’ils sont dans l’état de nature : à la vérité, il pourrait y avoir deux saisons et deux pontes dans des climats plus heureux , comme l’on voit dans celui-ci plusieurs espèces d’oiseaux pondre deux et même trois fois dans un été, mais aussi le nombre des œufs est moins grand dans toutes ces espèces, et le temps de l’incubation est plus court dans quelquesunes. Ainsi, quoique les oiseaux soient en puissance bien plus prolifiques que les quadrupèdes, ils ne le sont pas beaucoup plus par V effet : les pigeons, les tourterelles, etc., ne pondent que deux œufs; les grands oiseaux de proie n’en pondent que trois ou quatre; la plupart des autres oiseaux cinq ou six; et il n’y a que les poules et les autres gallinacés, tels que le paon, le dindon, le faisan, les perdrix et les cailles, qui produisent en grand nombre.

La disette, les soins, les inquiétudes, le travail forcé, diminuent dans tous les êtres les puissances et les effets de la génération. Nous l’avons vu dans les animaux quadrupèdes, et on le voit encore plus évidemment dans les oiseaux; ils produisent d’autant plus qu’ils sont mieux nourris, plus choyés, mieux servis; et si nous ne considérons que ceux qui sont livrés à eux-mêmes et exposés à tous les inconvénients qui accompagnent l’entière indépendance, nous trouverons qu’étant continuellement travaillés de besoins, d’inquiétudes et de crainte, ils n’usent pas, à beaucoup près, autant qu’il se pourrait, de toutes leurs puissances pour la génération; ils semblent même en ménager les effets, et les proportionner aux circonstances de leur situation. Un oiseau, après avoir construit son nid et fait sa ponte que je suppose de cinq œufs , cesse de pondre, et ne s’occupe que de leur conservation; tout le reste de la saison sera employé à l’incubation et à

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