On dirait qu’il a été fort heureux de le trouver
2. Comme le plus conforme. Quelle idée se fait-on ici de V.iuteur de la nature!
LA CAILLE
et tout cela se réduit à quelques petites pierres que les cailles avalent, avec leur nourriture, comme tous les granivores. En général, on leur a prêté des vues, une sagacité, un discernement, qui feraient presque douter que ceux qui leur ont fait honneur de ces qualités en aient fait beaucoup d’usage i eux-mêmes. On a observé que d’autres oiseaux voyageurs, tels que le râle terrestre, accompagnaient les cailles, et que l’oiseau de proie ne manquait pas d en attraper quelqu’une à leur arrivée : de là on a prétendu qu’elles avaient de bonnes raisons pour se choisir un guide ou chef d’une autre espèce, que l’on a appelé roi des cailles [ortygometra) ; et cela, parce que, la première arrivante devant être la proie de l’oiseau carnassier, elles tâchaient de détourner ce malheur sur une tête étrangère ^
Au reste, quoiqu’il soit vrai en général que les cailles changent de climat, il en reste toujours quelques-unes qui n’ont pas la force de suivre les autres, soit qu’elles aient été blessées à l’aile, soit qu’elles soient surchargées de graisse, soit que, provenant d’une seconde ponte, elles soient trop jeunes et trop faibles au temps du départ; et ces cailles traîneuses tâchent de s’établir dans les meilleures expositions du pays où elles sont contraintes de rester Le nombre en est fort petit dans nos provinces; mais les auteurs de la Zoologie britannique assurent qu’une partie seulement de celles qu’on voit en Angleterre quitte entièrement l’île, et que l’autre partie se contente de changer de quartier, passant, vers le mois d’octobre, de l’intérieur des terres dans les provinces maritimes, et principalement dans celle d’Essex , où elles restent tout l’hiver : lorsque la gelée ou la neige les obligent de quitter les jachères et les terres cultivées, elles gagnent les côtes de la mer, où elles se tiennent parmi les plantes maritimes, cherchant les meilleurs abris, et vivant de ce qu’elles peuvent attraper sur les algues, entre les limites de la haute et basse mer. Ces mêmes auteurs ajoutent que leur première apparition dans le comté d’Essex se rencontre exactement chaque année avec leur disparition du milieu des terres'’. On dit aussi qu’il en reste un assez bon nombre en Espagne et dans le sud de l’Italie, où l’hiver n’est presque jamais assez rude pour faire périr ou disparaître entièrement les insectes ou les graines qui leur servent de nourriture.
A l’égard de celles qui passent les mers, il n’y a que celles qui sont secondées par un vent favorable qui arrivent heureusement; et si ce vent favorable souffle rarement au temps de la passe, il en arrive beaucoup moins dans les contrées où elles vont passer l’été : dans tous les cas, on peut juger
a. « Primam earum terræ appropinquantem accipiter rapit. » Pline, Hist. nat., lib, x, cap. xxiii. — « Ac propterea opéra est universis ut sollicitent avem generis externi per quem « frustrentur prima discrimina. » Solinus, cap. xviii.
h. « Goturnices quoque discedunt , nisi paucæ in locis apricis remanserint. » Aristot. Hist. animal., lib. vin, cap. xii.
c. Voyez Briüsh Zoology, page 87.
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assez sûrement du lieu d’où elles viennent par la direction du vent qui les apporte.
Aussitôt que les cailles sont arrivées dans nos contrées, elles se mettent à pondre : elles ne s’apparient point, comme je l’ai déjà remarqué, et cela serait difficile si le nombre des mâles est, comme on l’assure, beaucoup plus grand que celui des femelles; la fidélité, la confiance, l’attachement personnel, qui seraient des qualités estimables dans les individus, seraient nuisibles à l’espèce ; la foule des mâles célibataires troublerait tous les mariages et finirait par les rendre stériles, au lieu que, n’y ayant point de mariage, ou plutôt n’y en ayant qu’un seul de tous les mâles avec toutes les femelles, il y a moins de jalousie, moins de rivalité, et si l’on veut moins de moral dans leurs amours ; mais aussi il y a beaucoup de physique. On a vu un mâle réitérer dans un jour jusqu’à douze fois ses approches avec plusieurs femelles indistinctement; ce n’est que dans ce sens qu’on a pu dire que chaque mâle suffisait à plusieurs femelles®; et la nature, qui leur inspire cette espèce de libertinage, en tire parti pour la multiplication de l’espèce : chaque femelle dépose de quinze à vingt œufs dans un nid qu’elle sait creuser dans la terre avec ses ongles, qu’elle garnit d’herbes et de feuilles, et qu’elle dérobe autant qu’elle peut à l’œil perçant de l’oiseau de proie ; ces œufs sont mouchetés de brun sur un fond grisâtre ; elle les couve pendant environ trois semaines; l’ardeur des mâles est un bon garant qu’ils sont tous fécondés, et il est rare qu’il s’en trouve de stériles.
Les auteurs de la Zoologie britannique disent que les cailles, en Angleterre, pondent rarement plus de six ou sept œufs*; si ce fait est général et constant, il faut en conclure qu’elles y sont moins fécondes qu’en France, en Italie, etc.; reste à observer si cette moindre fécondité tient à la température plus froide ou à quelque autre qualité du climat.
Les cailleteaux sont en état de courir presque en sortant de la coque, ainsi que les perdreaux; mais ils sont plus robustes à quelques égards, puisque dans l’état de liberté ils quittent la mère beaucoup plus tôt, et que même, dès le huitième jour, on peut entreprendre de les élever sans son secours. Cela a donné lieu à quelques personnes de croire que les cailles faisaient deux couvées par été'; mais j’en doute fort, si ce n’est peut-être celles qui ont été troublées et dérangées dans leur première ponte : il n’est pas même avéré qu’elles en recommencent une autre lorsqu’elles sont arrivées en Afrique au mois de septembre, quoique cela soit beaucoup plus vraisemblable, puisqu’au moyen de leurs migrations régulières elles ignorent
a. Voyez Aldrovande , Ornithologia , t. II, pag. 159; et Schwenckfeld, Aviarîum Silesiæ, pag. 218.
b. Voyez Britîsh Zoology, page 87.
c. Aldrovande, Ornithologia , t. II , pag. 159 , prétend que les cailles de l'année se mettent à pondre des le mois d’août , et que cette première couvée est de dix œufs au moins.
LA CAILLE
l’automne et l’hiver, et que l’année n’est composée pour elles que de deux printemps et de deux étés, comme si elles ne changeaient de climat que pour se trouver perpétuellement dans la saison de l’amour et de la fécondité.
Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elles quittent leurs plumes deux fois par an, à la lin de l’hiver et à la lin de l’été : chaque mue dure un mois, et, lorsque leurs plumes sont revenues, elles s’en servent aussitôt pour changer de climat si elles sont libres, et si elles sont en cage, c’est le temps où se marquent ces inquiétudes périodiques qui répondent aux temps du passage.
Il ne faut aux cailleteaux que quatre mois pour prendre leur accroissement et se trouver en état de suivre leurs pères et mères dans leurs voyages.
La femelle diffère du mâle en ce qu’elle est un peu plus grosse, selon Aldrovande (d’autres la font égale, et d’autres plus petite) , qu’elle a la poitrine blanchâtre, parsemée de taches noires et presque rondes, tandis que le mâle l’a roussâtre sans mélange d’autres couleurs : il a aussi le bec noir, ainsi que la gorge et quelques poils autour de la base du bec supérieur®; enfin on a remarqué qu’il avait les testicules très-gros relativement au volume de son corps*’; mais cette observation a sans doute été faite dans la saison de l’amour, temps où en général les testicules des oiseaux grossissent considérablement.
Le mâle et la femelle ont chacun deux cris, l’un plus éclatant et plus fort, l’autre plus faible: le mâle fait ouan, oiian, ouan, ouan; il ne donne sa voix sonore que lorsqu’il est éloigné des femelles, et il ne la fait jamais entendre en cage, pour peu qu’il ait une compagne avec lui; la femelle a un cri que tout le monde connaît, qui ne lui sert que pour rappeler son mâle, et quoique ce cri soit faible et que nous ne puissions l’entendre qu’à une petite distance, les mâles y accourent de près d’une demi-lieue; elle a aussi un petit son tremblotant cri, cri. Le mâle est plus ardent que la femelle, car celle-ci ne court point à la voix du mâle, comme le mâle accourt à la voix de la femelle dans le temps de l’amour, et souvent avec une telle précipitation, un tel abandon de lui-même, qu’il vient la chercher jusque dans la main de l’oiseleur®.
La caille, ainsi que la perdrix et beaucoup d’autres animaux, ne produit que lorsqu’elle est en liberté : on a beau fournir à celles qui sont prisonnières dans des cages tous les matériaux qu’elles emploient ordinairement dans la construction de leurs nids, elles ne nichent jamais et ne prennent
a. Voyez Aldrovande, Ornîthologia , t. II, pag. 154. — Quelques naturalistes ont pris le mâle pour la femelle; j’ai suivi dans cette occasion l’avis des chasseurs, et surtout de ceux qui en chassant savent observer.
b. Willughby, Ornithologia , pag. 121
c. Aristote, Histor. animal., lib. vin, cap. xn.
LE CAILLE
aucun soin des œufs qui leur échappent et qu’elles semblent pondre malgré elles.
On a débité plusieurs absurdités sur la génération des cailles j on a dit d’elles, comme des perdrix, qu’elles étaient fécondées par le vent : cela veut dire qu’elles pondent quelquefois sans le secours du mâle“j on a dit qu’elles s’engendraient des thons que la mer agitée rejette quelquefois sur les côtes de Libye; qu’elles paraissaient d’abord sous la forme devers, ensuite sous celle de mouches, et que, grossissant par degrés, elles devenaient bientôt des sauterelles et enfin des cailles ^ c’est-à-dire que des gens grossiers ont vu des couvées de cailles chercher dans les cadavres de ces thons laissés par la mer quelques insectes qui y étaient éclos, et qu’ayant quelque notion vague des métamorphoses des insectes, ils ont cru qu’une sauterelle pouvait se changer en caille comme un ver se change en un insecte ailé; enfin on a dit que le mâle s’accouplait avec le crapaud femelle % ce qui n’a pas même d’apparence de fondement.
Les cailles se nourrissent de blé, de millet, de chènevis, d’herbe verte, d’insectes, de toutes sortes de graines, même de celle d’ellébore, ce qui avait donné aux anciens de la répugnance pour leur chair, joint à ce qu’ils croyaient que c’était le seul animal avec l’homme qui fût sujet au mal caduc‘*; mais l’expérience a détruit ce préjugé.
En Hollande, où il y a beaucoup de ces oiseaux, principalement sur les côtes, on appelle les baies de brione ou couleuvrée haies aux cailles^, ce qui suppose en elles un appétit de préférence pour celte nourriture.
Il semble que le boire ne leur soit pas absolument nécessaire, car des chasseurs m’ont assuré qu’on ne les voyait jamais aller à l’eau, et d’autres, qu’ils en avaient nourri pendant une année entière avec des graines sèches et sans aucune sorte de boisson, quoiqu’elles boivent assez fréquemment lorsqu’elles en ont la commodité : ce retranchement de toute boisson est même le seul moyen de les guérir lorsqu’elles rendent leur eau , c’est-à-dire lorsqu’elles sont attaquées d’une espèce de maladie dans laquelle elles ont presque toujours une goutte d’eau au bout du bec.
Quelques-uns ont cru remarquer qu’elles troublaient l’eau avant que de boire, et l’on n’a pas manqué de dire que c’était par un motif d’envie, car on ne finit pas sur les motifs des bêtes. Elles se tiennent dans les champs, les prés, les vignes, mais très-rarement dans les bois, et elles ne se perchent jamais sur les arbres. Quoi qu’il en soit, elles prennent beaucoup plus de graisse que les perdrix : on croit que ce qui y contribue, c’est
a. Aristote, Historia animalium, lib. viii, cap. xii.
b. Voyez Gessner, de Avibus, pag. 353.
c. Panodemus apud Gessnerum , pag. 355.
d. a Coturnicibus veratri (alias veneni) semen gratissimus cibus, quam ob causam eam « damnavere mensæ, etc. » Pline, ffist. nat., lib. x, cap. xxiii.
e. « Apud Hollandes brioniæ acini quartels beyen dicuntur. » Hadrian. Jun. Nomenclat.
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l’habitude où elles sont de passer la plus grande partie de la chaleur du jour sans mouvement ; elles se cachent alors dans l’herbe la plus serrée, et on les voit quelquefois demeurer quatre heures de suite dans la même place, couchées sur le côté et les jambes étendues ; il faut que le chien tombe absolument dessus pour les faire partir.
On dit qu’elles ne vivent guère au delà de quatre ou cinq ans, et Olina regarde la brièveté de leur vie comme une suite de leur disposition à s’engraisser®; Artémidore l’attribue à leur caractère triste et querelleur^; et tel est en effet leur caractère, aussi n’a-t-on pas manqué de les faire battre en public pour amuser la multitude ; Solon voulait même que les enfants et les jeunes gens vissent ces sortes de combats pour y prendre des leçons de courage; et il fallait bien que cette sorte de gymnastique, qui nous semble puérile, fût en honneur parmi les Romains, et qu’elle tînt à leur politique , puisque nous voyons qu’Auguste punit de mort un préfet d’Égypte pour avoir acheté et fait servir sur sa table un de ces oiseaux, qui avait acquis de la célébrité par ses victoires ; encore aujourd’hui on voit de ces espèces de tournois dans quelques villes d’Italie; on prend deux cailles à qui on donne à manger largement ; on les met ensuite vis-à-vis l’une de l’autre, chacune au bout opposé d’une longue table, et l’on jette entre deux quelques grains de millet (car parmi les animaux il faut un sujet réel pour se battre); d’abord elles se lancent des regards menaçants, puis, partant comme un éclair, elles se joignent, s’attaquent à coups de bec et ne cessent de se battre , en dressant la tête et s’élevant sur leurs ergots, jusqu’à ce que l’une cède à l’autre le champ de bataille Autrefois on a vu de ces espèces de duels se passer entre une caille et un homme : la caille étant mise dans une grande caisse, au milieu d’un cercle qui était tracé sur le fond, l’homme lui frappait la tête ou le bec avec un seul doigt, ou bien lui arrachait quelques plumes; si la caille, en se défendant, ne sortait point du cercle tracé, c’était son maître qui gagnait la gageure ; mais si elle mettait un pied hors de la circonférence , c’était son digne adversaire qui était déclaré vainqueur, et les cailles qui avaient été souvent victorieuses se vendaient fort cher Il est à remarquer que ces oiseaux, de même que les perdrix et plusieurs autres, ne se battent ainsi que contre ceux de leur espèce, ce qui suppose en eux plus de jalousie que de courage, ou même de colère.
On juge bien qu’avec l’habitude de changer de climat et de s’aider du vent pour faire ses grandes traversées, la caille doit être un oiseau fort répandu; et en effet, on la trouve au cap de Bonne- Espérance ® et dans
a. Olina, Uccellarîa, pag. 58.
b. Artemidore , lib. iii, cap. v.
c. Voyez Aldrovande, Ornithologia, t. II, pag. 161.
d. Voyez Jul. Pollux, de Ludis, lib. ix.