LES VAUTOURS
qu’ils ont les yeux à fleur de tête, au lieu que les aigles les ont enfoncés dans l’orbite ; la tête nue, le cou aussi presque nu, couvert d’un simple duvet ou mal garni de quelques crins épars, tandis que l’aigle a toutes ces parties bien couvertes de plumes; à la forme des ongles, ceux des aigles étant presque demi-circulaires, parce qu’ils se tiennent rarement à terre, et ceux des vautours étant plus courts et moins courbés; à l’espèce de duvet fin qui tapisse l’intérieur de leurs ailes, et qui ne se trouve pas dans les autres oiseaux de proie; à la partie du dessous de la gorge, qui est plutôt garnie de poils que de plumes; à leur attitude plus penchée que celle de l’aigle, qui se tient fièrement droit et presque perpendiculairement sur ses pieds; au lieu que le vautour, dont la situation est à demi horizontale, semble marquer la bassesse de son caractère par la position inclinée de son corps; on reconnaîtra même les vautours de loin en ce qu’ils sont presque les seuls oiseaux de proie qui volent en nombre , c’est-à-dire plus de deux ensemble, et aussi parce qu’ils ont le vol pesant, et qu’ils ont même beaucoup de peine à s’élever de terre , étant obligés de s’essayer et de s’efforcer à trois ou quatre reprises avant de pouvoir prendre leur plein essor
Nous avons composé le genre des aigles de trois espèces, savoir : le grand aigle, l’aigle moyen ou commun , et le petit aigle; nous y avons ajouté les oiseaux qui en approchent le plus, tels que le pygargue, le balbuzard, l’orfraie, le jean-le-blanc et les six oiseaux étrangers qui y ont rapport, savoir : 1“ le bel oiseau de Malabar; 2“ l’oiseau du Brésil, de l’Orénoque, du Pérou et de Guinée, appelé par les Indiens du Brésil urutauram; 3° l’oiseau appelé dans ce même pays urubitinga; 4“ celui que nous avons appelé le petit aigle de l’Amérique; fi" l’oiseau pêcheur des Antilles; 6° le mansfeni qui paraît être une espèce de petit aigle, ce qui fait en tout treize espèces , dont l’une , que nous avons appelée petit aigle de l’Amérique, n’a été indiquée par aucun naturaliste G Nous allons faire de même l’énumération et la réduction des espèces de vautours, et nous parlerons d’abord d’un oiseau qui a été mis au nombre des aigles par Aristote, et après lui par la plupart des auteurs, quoique ce soit réellement un vautour et non pas un aigle.
a. M. Ray et M. Salerne, qui n’a fait presque partout que le copier mot pour mot, donnent encore pour différences caractéristiques entre les vautours et les aigles , la forme du bec qui ne se recourbe pas immédiatement à sa naissance et se maintient droit jusqu’à deux pouces de distance de son origine; mais je dois observer que ce caractère n’est paybien indiqué, car le bec des aigles ne se recourbe pas non plus dès sa naissance, il se maintient d’abord droit, et la seule différence est que dans le vautour cette partie droite du bec est plus longue que dans l'aigle: d’autres naturalistes donnent aussi comme différence caractéristique la proéminence du jabot, plus grand dans les vautours que dans les aigles, mais ce caractère est équivoque et n’appartient pas à toutes tes espèces de vautours ; le griffon, qui est l’une des principales bien loin d’avoir le jabot proéminent, l’a si rentré en dedans, qu’il y a au-dessous de son cou et à la place du jabot, un creux assez grand pour y mettre le poing.
1. Voyez, sur les divers points de ce résumé, les notes précédentes.
LE PERCNOPTËRE.
LE PERCNOPTÈRE. ^
J’ai adopté ce nom, tiré du grec, pour distinguer cet oiseau de tous les autres : ce n’est point du tout un aigle, et ce n’est certainement qu’un vautour, ou, si l’on veut suivre le sentiment des anciens, il fera le dernier degré des nuances entre ces deux genres d’oiseaux, tenant d’infiniment plus près aux vautours qu’aux aigles. Aristote®, qui l’a placé parmi les aigles, avoue lui-même qu’il est plutôt du genre des vautours, ayant, dit-il, tous les vices de l’aigle sans avoir aucune de ses bonnes qualités, se laissant chasser et battre par les corbeaux, étant paresseux à la chasse, pesant au vol, toujours criant, lamentant, toujours affamé et cherchant les cadavres. Il a aussi les ailes plus courtes et la queue plus longue que les aigles; la tête d’un bleu clair, le cou blanc et nu, c’est-à-dire couvert comme la tête d’un simple duvet blanc, avec un collier de petites plumes blanches et raides au-dessous du cou en forme de fraise; l’iris des yeux est d’un jaune rougeâtre; le bec et la peau nue qui en recouvre la base sont noirs; l’extrémité crochue du bec est blanchâtre; le bas des jambes et les pieds sont nus et de couleur plombée; les ongles sont noirs, moins longs et moins courbés que ceux des aigles. Tl est, de plus, fort remarquable par une tache brune en forme de cœur qu’il porte sur la poitrine au-dessous de sa fraise, et cette tache brune paraît entourée ou plutôt liserée d’une ligne étroite et blanche. En général, cet oiseau est d’une vilaine figure et mal proportionnée; il est même dégoûtant par l’écoulement continuel d’une humeur qui sort de ses narines , et de deux autres trous qui se trouvent dans son bec par lesquels s’écoule la salive. Il a le jabot proéminent, et lorsqu’il est à terre, il tient toujours les ailes étendues*; enfin, il ne ressemble à l’aigle que par la grandeur, car il surpasse l’aigle commun, et il approche du grand aigle pour la grosseur du corps, mais il n’a pas la même étendue de vol. L’espèce du percnoptère paraît être plus rare que celles des autres vautours : on la trouve néanmoins dans les Pyrénées, dans les Alpes et dans les montagnes de la Grèce, mais toujours en assez petit nombre.
a. Aristote en fait la quatrième espèce de ses aigles, sous le nom de nepxvoTtTeçcç; et il lui donne ensuite pour surnom ÏTraero? , que Théodore Gaza a bien rendu par subaquila; mais d'autres auteurs, et particulièrement Aldrovande, ont pensé qu’on devait lire ruTraero; au lieu de VirasTo; , c’est-à-dire , vulturina aquila au lieu de subaquila : ce qu’il y a de vrai , c’est que l’une et l’autre de ces deux dénominations conviennent également à cet oiseau.
b. Cette habitude de tenir les ailes étendues appartient non-seulement à cette espèce , mais encore à la plupart des vautours et à quelques autres oiseaux de proie.
* .Vultur fulvus (Gmel.). — Le vautour fauve ( Guv. ). — Ordre id., famille id., genre Vautours, sous-genre Vautours proprenmit dits (Cuv. ).
LE GRIFFON
LE GRIFFON
C'est le nom que MM. de l’Académie des Sciences ont donné à cet oiseau pour le distinguer des autres vautours ®. D’autres naturalistes l’ont appelé le vautour rouge ^ le vautour jaune le vautour fauve et comme aucune de ces dénominations n’est univoque ni exacte , nous avons préféré le nom simple de griffon. Cet oiseau est encore plus grand que le percnoptère; il a huit pieds de vol ou d’envergure; le corps plus gros et plus long que le grand aigle, surtout en y comprenant les jambes, qu’il a longues de plus d’un pied, et le cou qui a sept pouces de longueur; il a, comme le percnoptère, au bas du cou un collier de plumes blanches; sa tête est couverte de pareilles plumes qui font une petite aigrette par derrière, au bas de laquelle on voit à découvert les trous des oreilles; le cou est presque entièrement dénué de plumes ; il a les yeux à fleur de tête avec de grandes paupières, toutes deux également mobiles et garnies de cils , et l’iris d’un bel orangé; le bee long et crochu , noirâtre à son extrémité ainsi qu’à son origine et bleuâtre dans son milieu; il est encore remarquable par son jabot rentré, c’est-à-dire par un grand creux qui est au haut de l’estomac, et dont toute la cavité est garnie de poils, qui tendent de la circonférence au centre. Ce creux est la place du jabot, qui n’est ni proéminent ni pendant, comme celui du percnoptère; la peau du corps qui paraît à nu sur le cou et autour des yeux, des oreilles, etc., est d’un gris brun et bleuâtre; les plus grandes plumes de l’aile ont jusqu’à deux pieds de longueur, et le tuyau plus d’un pouce de circonférence; les ongles sont noirâtres , mais moins grands et moins courbés que ceux des aigles.
Je crois, comme l’ont dit MM. de l’Académie des sciences, que le griffon est en effet le grand vautour d’Aristote®; mais comme ils ne donnent aucune raison de leur opinion à cet égard, et que d’abord il paraîtrait qu’Aristote ne faisant que deux espèces, ou plutôt deux genres de vautours, le petit plus blanchâtre que le grand, qui varie pour la formel, il paraî-
a. Mémoires pour servir à l'histoire des animaux , part, iii, p. 209, avec une assez bonne figure.
b. « Vultur ruber seu lateritii coloris , magnitudinis mediæ, interdum comparet in Prrssia. » Rzaczynsky, Auct.Hist. nat. Pol.,p. 430.
c. «Vultur fulvus noster, Bætico Bellonii congener. » Willugb. Ornithol., p. 36; et Ray, Synops. avium, p. 10, n® 7.
d. Le vautour fauve. Brisson, Ornithol., t.l, p. 4G2.
e. Il se peut faire que Foiseau que nous décrivons, qui est le grand vautour d'Aristote, soit vulgairement appelé griffon, parce que c’est un oiseau fort grand, etc. Mémoires pour servir à l'histoire des animaux, pd.rtie iii, p. 59.
f. « Vulturum duo généra sunt': alterum parvum et albicantius, alterum majus, ac mrdtifor- « mius. » Arist., Hist. anim., lib. viii, cap. iii.
Le même que le précédent : le vautour fauve [vultur fulvus).
LE GRIFFON
trait, dis-je, que ce genre du grand vautour est composé de plus d’une espèce que l’on peut également y rapporter 3 car il n’y a que le percnoptère dont il ait indiqué l’espèce en particulier; et comme il ne décrit aucun des autres grands vautours, on pourrait douter avec raison que le griffon fût le même que son grand vautour; le vautour commun, qui est tout aussi grand et peut-être moins rare que le griffon , pourrait être également pris pour ce grand vautour : en sorte qu’on doit penser que MM. de l’Académie des Sciences ont eu tort d’affirmer comme certaine une chose aussi équivoque et aussi douteuse, sans avoir même indiqué la raison ou le fondement de leur assertion, qui ne peut se trouver vraie que par hasard, et ne peut être prouvée que par des réflexions et des comparaisons qu’ils n’avaient pas faites : j’ai tâché d’y suppléer, et voici les raisons qui m’ont déterminé à croire que notre griffon est en effet le grand vautour des anciens.
Il me paraît que l’espèce du griffon est composée de deux variétés : la première, qui a été appelée vautour fauve, et la seconde vautour doré par les naturalistes Les différences entre ces deux oiseaux, dont le premier est le griffon, ne sont pas assez grandes pour en faire deux espèces distinctes et séparées, car tous deux sont de la même grandeur, et en général à peu près de la même couleur ; tous deux ont la queue courte, relativement aux ailes, qui sont très-longues*; et, par ce caractère qui leur est commun, ils diffèrent des autres vautours : ces ressemblances ont même frappé d’autres naturalistes avant moi% au point qu’ils l’ont appelé le vautour fauve, congener du vautour doré : je suis même très-porté à croire que l’oiseau indiqué par Belon sous le nom de vautour noir est encore de la même espèce que le griffon et le vautour doré; car ce vautour noir est de la même grandeur, et a le dos et les ailes de la même couleur que le vautour doré. Or en réunissant en une seule espèce ces trois variétés, le griffon sera le moins rare des grands vautours, et celui par conséquent qu’Aristote aura principalement indiqué : et ce qui rend cette présomption encore plus vraisemblable, c’est que, selon Belon, ce grand vautour noir se trouve fréquemment en Égypte, en Arabie et dans les îles de l’Archipel, et que dès lors il doit être assez commun en Grèce. Quoi qu’il en soit, il me semble qu’on peut réduire les grands vautours qui se trouvent en Europe à quatre
а. « Vultnr aureus Albert! magni, Gessneri, Raii, Willuglibel. » Klein, Ord. avium, p. 43, n“ 1 . — « Vultnr bœticus, sive castaneus. » Aldrov. , Avi. , 1. 1, p. 273. — Le vautour doré. Brisson, OrnithoL, t. I, p. 458.
б. M. Brisson donne à son vautour doré une queue de deux pieds trois pouces de longueur, et trois pieds à la plus grande, plume de l’aile , ce qui me ferait douter que ce soit le même oiseau que le vautour doré des autres auteurs , qui a la queue courte en comparaison des. ailes.
c. « Vultur fui vus bætico congener. » Ray, Synops. avi., p. 10, n» 7; et Willughby, Ornithol.^ p. 30.
LE GRIFFON
espèces, savoir : le percnoptère, le griffon, le vautour proprement dit, dont nous parlerons dans l’article suivant, et le vautour huppé, qui diffèrent assez les uns des autres pour faire des espèces distinctes et séparées.
MM. de l’Académie des Sciences, qui ont disséqué deux griffons femelles, ont très-bien observé que le bec est plus long à proportion qu’aux aigles, et moins recourbé ; qu’il n’est noir qu’au commencement et à la pointe, le milieu étant d’un gris bleuâtre; que la mandibule supérieure du bec a en dedans comme une rainure de chaque côté ; que ces rainures retiennent les bords tranchants de la mandibule inférieure lorsque le bec est fermé; que vers le bout du bec il y a une petite éminence ronde aux côtés de laquelle sont deux petits trous par où les canaux salivaires se déchargent ; que dans la base du bec sont les trous des narines, longs de six lignes sur deux de large, en allant du haut en bas, ce qui donne une grande amplitude aux parties extérieures de l’organe de l’odorat dans cet oiseau ; que la langue est dure et cartilagineuse , faisant par le bout comme un demicanal, et ses deux côtés étant relevés en haut; ces côtés ayant un rebord encore plus dur que le reste de la langue, qui fait comme une scie composée de pointes tournées vers le gosier; que l’œsophage se dilate vers le bas, et forme une grosse bosse qui prend un peu au-dessous du rétrécissement de l’œsophage ; que cette bosse n’est différente du jabot des poules qu’en ce qu’elle est parsemée d’une grande quantité de vaisseaux fort visibles, à cause que la membrane de cette poche est fort blanche et fort transparente®; que le gésier n’est ni aussi dur ni aussi épais qu’il l’est dans les gallinacés, et que sa partie charnue n’est pas rouge comme aux gésiers des autres oiseaux, mais blanche comme sont les autres ventricules; que les intestins et les cæcums sont petits comme dans les autres oiseaux de proie; qu’enfm l’ovaire est à l’ordinaire, et Yoviduclus un peu anfractueux comme celui des poules, et qu’il ne forme pas un conduit droit et égal, ainsi qu’il l’est dans plusieurs autres oiseaux ^
Si nous comparons ces observations sur les parties intérieures des vautours avec celles que les mêmes anatomistes de l’Académie ont faites sur les aigles, nous remarquerons aisément que, quoique les vautours se nourrissent de chair comme les aigles, ils n’ont pas néanmoins la même conformation dans les parties qui servent à la digestion, et qu’ils sont à cet égard beaucoup plus près des poules et des autres oiseaux qui se nourrissent de grain, puisqu’ils ont un jabot et un estomac qu’on peut regarder comme un
а. Il paraîtrait par ce que disent ici MM. de l’Académie, que le griffon a le jabot proéminent au dehors; cependant je me suis assuré par mes yeux du contraire : il n’y a qu’un grand creux à la place du jabot, à l’extérieur; mais cela n’empècbie pas qu’à l’intérieur U n’y ait rme bosse et im grand élargissement dans cette partie de l’œsophage qui soulève la peau du creux et le remplit lorsque l’animal est bien repu.
б. Mémoires 'pour servir à l’histoire des animaux, partie ni, article du griffon.
LE GRIFFON
demi-gésier, par son épaisseur à la partie du fond : en sorte que les vautours paraisssent être conformés non-seulement pour êtres carnivores, mais granivores et même omnivores.