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LE PETIT TÉTRAS
au point de venir manger dans la main L’année suivante, au printemps, on se sert de ces animaux apprivoisés, au lieu de balvams, pour attirer les tétras sauvages, qui viennent les attaquer et se battent avec eux avec tant d’acharnement qu’ils ne s’éloignent point pour un coup de fusil : ils reviennent tous les jours, de très-grand matin, au lieu du rendez-vous, ils y restent jusqu’au lever du soleil, après quoi ils s’envolent et se dispersent dans les bois et les bruyères pour chercher leur nourriture; sur les trois heures après midi, ils reviennent au même lieu et ils y restent jusqu’au soir assez tard ; ils se rassemblent ainsi tous les jours, surtout lorsqu’il fait beau, tant que dure la saison de l’amour, c’est-à-dire environ trois ou quatre semaines; mais lorsqu’il fait mauvais temps, ils sont un peu plus retirés.
Les jeunes tétras ont aussi leur assemblée particulière et leur rendez-vous séparé, où ils se rassemblent par troupes de quarante ou cinquante, et où ils s’exercent à peu près comme les vieux : seulement ils ont la voix plus grêle, plus enrouée, et le son en est plus coupé; ils paraissent aussi sauter avec moins de liberté. Le temps de leur assemblée ne dure guère que huit jours, après quoi ils vont rejoindre les vieux.
Lorsque la saison de l’amour est passée, comme ils s’assemblent moins régulièrement, il faut une nouvelle industrie pour les diriger du côté de la hutte du tireur de ces balvanes. Plusieurs chasseurs à cheval forment une enceinte plus ou moins étendue, dont cette hutte est le centre, et en se rapprochant insensiblement, et faisant claquer leur fouet à propos, ils font lever les tétras et les poussent d’arbre en arbre du côté du tireur, qu’ils avertissent par des coups de voix, s’ils sont loin, ou par un coup de sifflet s’ils sont plus près; mais on conçoit bien que cette chasse ne peut réussir qu’autant que le tireur a disposé toutes choses d’après la connaissance des mœurs et des habitudes de ces oiseaux. Les tétras, en volant d’un arbre sur un autre, choisissent d’un coup d’œil prompt et sûr les branches assez fortes pour les porter, sans même en excepter les branches verticales qu’ils font plier par le poids de leur corps, et ramènent en se posant dessus à une situation à peu près horizontale, en sorte qu’ils peuvent très-bien s’y soutenir, quelque mobiles qu’elles soient : lorsqu’ils sont posés, leur sûreté est leur premier soin ; ils regardent de tous côtes, prêtant l’oreille, allongeant le cou pour reconnaître s’il n’y a point d’ennemis ; et lorsqu’ils se croient bien à l’abri des oiseaux de proie et des chasseurs, ils se mettent à manger les boutons des arbres. D’après cela, un tireur intelligent a soin de placer ses balvanes sur des rameaux flexibles auxquels il attache un cordon qu’il tire de temps en temps pour faire imiter aux
a. Le naturel des petits tétras diffère beaucoup en ce point de celui des grands tétras, qui loin de s’apprivoiser, lorsqu’ils sont pris , refusent même de prendre de la nourriture, et s’étouffent quelquefois en avalant leur langue, comme on Ta vu dans leur histoire.
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bcilvanes les mouvements et les oscillations du tétras sur sa branche.
De plus, il a appris par l’expérience que, lorsqu’il fait un vent violent, on peut diriger la tête de ces balvanes contre le vent, mais que par un temps calme on doit les mettre les unes vis-à-vis des autres. Lorsque les tétras, poussés par les chasseurs de la manière que j’ai dit, viennent droit à la hutte du tireur, celui-ci peut juger, par une observation facile, s’ils s’y poseront ou non à portée de lui : si leur vol est inégal, s’ils s’approchent et s'éloignent alternativement en battant des ailes, il peut compter que, sinon toute la troupe, au moins quelques-uns, s’abattront près de lui; si au contraire, en prenant leur essor non loin de sa hutte, ils partent d’un vol rapide et soutenu, il peut conclure qu’ils iront en avant sans s’arrêter.
Lorsque les tétras se sont posés à portée du tireur, il en est averti par leurs cris réitérés jusqu’à trois fois ou même davantage ; alors il se' gardera bien de les tirer trop brusquement ; au contraire il se tiendra immobile et sans faire le moindre bruit, dans sa hutte, pour leur donner le temps de faire toutes leurs observations et la reconnaissance du terrain ; après quoi, lorsqu’ils se seront bien établis sur leurs branches, et qu’ils commenceront à manger, il les tirera et les choisira à son aise; mais quelque nombreuse que soit la troupe, fût-elle de cinquante et même de cent, on ne peut guère espérer d’en tuer plus d’un ou deux d’un seul coup ; car ces oiseaux se séparent en se perchant, et chacun choisit ordinairement son arbre pour se poser. Les arbres isolés sont plus avantageux qu’une forêt pleine; et cette chasse est beaucoup plus facile lorsqu’ils se perchent que lorsqu’ils se tiennent à terre : cependant , quand il n’y a point de neige, on établit quelquefois les balvanes et la hutte dans les champs qui ont porté, la même année, de l’avoine, du seigle, du blé sarrasin, où on couvre la hutte de paille, et on fait d’assez bonnes chasses, pourvu toutefois que le temps soit au beau; car le mauvais temps disperse ces oiseaux, les oblige à se cacher, et en rend la chasse impossible; mais le premier beau jour qui succède la rend d’autant plus facile, et un tireur bien posté les rassemble aisément avec ses seuls appeaux, et sans qu’il soit besoin de chasseurs pour les pousser du côté de la hutte.
On prétend que lorsque ces oiseaux volent en troupe ils ont à leur tête un vieux coq qui les mène en chef expérimenté, et qui leur fait éviter tous les pièges des chasseurs, en sorte qu’il est fort difficile, dans ce cas, de les pousser vers la balvane, et que l’on n’a d’autres ressources que de détourner quelques traîneurs. i
L’heure de cette chasse est, chaque jour, depuis le soleil levant jusqu’à dix heures; et, l’après-midi, depuis une heure jusqu’à quatre : mais en automne, lorsque le temps est calme et couvert, la chasse dure toute la journée sans interruption, parce que dans ce cas les tétras ne changent
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guère de lieu. On peut les chasser de celte manière, c’est-à-dire en les poussant d’arbre en arbre, jusqu’aux environs du solstice d’hiver, mais après ce temps ils deviennent plus sauvages, plus défiants, plus rusés; ils changent même leur demeure accoutumée, à moins qu’ils n’y soient retenus par la rigueur du froid ou par l’abondance des neiges.
On prétend avoir remarqué que, lorsque les tétras se posent sur la cime des arbres et sur leurs nouvelles pousses, c’est signe de beau temps; mais que lorsqu’on les voit se rabattre sur les branches inférieures et s’y tapir, c’est un signe de mauvais temps; je ne ferais pas mention de ces remarques des chasseurs, si elles ne s’accordaient avec le naturel de ces oiseaux, qui, selon ce que nous avons vu ci-dessus, paraissent fort susceptibles des influences du beau et du mauvais temps, et dont la grande sensibilité à cet égard pourrait être supposée, sans blesser la vraisemblance, au degré nécessaire pour leur faire pressentir la température du lendemain.
Dans les temps de grande pluie, ils se retirent dans les forêts les plus touffues pour y chercher un abri ; et, comme ils sont alors fort pesants et qu’ils volent difficilement, on peut les chasser avec des chiens courants, qui les forcent souvent et les prennent même à la course®.
Dans d’autres pays on prend les tétras au lacet , selon Aldrovande ® ; on les prend aussi au filet , comme nous l’avons vu ci-dessus ; mais il serait curieux de savoir quelle était la forme, l’étendue et la disposition de ce filet sous lequel le noble Polonais dont parle Rzaczynski en prit un jour deux cent soixante à la fois.
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J’ai exposé, à l’article précédent, les raisons que j’avais de faire de ce petit tétras une espèce ou plutôt une race séparée. Gessner en parle, sous le nom de coq de bois [gallus sylvestris '), comme d’un oiseau qui a des barbillons rouges, et une queue pleine et non fourchue; il ajoute que le mâle s’appelle coq noir en Écosse, et la femelle grise [greyhen). Il est vrai que cet auteur, prévenu de l’idée que le mâle et la femelle ne devaient pas dif-
a. Actes de Breslaw , novembre 17-25, p. 527 et suivantes, et p. 538 et suivantes. Cette pesanteur des tétras a été remarquée par Pline : il est vrai qu’il parait l’attribuer à la grande espèce, et je ne doute pas qu’elle ne lui convienne aussi bien qu’à la petite.
b. Aldrov., de Avibus, t. II , pag. 69.
I c. Gessner, de Avibus , pag. 477.
* « Il existe dans le nord de TEurope une espèce intermédiaire [tetrao intermedîus) , plus V grande que le petit tétras proprement dit, à queue moins fourchue, à poitrine tachetée de « blanc. » — Et Cuvier ajoute : « Il paraît que c’est à la fois le tétras à queue pleine et le « tétras à plumage variable de Buffon. »
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férer, à un certain point, par la couleur des plumes, traduit ici le greyhen par gallina fusca, poule rembrunie, afin de rapprocher de son mieux la couleur des plumages; et qu’ensuite il se prévaut de sa version infidèle pour établir que cette espèce est tout autre que celle de la poule moresque de Turner par la raison que le plumage de celte poule moresque diffère tellement de celui du mâle qu’une personne peu au fait pourrait s’y méprendre, et regarder ce mâle et cette femelle comme appartenant à deux espèces différentes. En effet, le mâle est presque tout noir, et la femelle de la même couleur à peu près que la perdrix grise; mais, au fond, c’est un nouveau trait de conformité qui rend plus complète la ressemblance de cette espèce avec celle du coq noir d’Écosse, car Gessner prétend en effet que ces deux espèces se ressemblent dans tout le reste. Pour moi, la seule différence que j’y trouve c’est que le coq noir d’Écosse a de petites taches rouges sur la poitrine, les ailes et les cuisses; mais nous avons vu dans l’histoire du petit tétras à queue fourchue que dans les six premiers mois les jeunes mâles, qui doivent devenir tout noirs dans la suite, ont le plumage de leurs mères, c’est-à-dire de la femelle; et il pourrait se faire que les petites taches rouges dont parle Gessner ne fussent qu’un reste de cette première livrée avant qu’elle se fût changée entièrement en un noir pur et sans mélange.
Je ne sais pourquoi M. Brisson confond cette race ou variété, comme il l’appelle, avec le tetrao pointillé de blanc de M. Linnæus*, puisqu’un des caractères de ce tetrao, nommé en suédois racMehane, est d’avoir la queue fourchue; et que d’ailleurs M. Linnæus ne lui attribue point de barbillons, tandis que le tétras dont il s’agit ici a la queue pleine, selon la figure donnée par Gessner, et que, selon sa description, il a des barbillons rouges à côté du bec.
Je ne vois pas non plus pourquoi M. Brisson, confondant ces deux races en une seule, n’en fait qu’une variété du petit tétras à queue fourchue, puisque, indépendamment des deux différences que je viens d’indiquer, M. Linnæus dit positivement que son tétras pointillé de blanc est plus rare, plus sauvage, et qu’il a un cri tout autre, ce qui suppose, ce me semble, des différences plus caractérisées, plus profondes que celles qui d’ordinaire constituent une simple variété.
Il me paraîtrait plus raisonnable de séparer ces deux races ou espèces de petit tétras , dont l’une caractérisée par la queue pleine et les barbillons rouges, comprend le coq noir d’Écosse et la poule moresque de Turner; el l’autre, ayant pour attributs ses petites taches blanches sur la poitrine, et son cri différent, serait formée du racklehane des Suédois.
a. Gessner, de Avibus, pag. 477.
b. Linnæus , Fawna Succica , n“ 107.
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Ainsi l’on doit compter, ce me semble, quatre ' espèces différentes dans le genre des tétras ou coqs de bruyère : 1" le grand tétras ou grand coq de bruyère; 2° le petit tétras ou coq de bruyère à queue fourchue ; 3“ le racklan ou racJdehane de Suède, indiqué par M. Linnæus; 4" la poule moresque de Turner ou coq noir d’Écosse, avec des barbillons charnus des deux côtés du bec, et la queue pleine.
Et ces quatre espèces sont toutes originaires et naturelles aux climats du Nord, et habitent également dans les forêts de pins et de bouleaux ; il n’y a que la troisième, c’est-à-dire le racMehane de Suède, qu’on pourrait regarder comme une variété du petit tétras, si M. Linnæus n’assurait pas qu'il jette un cri tout différent.