Les phalangers sont principalement frugivores
LES OISEAUX DE PROIE
faibles pour attaquer les autres, se dévorent eux-mêmes : tout cela forme un nombre bien plus considérable que celui des aigles, des vautours, é[)crviers, faucons, gerfauts, milans, buses, cresserelles , émerillons, ducs, hiboux, chouettes, pies-grièches et corbeaux, qui sont les seuls oiseaux dont l’appétit pour la chair soit bien décidé; et encore y en a-t-il plusieurs, tels que les milans, les buses et les corbeaux, qui se nourrissent plus volontiers de cadavres que d’animaux vivants; en sorte qu’il n’y a pas une quinzième partie du nombre total des oiseaux qui soient carnassiers, tandis que dans les quadrupèdes il y en a plus du tiers.
Les oiseaux de proie étant moins puissants, moins forts et beaucoup moins nombreux que les quadrupèdes carnassiers, font aussi beaucoup moins de dégât sur la terre ; mais, en revanche, comme si la tyrannie ne perdait jamais ses droits, il existe une grande tribu d’oiseaux qui font une prodigieuse déprédation sur les eaux. Il n’y a guère parmi les quadrupèdes que les castors, les loutres, les phoques et les morses qui vivent de poisson ; au lieu qu’on peut compter un très-grand nombre d’oiseaux qui n’ont pas d’autre subsistance. Nous séparerons ici ces tyrans de l’eau des tyrans de l'air, et ne parlerons pas dans cet article de ces oiseaux qui ne sont que pêcheurs et piscivores; ils sont pour la plupart d’une forme Irès-dilîé rente, et d’une nature assez éloignée des oiseaux carnassiers; ceux-ci saisissent leur proie avec les serres, ils ont tous le bec court et crochu, les doigts bien séparés et dénués de membranes, les jambes fortes et ordinairement recouvertes parles plumes des cuisses, les ongles grands et crochus, tandis que les autres prennent le poisson avec le bec, qu’ils ont droit et pointu, et qu’ils ont aussi les doigts réunis par des membranes, les ongles faibles et les jambes tournées en arrière.
En ne comptant pour oiseaux de proie que ceux que nous venons d’indiquer, et séparant encore pour un instant les oiseaux de nuit des oiseaux de jour, nous les présenterons dans l’ordre qui nous a paru le plus naturel* : nous commencerons parles aigles, les vautours, les milans, les buses; nous continuerons par les éperviers, les gerfauts, les faucons; et nous finirons par les émerillons et les pies-grièches ; plusieurs de ces articles contiennent un assez grand nombre d’espèces et de races constantes produites par l’inlluence du climat; et nous joindrons à chacun les oiseaux étrangers qui ont rapport à ceux de notre climat. Par cette méthode, nous donnerons non-seulement tous les oiseaux du pays, mais encore tous les oiseaux étrangers dont parlent les auteurs, et toutes les espèces nouvelles que nos correspondances nous ont procurées, et qui ne laissent pas d’être en assez grand nombre.
Tous les oiseaux de proie sont remarquables par une singularité dont il
1. C’est-à-dire le plus conforme à la nature des êtres : cet ordre, conforme à la nature des êtres , est la méthode.
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est difficile de donner la raison ; c’est que les mâles sont d’environ un tiers moins grands et moins forts que les femelles, tandis que dans les quadrupèdes et dans les autres oiseaux ce sont, comme l’on sait, les mâles qui ont le plus de grandeur et de force : à la vérité dans les insectes, et même dans les poissons, les femelles sont un peu plus grosses que les mâles, et l’on en voit clairement la raison, c’est la prodigieuse quantité d’œufs qu’elles contiennent qui renfle leur corps, ce sont les organes destinés à cette immense production qui en augmentent le volume apparent; mais cela ne peut en aucune façon s’appliquer aux oiseaux, d’autant qu’il paraît par le fait que c’est tout le contraire ; car, dans ceux qui produisent des œufs en grand nombre, les femelles ne sont pas plus grandes que les mâles; les poules, les canes, les dindes, les poules-faisanes, les perdrix, les cailles femelles, qui produisent dix-huit ou vingt œufs, sont plus petites que leur mâle, tandis que les femelles des aigles, des vautours, des éperviers, des milans et des buses, qui n’en produisent que trois ou quatre, sont d’un tiers plus grosses que les mâles; c’est par cette raison qu’on appelle tiercelet \q mâle de toutes les espèces d’oiseaux de proie : ce mot est un nom générique et non pas spécifique, comme quelques auteurs l’ont écrit; et ce nom générique indique seulement que le mâle ou tiercelet est d’un tiers environ plus petit que la femelle.
Ces oiseaux ont tous pour habitude naturelle et commune le goût de la chasse et l’appétit de la proie, le vol très-élevé, l’aile et la jambe fortes, la vue très-perçante, la tête grosse, la langue charnue, l’estomac simple et membraneux, les intestins moins amples et plus courts que les autres oiseaux; ils habitent de préférence les lieux solitaires, tes montagnes désertes, et font communément leur nid dans les trous des rochers ou sur les plus hauts arbres; l’on en trouve plusieurs espèces dans les deux continents; quelques-uns même ne paraissent pas avoir de climat fixe et bien déterminé; enfin ils ont encore pour caractères généraux et communs le bec crochu, les quatre doigts à chaque pied, tous quatre bien séparés; mais ou distinguera toujours un aigle d’un vautour par un caractère évident : l’aigle a la tête couverte de plumes, au lieu que le vautour l’a nue et garnie d’un simple duvet, et on les distinguera tous deux des éperviers, buses, milans et faucons par un autre caractère qui n’est pas difficile à saisir, c’est que le bec de ces derniers oiseaux commence à se courber dès son insertion , tandis que le bec des aigles et des vautours commence par une partie droite, et ne prend de la courbure qu’à quelque distance de son origine.
Les oiseaux de proie ne sont pas aussi féconds que les autres oiseaux : la plupart ne pondent qu’un petit nombre d’œufs, mais je trouve queM. Linnæus a eu tort d’affirmer qu’en général tous ces oiseaux produisaient environ quatre œufs®. Il y en a qui, comme le grand aigle et l’orfraie, ne
a. Liuu. Syst. nul. , édit. X, t. I, p. 81.
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donnent que deux œufs, et d’autres, comme la cresserelle et l’émérillon, qui en font jusqu’à sept; il en est, à cet égard, des oiseaux comme des quadrupèdes : le nombre de la multiplication par la génération est en raison inverse de leur grandeur*; les grands oiseaux produisent moins que les petits, et en raison de ce qu’ils sont plus petits ils produisent davantage. Cette loi me paraît généralement établie dans tous les ordres de la nature vivante; cependant on pourrait m’opposer ici les exemples des pigeons qui, quoique petits, c’est-à-dire d’une grandeur médiocre, ne produisent que deux œufs, et des plus petits oiseaux qui n’en produisent ordinairement que cinq; mais il faut considérer le produit absolu d’une année, et ne pas oublier que le pigeon, qui ne pond que deux et quelquefois trois œufs pour une seule couvée, fait souvent deux, trois et quatre pontes du printemps à l’automne; et que dans les petits oiseaux il y en a aussi plusieurs qui pondent plusieurs fois pendant le temps de ces mêmes saisons; de manière qu’à tout prendre et tout considérer il est toujours vrai de dire que, toutes choses égales d’ailleurs, le nombre dans le produit de la génération est proportionnel à la petitesse de l’animal dans les oiseaux comme dans les quadrupèdes.
Tous les oiseaux de proie ont plus de dureté dans le naturel et plus de férocité que les autres oiseaux : non-seulement ils sont les plus difficiles de tous à priver, mais ils ont encore presque tous, plus ou moins, l’habitude dénaturée de chasser leurs petits hors du nid bien plus tôt que les autres, et dans le temps qu’ils leur devraient encore des soins et des secours pour leur subsistance. Cette cruauté, comme toutes les autres duretés naturelles, n’est produite que par un sentiment encore plus dur, qui est le besoin pour soi-même et la nécessité. Tous les animaux qui, par la conformation de leur estomac et de leurs intestins, sont forcés de se nourrir de chair et de vivre de proie, quand même ils seraient nés doux, deviennent bientôt offensifs et méchants par le seul usage de leurs armes, et prennent ensuite de la férocité dans l’habitude des combats : comme ce n’est qu’en détruisant les autres qu’ils peuvent satisfaire à leurs besoins, et qu’ils ne peuvent les détruire qu’en leur faisant continuellement la guerre, ils portent une âme de colère^ qui influe sur toutes leurs actions, détruit tous les sentiments doux, et affaiblit même la tendresse maternelle; trop pressé de son propre besoin, l’oiseau de proie n’entend qu’impatiemment et sans pitié les cris de ses petits, d’autant plus affamés qu’ils deviennent plus grands; si la chasse se trouve difficile et que la proie vienne à manquer, il les expulse, les frappe, et quelquefois les tue dans un accès de fureur causée par la misère.
1. Voyez la note de la page 592 du I” volume , et la note de la page 205 du IV».
2. Ils ^orient une âme de colère: expression hardie, et qui peint bien les instincts cruels, la férocité continue de l’oiseau de proie.
LES OISEAUX DE PROIE
Un autre effet de cette dureté naturelle et acquise est l’insociabilité : les oiseaux de proie, ainsi que les quadrupèdes carnassiers, ne se réunissent jamais les uns avec les autres ; ils mènent, comme les voleurs, une vie errante et solitaire ; le besoin de l’amour, apparemment le plus puissant de tous après celui de la nécessité de subsister, réunit le mâle et la femelle j iCt comme tous deux sont en état de se pourvoir, et qu’ils peuvent même s’aider à la guerre qu’ils font aux autres animaux , ils ne se quittent guère, et ne se séparent pas, même après la saison des amours. On trouve presque toujours une paire de ces oiseaux dans le même lieu 5 mais presque jamais on ne les voit s’attrouper ni même se réunir en famille , et ceux qui, comme les aigles, sont les plus grands, et ont par cette raison besoin de plus de subsistance, ne souffrent pas même que leurs petits, devenus leurs rivaux, viennent occuper les lieux voisins de ceux qu’ils habitent, tandis que tous les oiseaux et tous les quadrupèdes, qui n’ont besoin pour se nourrir que des fruits de la terre, vivent en famille, cherchent la société de leurs semblables et se mettent en bandes et en troupes nombreuses, et n’ont d’autre querelle, d’autre cause de guerre, que celles de l’amour ou de l’attachement pour leurs petits; car, dans presque tous les animaux même les plus doux, les mâles deviennent furieux dans le rut, et les femelles prennent de la férocité pour la défense de leurs petits.
Avant d’entrer dans les détails historiques qui ont rapport à chaque espèce d’oiseaux de proie, nous ne pouvons nous dispenser de faire quelques remarques sur les méthodes qu’on a employées pour reconnaître ces espèces et les distinguer les unes des autres : les couleurs, leur distribution, leurs nuances, les taches, les bandes, les raies, les lignes, servent de fondement dans ces méthodes à la distinction des espèces; et un méthodiste ne croit avoir fait une bonne description que quand il a, d’après un plan donné et toujours uniforme, fait l’énumération de toutes les couleurs du plumage et de toutes les taches, bandes ou autres variétés qui s’y trouvent; lorsque ces variétés sont grandes ou seulement assez sensibles pour être aisément remarquées, il en conclut sans hésiter que ce sont des indices certains de la différence des espèces; et, en conséquence, on constitue autant d’espèces d’oiseaux qu’on remarque de différence dans les couleurs : cependant rien n’est plus fautif et plus incertain; nous pourrions faire d’avance une longue énumération des doubles et triples emplois d’espèces faits par nos nomenclateurs , d’après cette méthode de la différence des couleurs. Mais il nous suffira de faire sentir ici les raisons sur lesquelles nous fondons celte critique, et de remonter en même temps à la source qui produit ces erreurs.
Tous les oiseaux en général muent dans la première année de leur âge, et les couleurs de leur plumage sont presque toujours, après cette première mue, très-différentes de ce qu’elles étaient auparavant; ce changement de
LES OISEAUX DE TROIE
couleur après le premier âge est assez général dans la nature, et s’étend jusqu’aux quadrupèdes qui portent alors ce qu’on appelle la livrée, et qui perdent cette livrée, c’est-à-dire les premières couleurs de leur pelage, à la première mue. Dans les oiseaux de proie, l’cU'et de cette première mue cliange si fort les couleurs, leur distribution, leur position, qu’il n’est pas étonnant que les nomenclateurs, qui presque tous ont négligé l’histoire des oiseaux , aient donné comme des espèces diverses le même oiseau dans ces deux états différents dont l’un a précédé et l’autre suivi la mue : après ce premier changement, il s’en fait un second assez considérable à la seconde, et souvent encore un à la troisième mue; en sorte que par cette seule première cause, l’oiseau de six mois, celui de dix-huit mois et celui de deux ans et demi, quoique le môme, paraît être trois oiseaux différents, surtout à ceux qui n’ont pas étudié leur histoire, et qui n’ont d’autre guide, d’autre moyen de les connaître, que les mélhodes fondées sur les couleurs.
Cependant ces couleurs changent souvent du tout au tout, non-seulement par la cause générale de la mue, mais encore par un grand nombre d’autres causes particulières; la différence des sexes est souvent accompagnée d’une grande différence dans la couleur; il y a d’ailleurs des espèces qui, dans le même climat, varient indépendamment même de l’âge et du sexe; il y en a, et en beaucoup plus grand nombre, dont les couleurs changent absolument par l’influence des différents climats. Pden n’est donc plus incertain que la connaissance des oiseaux, et surtout de ceux de proie dont il est ici question, par les couleurs et leur distribution; rien de plus fautif que la distinction de leurs espèces, fondée sur des caractères aussi inconstants qu’accidentels *.
LES AIGLES
Il y a plusieurs oiseaux auxquels on donne le nom à' aigles : nos nomenclateurs en comptent onze espèces en Europe, indépendamment de quatre autres espèces, dont deux sont du Brésil, une d’Afrique, et la dernière des grandes Indes. Ces onze espèces sont : 1“ l’aigle commun , 2“ l’aigle à tête blanche, 3“ l’aigle blanc, 4“ l’aigle tacheté, 5° l’aigle à queue blanche, 6“ le petit aigle à queue blanche, 7" l’aigle doré, 8“ l’aigle noir, 9° le grand aigle de mer, 10“ l’aigle de mer, 11“ le jean-le-blanc ; mais, comme nous l’avons déjà dit, nos nomenclateurs modernes paraissent s’être beaucoup moins souciés de restreindre et réduire au juste le nombre des espèces,
1 . Tout cela est très-juste ; mais aucun bon méthodiste u’a pris les couleurs pour base de classification. Les couleurs ne sont qu’un caractère frès-secoudaire. Voyez la note de la p. 31.
* Aquila — Ordre des Oiseaux de proie; famille des Diurnes; genre Aigles; sous-genre Aigles proprement dits (Cuv. ).
LES AIGLES
ce qui néanmoins est le vrai but du travail d’un naturaliste, que de les multiplier, chose bien moins difficile, et par laquelle on brille à peu de frais au.v yeux des ignorants 5 car la réduction des espèces suppose beaucoup de connaissances, de réflexions et de comparaisons, au lieu qu’il n’y a rien de si aisé que d’en augmenter la quantité; il suffit pour cela de parcourir les livres et les cabinets d’histoire naturelle, et d’admettre comme caractères spécifiques toutes les différences, soit dans la grandeur, dans la forme ou la couleur, et de chacune de ces différences, quelque légère quelle soit, faire une espèce nouvelle et séparée de toutes les autres; mais, malheureusement, en augmentant ainsi très-gratuitement le nombre nominal des espèces, on n’a fait qu’augmenter en même temps les difficultés de l’histoire naturelle, dont l’obscurité ne vient que de ces nuages répandus par une nomenclature arbitraire, souvent fausse, toujours particulière, et qui ne saisit jamais l’ensemble des caractères, tandis que c’est de la réunion de tous ces caractères, et surtout de la différence ou de la ressemblance de la forme, de la grandeur, de la couleur, et aussi de celles du naturel et des mœurs, qu’on doit conclure la diversité ou l’unité des espèces.
Mettant donc d’abord à part les quatre espèces d’aigles étrangers dont nous nous réservons de parler dans la suite, et rejetant de la liste l’oiseau qu’on appelle jean-le-blanc, qui est si différent des aigles qu’on ne lui en a jamais donné le nom, il me paraît qu’on doit réduire à six les onze espèces d’aigles d’Europe mentionnées ci-dessus, et que dans ces six espèces il n’y en a que trois qui doivent conserver le nom d’aigles, les trois autres étant des oiseaux assez différents des aigles pour exiger un autre nom. Ces trois espèces d’aigles sont : 1° l’aigle doré, que j’appellerai le grand aigle; 2“ l’aigle commun ou moyen ; 3“ l’aigle tacheté, que j’appellerai le petit aigle; les trois autres sont l’aigle à queue blanche, que j’appellerai de son nom ancien , pour le distinguer des aigles des trois premières espèces dont il commence à s’éloigner par quelques caractères; l’aigle de mer, que j’appellerai balbuzard, de son nom anglais, parce que ce n’est point un véritable aigle; et enfin le grand aigle de mer, qui s’éloigne encore plus de l’espèce, et que par cette raison j’appellerai orfraie, de son vieux nom français '.
Le grand et le petit aigle sont chacun d’une espèce isolée, mais l’aigle commun et le pygargue sont sujets à varier. L’espèce de l’aigle commun est composée de deux variétés, savoir, l’aigle brun et l’aigle noir, et l’espèce du pygargue en contient trois , savoir, le grand aigle à queue blanche , le petit aigle à queue blanche et l’aigle à tête blanche. Je n’ajouterai pas à ces espèces celle de l’aigle blanc, car je ne pense pas que ce soit une espèce particulière ni même une race constante et qui appartienne à une espèce
1. Voyez, SOI ces divers points , les notes et les nomenclatures suivantes.
LES AIGLES
détermin(5cj ce n’est à mon avis qu’une variété accidentelle produite par le froid du climat, et plus souvent encore par la vieillesse de l’animal : on verra dans l’iiistoire particulière des oiseaux que plusieurs d’entre eux, et les aigles surtout, blanchissent par la vieillesse et même par les maladies, ou par la trop longue diète.
On verra de même que l’aigle noir n’est qu’une variété dans l’espèce de l’aigle brun ou aigle commun ; que l’aigle à tête blanche et le petit aigle à queue blanche ne sont aussi que des variétés dans l’espèce du pygargue ou grand aigle à queue blanche, et que l’aigle blanc n’est qu’une variété accidentelle ou individuelle qui peut appartenir à tontes les espèces. Ainsi, des onze prétendues espèces d’aigles, il ne nous en reste plus que trois, qui sont le grand aigle, l’aigle moyen et le petit aigle; les quatre autres, savoir, le pygargue, le balbuzard, l’orfraie et le jean-le-blanc, étant des oiseaux assez diflérents des aigles pour être considérés chacun séparément, et porter par conséquent un nom particulier. Je me suis déterminé à cette réduction d’espèces, avec d’autant plus de fondement et de raison, qu’il était connu, dès le temps des anciens , que les aigles de races différentes se mêlent volontiers et produisent ensemble, et que d’ailleurs cette division ne s’éloigne pas beaucoup de celle d’Aristote, qui me paraît avoir mieux connu qu’aucun de nos nomenclateurs les vrais caractères et les différences réelles qui séparent les espèces. Il dit qu’il y en a six dans le genre des aigles; mais dans ces six espèces, il comprend un oiseau qu’il avoue luimême être du genre des vautours®, et qu’il faut par conséquent en séparer, puisque c’est en effet celui que l’on connaît sous le nom de vautour des Alpes. Ainsi reste à cinq espèces, qui correspondent d’abord aux trois espèces d’aigles que je viens d’établir, et ensuite à la quatrième et à la cinquième, qui sont le pygargue et l’aigle de mer ou balbuzard. J’ai cru , malgré l’autorité de ce grand philosophe, devoir séparer des aigles proprement dits ces deux derniers oiseaux, et c’est en cela seul que ma réduction diffère de la sienne; car, du reste, je me trouve entièrement d’accord avec ses idées, et je pense comme lui, que l’orfraie, ossifraga ou grand aigle de mer, ne doit pas être comptée parmi les aigles, non plus que l’oiseau appelé jean-le-hlane, duquel il ne fait pas mention, et qui est si différent des aigles qu'on ne lui en a jamais donné le nom. Tout ceci sera développé avec avantage etplusde clarté pour le lecteur dans les articles suivants, où l’on va voir en détail les différences de chacune des espèces que nous venons d’indiquer.
a. « Quartum gémis {aquilæ) percnopterus ab alarum notis appellatum ; capite albicantc ; :< corpore majore quam cæteræ adhuc dictæ {pygargos morphnos et melænaetos) base est : sed « brevioribns alis ; caudà longiore. FiUtin-is speciem hæc refert , subaquila et montaiia ciconia « cognomiiiatur ; iucolit lucos degener, nec vitiis cæterarum caret , et bonoriim quæ illæ obti- « ueut expers est; quippe quæ a corvo, cæterisque id genus alitibus verberetur, fugetiir. Il capialur : gravis est enim, victu iners ; exanimata fert corpnra; famelica semper est, et que- « rula, clainitat et clangit. » Arist. lUst. an/m., lib. ix, cap. xxxii.
LE GRAND AIGLE
LE GRAND AIGLE
La première espèce est le grand aigle que Delon, après Athénée, a nommé Vaifjle royal on le roi des oiseaux; c’est en effet l’aigle d’espèce franche et de race noble, appelé par cette raison àsTo; yv/icw; par Aristote “, et connu de nos nomenclateurs sous le nom d’aigle doré; c’est le plus grand de tous les aigles, la femelle a jusqu’à trois pieds et demi de longueur depuis le bout du bec jusqu’à l’extrémité des pieds, et plus de huit pieds et demi de vol ou d’envergure; elle pèse seize ** et même dix-huit livres®; le mâle est plus petit et ne pèse guère que douze livres. Tous deux ont te bec très-fort et assez semblable à de la corne bleuâtre; les ongles noirs et pointus dont le plus grand, qui est celui de derrière, a quelquefois jusqu’à cinq pouces de longueur; tes yeux sont grands, mais paraissent enfoncés dans une cavité profonde que la partie supérieure de l’orbite couvre comme un toit avancé ; Tiris de l’œil est d’un beau jaune clair, et brille d’un feu très-vif; l’humeur vitrée est de couleur de topaze; le cristallin, qui est sec et solide, a le brillant et l’éclat du diamant; l’œsophage so dilate en une large poche qui peut contenir une pinte de liqueur; l’estomac, qui est au-dessous , n’est pas, à beaucoup près, aussi grand que cette première poche, mais il est à peu près également souple et membraneux. Cet oiseau est gras, surtout en hiver ; sa graisse est blanche, et sa chair, quoique dure et fibreuse, ne sent pas le sauvage comme celle des autres oiseaux de proie
a. « Sextum genus (aquilœ) gnesium, id est verum, germantimque appellant. Umim hoc, « ex omni avium genere , esse veri incorruptique ortùs créditer. Caetera enim généra et « aquilarum et accipitrum , et minutarum etiam avium promiscua adulteriii/rque invicem pro- « créant. Maxima aquilarum omnium hæc est, major etiam quam ossifraga. Sed cæteras « aquilas vel sesqui-altera portione excedit. Colore est rufa, conspectu rara. » Arist. Hist. anini., lib. IX , cap. XXXII.
b. Klein , Ordo avium , p. 40.
c. Voici ce que m’a écrit un de mes amis ( M. Hébert, receveur général à Dijon), qui a fait de très-bonnes observations sur les oiseaux, qu’il m’a communiquées, et que j’aurai quelquefois occasion de citer avec reconnaissance. J’ai vu, dit-il, dans le pays de Bugey de deux espèces d’aigles ; le premier fut pris au château de Dorlau, dans un filet à l’appât d’un pigeon vivant; il pesait dix-huit livres, il était de couleur fauve (c’est le grand aigle, le même qui est représenté dans la. Zoologie Britannique, planche A); il était très-fort et très-méchant, et blessa cruellement au sein une femme qui avait soin de la faisanderie : l’autre était presque noir. J’ai encore vu l’une et l’autre espèce de ces aigles à Genève, où on les nourrissait dans des cages séparées; ils ont tous deux les jambes couvertes de plumes jusqu’à la naissance dés doigts, et les plumes de leurs cuisses sont si longues et si touffues qu’on croirait , en voyant ces oiseaux d’un peu loin , qu’ils sont posés sur quelque petite éminence. On croit qu’ils sont de passage en Dugey ; car on ne les y voit guère qu’au printemps et en automne.
d. Sch\venckfeld, Avi. SU., p. 216.
* Falco chrysaÈtos (Linn. ). — V aigle royal (Cuv. ). — Ordre des oiseaux de proie; famille des Diurnes; genre Aigles; sous-genre Aigles proprement dits (Cuv.). — « L’aigle royal ne « diff’ère de Vaigle commun que par sa queue noirâtre , marquée de bandes irrégulières cen* K drées. On assure que c’est l’aigle commun dans son plumage parfait. » (Cuvier).
LE GRAND AIGLE
On trouve cette espèce en Grèce en France dans les montagnes du Bugey, en Allemagne dans les montagnes de Silésie dans les l'orêts de Dantzic " et dans les monts Carpathiens dans les Pyrénées “ et dans les montagnes d’Irlande G On le trouve aussi dans l’Asie Mineure et en Perse, car les anciens Perses avaient , avant les Romains, pris l’aigle pour leur enseigne de guerre; et c’était ce grand aigle, cet aigle doré, aquila fulva, qui était dédié à Jupiter 3. On voit aussi , par le témoignage des voyageurs , qu’on le trouve en Arabie en Mauritanie et dans plusieurs autres provinces de l’Afrique et de l’Asie jusqu’en Tartarie, mais point en Sibérie ni dans le reste du nord de l’Asie. Il en est à peu près de même en Europe , car cette espèce, qui est partout assez rare, l’est moins dans nos contrées méridionales que dans les provinces tempérées, et on ne la trouve plus dans celles de notre nord au delà du 55'’ degré de latitude; aussi ne l’a-t-on pas retrouvé dans l’Amérique septentrionale, quoiqu’on y trouve l’aigle commun. Le grand aigle paraît donc être demeuré dans les pays tempérés et chauds de l’ancien continent comme tous les autres animaux auxquels le grand froid est contraire, et qui par cette raison n’ont pu passer dans le nouveau.
L’aigle a plusieurs convenances physiques et morales avec le lion : la force, et par conséquent l’empire sur les autres oiseaux, comme le lion sur les quadrupèdes ; la magnanimité, ils dédaignent également les petits animaux et méprisent leurs insultes, ce n’est qu’après avoir été longtemps provoqué par les cris importuns de la corneille ou de la pie que l’aigle se détermine à les punir de mort, d’ailleurs, il ne veut d’autre bien que celui qu’il conquiert, d’autre proie que celle qu’il prend lui-même; la tempérance, il ne mange presque jamais son gibier en entier, et il laisse, comme le lion, les débris et les restes aux autres animaux. Quelque affamé qu’il soit, il ne se jette jamais sur les cadavres. Il est encore solitaire comme le lion, habitant d’un désert dont il défend l’entrée et l’usage delà chasse à tous les autres oiseaux; car il est peut-être plus rare de voir deux paires d’aigles dans la même portion de montagne que deux familles de lions dans la même partie de forêt; ils se tiennent assez loin les uns des autres pour que
O. Aristot. Hist. anim., lib. ix, cap. xxxu.
b. Schwenckfeld , Avi. S!7,,p. 214.
c. Klein, Ordo avium, p. 40.
d. Rzaczynsky, vltfcL Hist. nat. Pol., p. 360 et 361.
e. Barrère, 0>-«i7/toZ., class. m, gen. iv, sp. 1.
f. Britisch Zoology, p. 61.
g. hulvam aquilam Jovis nunliam. Cicero, de Legihus ^ lib. ii. — Grata Jovis fulvœ rostra videbis avis. Ovid., lib. v. — Fulvusqiie tonantis armiger. Claudian.
h. « Majores [aqnilœ) arabico nomme nesir vocantur. Aquilas docent Afri Yulpibus et lupis « insidiari quibuscum prælium ineunt ; verum edoctæ aquilæ unguibus dorsum et caput rostro « comprehendunt nt dentibus morderi nequeant. Cæterum si animal dorsum volvat, aquila non a desistit donec vel interimat vel oculos illi effodiat. » Léon Afr., part, ii, p. 767.
LE GRAND AIGLE
l’espace qu’ils se sont départi leur fournisse une ample subsistance; ils ne comptent la valeur et l’étendue de leur royaume que par le produit de la chasse. L’aigle a de plus les yeux étincelants et à peu près de la même couleur® que ceux du lion, les ongles de la même forme, l’haleine tout aussi forte, le cri également effrayant ^ Nés tous deux pour le combat et la proie, ils sont également ennemis de toute société, également féroces, également fiers et difficiles à réduire; on ne peut les apprivoiser qu’en les prenant tout petits. Ce n’est qu’avec beaucoup de patience et d’art qu’on peut dresser à la chasse un jeune aigle de cette espèce; il devient même dangereux pour son maître dès qu’il a pris de la force et de l’âge. Nous voyons, par le témoignage des auteurs, qu’anciennement on s’en servait en Orient pour la chasse du vol, mais aujourd’hui on l’a banni de nos fauconneries ; il est trop lourd pour pouvoir, sans grande fatigue, le porter sur le poing; jamais assez privé, assez doux, assez sur pour ne pas faire craindre ses caprices ou ses moments de colère à son maître; il a le bec et les ongles crochus et formidables; sa figure répond à son naturel : indépendamment de ses armes, il a le corps robuste et compacte, les jambes et les ailes trèsfortes, les os fermes, la chair dure, les plumes rudes % l’attitude fière et droite, les mouvemeuts brusques et le vol très-rapide. C’est de tous les oiseaux celui qui s’élève le plus haut', et c’est par cette raison que les anciens ont appelé l’aigle Yoiseau céleste, et qu’ils le regardaient dans les augures comme le messager de Jupiter. Il voit par excellence, mais il n’a que peu d’odorat en comparaison du vautour; il ne chasse donc qu’à vue; et lorsqu’il a saisi sa proie il rabat son vol comme pour en éprouver le poids, et la pose à terre avant de l’emporter. Quoiqu’il ait l’aile très-forte, comme il a peu de souplesse dans les jambes, il a quelque peine à s’élever de terre, surtout lorsqu’il est chargé; il emporte aisément les oies, les grues; il enlève aussi les lièvres et même les petits agneaux, les chevreaux; et, lorsqu’il attaque les faons et les veaux, c’est pour se rassasier, sur le lieu, de leur sang et do leur chair, et en emporter ensuite les lambeaux dans son aire; c’est ainsi qu’on appelle son nid, qui est en effet tout plat et non pas creux comme celui de la plupart des autres oiseaux ; il le place ordinairement entre deux rochers dans un lieu sec et inaccessible. On assure que le même nid sert à l’aigle pendant toute sa vie; c’est réellement un ouvrage
a. « Oculi charopi. Ciaropus color qui dilutam liabet viriditatem igneo quodam splendore « intcrmicantcm , qualem in leonum oculis conspicimus. » Calepin. Diction.
h. Nous avons comparé l’aigle au lion, et le vautour au tigre ; or, l’on sait que le lion a la tùte et le cou couverts d’une belle crinière , et que le tigre les a , pour ainsi dire , nus en comparaison du lion ; il en est de même du vautour, il a la tète et le cou dénués de plumes, tandis que l’aigle les a bien garnis et couverts de plumes.
c. On prétend que les plumes de l’aigle sont si rudes que, quand on les mêle avec des plumes d’autres oiseaux, elles les usent par le frottement.
1 . Cela ne peut plus être dit aujourd’hui. L’oiseau qui s’élève le plus baut est le condor.
LE GRAND AIGLE
assez considérable pour n’être fait qu’une fois et assez solide pour durer longtempsj il est construit à peu près comme un plancher avec de petites perches ou bâtons de cinq ou six pieds de longueur, appuyés par les deux bouts et traversés par des branches souples recouvertes de plusieurs lits de joncs et de bruyères : ce plancher ou ce nid est large de plusieurs pieds et assez ferme non-seulement pour soutenir l’aigle, sa femelle et ses petits, mais pour supporter encore le poids d’une grande quantité de vivres; il n’est point couvert par le haut et n’est abrité que par l’avancement des parties supérieures du rocher. La femelle dépose ses œufs dans le milieu de cette aire; elle n’en pond que deux ou trois qu’elle couve, dit-on, pendant trente jours; mais dans ces œufs il s’en trouve souvent d’inféconds, et il est rare de trouver trois aiglons dans un nid “ : ordinairement il n’y en a qu’un ou deux. On prétend même que dès qu’ils deviennent un peu grands la mère tue le plus faible ou le plus vorace de ses petits; la disette seule peut produire ce sentiment dénaturé : les père et mère n’ayant pas assez pour eux-mêmes cherchent à réduire leur famille , et dès que les petits commencent à être assez forts pour voler et se pourvoir d’eux-mêmes , ils le^ chassent au loin sans leur permettre de jamais revenir.
Les aiglons n’ont pas les couleurs du plumage aussi fortes que quand ils sont adultes; ils sont d’abord blancs, ensuite d’un jaune pâle, et deviennent enfin d’un fauve assez vif, La vieillesse, ainsi que les trop grandes diètes, les maladies et la trop longue captivivéles font blanchir. On assure qu’ils vivent plus d’un siècle , et l’on prétend que c’est moins encore de vieillesse qu’ils meurent que de l’impossibilité de prendre de la nourriture, leur bec se recourbant si fort avec l’âge qu’il leur devient inutile : cependant on a vu, sur des aigles gardés dans les ménageries, qu’ils aiguisent leur bec, et que l’accroissement n’en était pas sensible pendant plusieurs années. On a aussi observé qu’on pouvait les nourrir avec toute sorte de chair, même avec celle des autres aigles, et que, faute de chair, ils mangent trèsbien du pain, des serpents, des lézards, etc. Lorsqu’ils ne sont point apprivoisés, ils mordent cruellement les chats, les chiens, les hommes, qui veulent les approcher. Ils jettent de temps en temps un cri aigu, sonore, perçant et lamentable, et d’un son soutenu. L’aigle boit très-rarement et peut-être point du tout lorsqu’il est en liberté, parce que le sang de ses victimes
a. Un ami m’a assuré avoir trouvé en Auvergne un nid d’aigle, suspendu entre deux rochers, où il y avait trois aiglons déjà forts. Ornith. de Salerne, p. 4. — Nota. M. Salerne ne rapporte ce fait que pour appuyer l’opinion qu’il a adoptée de M. Linnæus, que cet aigle produit quatre œufs; mais je ue trouve pas que M. Linnæus ait affirmé ce fait particulièrement, et ce n’est qu eu général qu’il a dit que les oiseaux de proie produisaient environ quatre œufs. Acdpitres, nidus in altis, ova cirdter quatuor. Linn. Syst. nat., édit. X, 1. 1, p. 81. Il est donc très-probable que cet aigle d’Auvergne, qui avait produit trois aiglons, n’était pas de l’espèce du grand aigle , mais de celle du petit aigle ou du balbuzard, dont la ponte est en effet de trois ou quatre œufs.
LE GRAND AIGLE
suffit à sa soif. Ses excréments sont toujours mous et plus humides que ceux des autres oiseaux, même de ceux qui boivent fréquemment.
C’est à cette grande espèce qu’on doit rapporter le passage de Léon l’Africain que nous avons cité, et tous les autres témoignages des voyageurs en Afrique et en Asie, qui s’accordent à dire que cet oiseau enlève non-seulement les agneaux, les chevreaux, les jeunes gazelles, mais qu’il attaque aussi, lorsqu’il est dressé, les renards et les loups “.