‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 5)Chapitre 16 sur 240 · L’AIGLE COMMUN · texte numérisé non relu

L’AIGLE COMMUN

espèces difierentes; il suffit pour cela de les comparer ensemble, même par les caractères donnés par nos nomenclateurs dans la vue de les séparer : ils sont tous deux à peu près de la même grandeur; ils sont de la même couleur brune, seulement plus ou moins foncée; tous deux ont peu de roux sur les parties supérieures de la tête ou du cou , et du blanc à l’origine des grandes plumes, les jambes et les pieds également couverts et garnis; tous deux ont l’iris des yeux de couleur de noisette, la peau qui couvre la base du bec d’un jaune vif, le bec couleur de corne bleuâtre, les doigts jaunes et les ongles noirs, en sorte qu’il n’y a de diversité que dans les teintes et la distribution de la couleur des plumes, ce qui ne suffit pas à beaucoup près pour constituer deux espèces diverses, surtout lorsque le nombre des ressemblances excède aussi évidemment celui des différences : c’est donc sans aucun scrupule que j’ai réduit ces deux espèces à une seule, que j’ai appelée \'ai(jle commun, parce qu’en effet c’est de tous les aigles le moins rare. Aristote, comme je viens de le dire, a fait la même réduction sans l’indiquer ; mais il me paraît que son traducteur, Théodore Gaza, l’avait senti, car il n’a pas traduit le mot pT^aivaeTo; par aquila nigra, mais par aquila nigricans, pulla, fulvia, ce qui comprend les deux variétés de cette espèce, qui toutes deux sont noirâtres, mais dont l’une est mêlée de plus de jaune que l’autre. Aristote, dont j’admire souvent l’exactitude, donne les noms et les surnoms des choses qu’il indique. Le surnom de cette espèce d’oiseau, dit-il, est aexo; laywœovoç , l’aigle aux lièvres; el en effet, quoique les autres aigles prennent aussi des lièvres, eelui-ci en prend plus qu’aucun autre; c’est sa chasse habituelle, et la proie qu’il recherche de préférence. Les Latins, avant Pline, ont appelé cet aigle Valeria, quasi valens viribus “, à cause de sa force, qui paraît être plus grande que celle des autres aigles, relativement à leur grandeur.

L’espèce de l’aigle commun est plus nombreuse et plus répandue que celle du grand aigle : celui-ci ne se trouve que dans les pays chauds et tempérés de l’ancien continent; l’aigle commun, au contraire, préfère les pays froids, et se trouve également dans les deux continents. On le voit en France*, en Savoie, en Suisse % en Allemagne*^, en Pologne® et en Écosse^’ ; on le retrouve en Amérique à la baie d’Hudson 9.

а. Melœnaetos a Grecis dicta, eademque Valeria. Plin. Hist. nat., lib. x, cap. m.

б. Dans les montagnes du Bugey, du Dauphiné et de l’Auvergne : voyez les notes ci-dessus.

c. Aquila alpina saxatilis. Gazoph. liup. Besler., tab. 16.

d. « Aquila nigra, melænaetos; aqrüla pulla, fulva, valeria, leporaria Colit sil vas et

« montes. Hieme apud nos (inSilesià) maxime apparet.» ScEwenclifeld, AvL SU-, p. 218 et 219. — Voyez aussi Klein , Ordo avi., p. 42.

e. Rzaczyusky, Auct. Hist. nat. Pol., p. 42.

f. Sibbald. Scot. illustr., pa.\t. ni, p. 14.

fl'. Il y a en ce pays (c’est-à-dire dans les terres voisines de la baie d’Hudson), plusieurs lutres oiseamx très-curieux quant à leur forme et force : tel est, entre autres, l’aigle à queue blanche, qui est à peu près de la grosseur d’un coq d’Inde ; sa couronne est aplatie , et il a le

LE PETIT AIGLE

LE PETIT AIGLE

La troisième espèce est l’aigle tacheté, que j’appelle petit aigle et dont Aristote donne une notion exacte en disant*' que c’est un obeau plaintif dont le plumage est tacheté, et qui est plus petit et moins fort que les autres aigles; et, eu effet, il n’a pas deux pieds et demi de longueur de corps, depuis le bout du bec jusqu’à l’extrémité des pieds, et ses ailes sont encore plus courtes à proportion, car elles n’ont guère que quatre pieds d’envergure ; on Va a\)])e\éaquüaplanga, aquila clanga, aigle plaintif, aigle criard; et ces noms ont été bien appliqués, car il pousse continuellement des plaintes ou des cris lamentables; on l’a surnommé anataria, parce qu’il attaque les canards de préférence, et morphna, parce que son plumage, qui est d’un brun obscur, est marqueté sur les jambes et sous les ailes de plusieurs taches blanches, et qu’il a aussi sur la gorge une grande zone blanchâtre : c’est, de tous les aigles, celui qui s’apprivoise le plus aisément";

cou court , l’estomac large , les cuisses fortes , et les ailes fort longues et larges à proportion '^u corps; elles sont noirâtres sur le derrière, mais plus claires aux côtés; l’estomac est marqueté de Wanc, tes plumes des ailes sont noires; la queue étant fermée est blanche en haut et en bas, à l’exception des pointes mêmes des plumes, qui sont noires ou brunes; les cuisses sont couvertes de plumes brunes noirâtres, par lesquelles on voit en certains endroits un duvet blanc : les jambes sont couvertes jusqu’aux pieds d’un duvet brun un peu rougeâtre ; chaque pied a quatre doigts gros et forts , dont trois vont en avant et un en arrière ; ils sont couverts d’écailles jaunes, et garnis d’ongles extrêmement forts et pointus qui sont d’un beau noir luisant. Voyage de la baie d’Hudson , par Ellis. Paris, 1749, in-12, t, I, p. 54 et 55, avec une bonne figure. — Nota. On voit bien clairement, par cette description , que cet oiseau est l’aigle brun commun et non pas le pygargue , et que par conséquent l’auteur ne devait pas l’appeler aigle à queue blanche ; au reste, je trouve que presque tous les naturalistes anglais sont tombés dans cette petite méprise, en prenant pour principal caractère de cet aigle la blancheur de la queue. Ray et Willughby l’ont appelé aquila fuloa chrysaëtos, caudd annido albo cinctâ. Ray, Synops. avi., p. 6. Willughby, Ornilhol., p. 28; et ils ont été suivis par les auteurs de la Zoologie Britannique , qui indiquent cet aigle par ce même caractère [ringtail eagle ), tandis qu’il n’est ni jaune [fulvus), ni doré {chrysaëtos) , et que le caractère de la queue blanche appartient au pygargue bien plus légitimement et plus anciennement, et dès le temps d’Aristote.

a. Voyez les planches enluminées de Frisch, planche lxxi. — L’aigle tacheté. Brisson, t. I, p. 426. — Morphno Coiigener. Aldrovand. Avi. , t. I, p. 214. — Nota. Cet auteur, et après lui Jonston, Willughby, Ray et Charleton ont donné à cet oiseau la dénomination de morphno congener ; et il me parait que c’est mal à propos , puisque ce même oiseau est le vrai morphnos des Grecs.

b. « Altcrnm genus [aquilæ) magnitudine secundum etviribus; planga aut clauga nomine, '! saltus et couvalles et lacus incolere solitum, cognomine anataria, et morphna a maculâ pennæ, « quasi næviam dLxeris : cujus Homerus etiam meminit in exitu Priami. » Aristote, Hist. anim., lib. ix, cap. xxxii.

c. « Ultra très annos mihi familiaris , hæc aquila clanga. Quoties veniam dederam , mensæ « in pluies horas insidebat mihi a sinistré, observans motum manùs dextræ litteras perarantis ; a permulcens aliquando suo capite mitram meam ; si titillabam sub mento, tintmiiabat clarà voce; (( familiaris fuit aliis avibus in horto , in specie lenis, non nisi recenti carni bovinæ assuefacta. » Klein, Ordo avi., p. 41 et 42.

* Falco nævius et Falco macula tus [Grüti].). — Le petit aigle ou aigle tacheté, l’aigle criard ( Cuv.). — Ordre id., famille id. , genre et sous genre id.

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il est plus faible, moins fier et moins courageux que les autres ; c’est celui que les Arabes ont appelé zimicch'^, pour le distinguer du grand aigle, qu’ils appellent zimach. La grue est sa plus forte proie, car il ne pretid ordinairement que des canards, d’autres moindres oiseaux et des rats*'. L’espèce, quoique peu nombreuse en chaque lieu, est répandue partout, tant en Europe" qu’en Asie'*, en Afrique, où on la trouve jusqu’au cap de Bonne-Espérance" dans ce continent; mais il ne paraît pas qu’elle soit en Amérique, car, après avoir comparé les indications des voyageurs, j’ai présumé que l’oiseau qu’ils appellent V aigle de l’Orénoque' , qui a quelque rapport avec celui-ci par la variété de son plumage, est néanmoins un oiseau d’espèce dilférente. Si ce petit aigle, qui est beaucoup plus docile, plus aisé à apprivoiser que les deux autres, et qui est aussi moins lourd sur le poing et moins dangereux pour son maître, se fût trouvé également courageux, on n’aurait pas manqué de s’en servir pour la chasse, mais il est aussi lâche que plaintif et criard. Un épervier bien dressé suffit pour le vaincre et l’abattre f : d’ailleurs on voit, par les témoignages de nos auteurs do fauconnerie, qu’on n’a jamais dressé, du moins en France, que les deux premières espèces d’aigles , savoir le grand aigle ou aigle fauve, et l’aigle brun ou noirâtre, qui est l’aigle commun. Pour les instruire, il faut les prendre jeunes, car un aigle adulte est non-seulement indocile, mais indomptable; il faut les nourrir avec la chair du gibier qu’on veut leur faire chasser. Leur éducation exige des soins encore plus assidus que celle des autres oiseaux de fauconnerie ; nous donnerons le précis de cet art à l’article du faucon. Je rapporterai seulement ici quelques particularités

a. Il y a de deux espèces d’aigles : l’une est atisolament appelée zummach ; l’autre est nommée zemiech... L’aigle zummacli prend le lièvre, le renard, la gazelle; l’aigle zemiecli prend la grue et oiseaux plus moindres. Fauconnerie de Guillaume Tardif, liv. ii, cap. ii.

b. « Mures nt gratum cibum devorare solet; aviculas etiam, anates et columbas venatur. » Scliwenckfeld, Avi. SiL, p. 220.

c. On trouve ce petit aigle aux environs de Dantzick : on le trouve aussi, quoique rarement, dans les montagnes de Silésie. Voyez Scliwenckfeld , p. 220.

d. On le trouve en Grèce, puisque Aristote en fait mention : en Perse, comme on le voit par le témoignage de Chardin ; et en Arabie où il porte le nom de zimiech, ou aigle faible.

e. On le trouve au cap de Bonne-Espérance , car il me parait que c’est le même aigle que Kolbe appelle aigle canardiére , qui se jette principalement sur les canards. Kolbe, part, iii , page 139.

f. C’est à cette espèce d’aigle làclie qu’il faut rapporter le passage suivant. « Il y a aussi des « aigles dans les montagnes voisines de Tauris (en Perse); j’en ai vu A'endre un cinq sous par (I des paysans. Les gens de qualité volent cet oiseau avec l’épervier; ce vol est tout à fait « ([urlque chose de curieux et de fort admirable ; la façon dont l’épervier abat l’aigle , c’est « qu'il vole au-dessus fort haut, fond sur lui avec beaucoup de vitesse, lui enfonce les serres « dans les flancs, et de scs ailes lui bat la tète en volant toujours : il arrive pointant quelque- « fois que l’aigle et l’épcTvier tombent tous deux ensemble. » Voyage de Chardin. Londres, 168C, p. 292 et 293.

1. L'aigle de TOrénoque est la grande harpie d'Amérique (Cuv.). — Voyez, plus loin l’article de l’aigle de l’Amérique méridionale.

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que l’on a observées sur les aigles, tant dans leur état de liberté que dans celui de captivité.

La femelle qui dans l’aigle, comme dans tontes les autres espèces d’oiseaux de proie, est plus grande que le mâle, et semble être aussi, dans l’état de liberté, plus hardie, plus courageuse et plus fine, ne paraît pas conserver ces dernières qualités dans l’état de captivité. On préfère d’élever des mâles pour la chasse, et l’on remarque qu’au printemps, lorsque commence la saison des amours, ils cherchent à s’enfuir pour trouver une femelle; en sorte que si l’on veut les exercer à la chasse dans cette saison, on risque de les perdre, à moins qu’on ne prenne la précaution d’éteindre leurs désirs en les purgeant assez violemment; on a aussi observé que quand l’aigle, en partant du poing, vole contre terre et s’élève ensuite en ligne droite, c’est signe qu’il médite sa fuite; il faut alors le rappeler promptement en lui jetant son past; mais s’il vole en tournoyant au-dessus de son maître sans se trop éloigner, c’est signe d’attachement et qu’il ne fuira point. On a encore remarqué que l’aigle dressé à la chasse se jette souvent sur les autours et autres moindres oiseaux de proie, ce qui ne lui arrive pas lorsqu’il ne suit que son instinct; car alors il ne les attaque pas comme proie, mais seulement pour leur en disputer ou enlever une autre.

Dans l’étal dénaturé, l’aigle ne chasse seul que dans le temps où la femelle ne peut quitter ses œufs ou ses petits; comme c’est la saison où le gibier commence à devenir abondant par le retour des oiseaux, il pourvoit aisément à sa propre subsistance et à celle de sa femelle; mais dans tous les autres temps de l’année, le mâle et la femelle paraissent s’entendre pour la chasse; on les voit presque toujours ensemble ou du moins à peu de distance l’un de l’autre. Les habitants des montagnes, qui sont à portée de les observer, prétendent que l’un des deux bat les buissons, tandis que l’autre se tient sur quelque arbre ou sur quelque rocher pour saisir le gibier au passage; ils s’élèvent souvent à une hauteur si grande qu’on les perd de vue, et, malgré ce grand éloignement, leur voix se fait encore entendre très-distinctement , et leur cri ressemble alors à l’aboiement d’un petit chien. Malgré sa grande voracité, l’aigle peut se passer longtemps de nourriture , surtout dans l’état de captivité lorsqu’il ne fait point d’exercice. .T’ai été informé, par un homme digne de foi, qu’un de ces oiseaux de l’espèce commune , pris dans un piège à renard , avait passé cinq semaines entières sans aucun aliment, et n’avait paru affaibli que dans les huit derniers jours, au bout desquels on le tua pour ne pas le laisser languir plus longtemps.

Quoique les aigles, en général, aiment les lieux déserts et les montagnes, il est rare d’en trouver dans celles des presqu’îles étroites, ni dans les îles qui ne sont pas d’une grande étendue; ils habitent la terre ferme dans les deux continents, parce qu’ordinairement les îles sont moins peuplées d’animaux. Les anciens avaient remarqué qu’on n’avait jamais vu d’aigles

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dans nie de Rhodes; ils regardèrent comme un prodige que, dans le temps où l’empereur Tibère se trouva dans cette île, un aigle vint se poser sur le toit de la maison où il était logé. Les aigles ne font en ellètquc passer dans les îles sans s’y habituer, sans y faire leur ponte; et lorsque les voyageurs ont parlé d’aigles dont on trouve les nids sur le bord des eaux et dans les îles, ce ne sont pas les aigles dont nous venons de parler, mais les balbuzards et les orfraies qu’on appelle communément aigles de mer, qui sont des oiseaux d’un naturel différent, et qui vivent plutôt de poisson que de gibier.

C’est ici le lieu de rapporter les observations anatomiques que l’on a faites sur les parties intérieures des aigles, et je ne peux les puiser dans une meilleure source que dans les Mémoires de messieurs de l’Académie des Sciences, qui ont disséqué deux aigles, l’un mâle et l’autre femelle, de l’espèce commune®. Après avoir remarqué que les yeux étaient fort enfoncés, qu’ils avaient une couleur Isabelle avec l’éclat d’une topaze, que la cornée s’élevait avec une grande convexité, que la conjonctive était d’un rouge fort vif, les paupières très-grandes, chacune étant capable de couvrir l’œil entier; ils ont observé, sur les parties intérieures, que la langue était cartilagineuse par le bout et charnue par le milieu ; que le larynx était carré et non pas en pointe, comme il Test à la plupart des oiseaux qui ont le bec droit; que l’œsophage, qui était fort large, s’élargissait encore davantage au-dessous pour former le ventricule ou estomac; que cet estomac n’était point un gésier dur, qu’il était souple et membraneux comme l’œsophage , et qu’il était seulement plus épais par le fond ; que ces deux cavités , tant du bas de l’œsophage que du ventricule , étaient fort amples et proportionnées à la voracité de l’animal ; que les intestins étaient petits comme dans les autres animaux qui se nourrissent de chair; qu’il n’y avait point de cæcum dans le mâle, mais que la femelle en avait deux assez amples et de plus de deux pouces de longueur* ; que le foie était grand et d’un rouge fort vif, ayant le lobe gauche plus grand, que le droit; que la vésicule du fiel était grande et de la grosseur d’une grosse châtaigne ou marron; que les reins étaient petits à proportion et en comparaison de ceux des autres oiseaux; que les testicules du mâle n’étaient que de la grosseur d’un pois et de couleur de chair tirant sur'le jaune , et que l’ovaire et le conduit de l’ovaire dans la femelle étaient comme dans les autres oiseaux

а. QuoiqiTC MM. de l’Académie aient pensé que ces deux aigles, qu’ils ont décrits et disséqués, étaient de l’espèce du grand aigle ( chrysaètos), il est aisé de reconnaître, par leur propre description et en comparant leurs indications avec les miennes , que ces deux aigles n’étaient pas de la grande espèce , mais de l’espèce moyenne ou commune.

б. Mémoires pour servir à l’Histoire des animaux, partie ii, article de l’aigle.

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