‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 5)Chapitre 8 sur 240 · Voyez la note précédente · texte numérisé non relu

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SUR LA NATURE DES OISEAUX

robe est varice et empreinte de couleurs opposées, semée de taches rondes ou rayée de bandes longues, tels que les panthères, les léopards, les zèbres, les civettes, sont tous des animaux des climats les plus chauds; fresque tous les oiseaux de ces mêmes climats brillent à nos yeux des plus Vives couleurs , au lieu que dans les pays tempérés les teintes sont plus faibles, plus nuancées, plus douces : sur trois cents espèces d’oiseaux que nous pouvons compter dans notre climat, le paon, le coq, le loriot, le martin-pêcheur, le chardonneret, sont presque les seuls que l’on puisse citer pour la variété des couleurs, tandis que la nature semble avoir épuisé ses pinceaux sur le plumage des oiseaux de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Inde. Ces quadrupèdes, dont la robe est si belle, ces oiseaux dont le plumage éclate des plus vives couleurs, ont en même temps la voix dure et sans inflexions, les sons rauques et discordants, le cri désagréable et même elfrayant; on ne peut douter que l’influence du climat ne soit la cause principale de ces effets, mais ne doit-on pas y joindre, comme cause secondaire, l’influence de l’homme? Dans tous les animaux retenus en domesticité ou détenus en captivité, les couleurs naturelles et primitives ne s’exaltent jamais, et paraissent ne varier que pour se dégrader, se nuancer et se radoucir; on en a vu nombre d’exemples dans les quadrupèdes; il en est de même dans les oiseaux domestiques; les coqs et les pigeons ont encore plus varié pour les couleurs que les chiens ou les chevaux. L’influence de l’homme sur la nature s’étend bien au delà de ce qu’on imagine; il influe directement et presque immédiatement sur le naturel, sur la grandeur et la couleur des animaux qu’il propage et qu’il s’est soumis, il influe médiatement et de plus loin sur tous les autres, qui, quoique libres, habitent le même climat. L’homme a changé, pour sa plus grande utilité, dans chaque pays la surface de la terre; les animaux qui y sont attachés, et qui sont forcés d’y chercher leur subsistance, qui vivent, en un mot, sous ce même climat et sur cette même terre dont l’homme a changé la nature, ont dû changer aussi et se modifier; ils ont pris par nécessité plusieurs habitudes qui paraissent faire partie de leur nature; ils en ont pris d’autres par crainte qui ont altéré, dégradé leurs mœurs, ils en ont pris par imitation; enfin ils en ont reçu par l’éducation, à mesure qu’ils en étaient plus ou moins susceptibles; le chien s’est prodigieusement perfectionné par le commerce de l’homme, sa férocité naturelle s’est tempérée, et a cédé à la douceur de la reconnaissance et de l’attachement dès qu’en lui donnant sa subsistance l’homme a satisfait à ses besoins : dans cet animal les appétits les plus véhéments dérivent de l’odorat et du goût, deux sens qu’on pourrait réunir en un seul, qui produit les sensations dominantes du chien et des autres animaux carnassiers, desquels il ne diffère que par un point de sensibilité que nous avons augmenté ; une nature moins forte, moins fière, moins féroce que celle du tigre, du léopard ou du lion, un naturel dès lors plus flexible,'

DISCOURS

quoique avec des appétits tout aussi véhéments, s’est néanmoins modifié, ramolli par les impressions douces du commerce des hommes, dont l’influence n’est pas aussi grande sur les autres animaux, parce que les uns ont une nature revêche, impénétrable aux affections douces; que les autres sont durs, insensibles ou trop défiants ou trop timides; que tous, jaloux de leur liberté, fuient l’homme, et ne le voient que comme leur tyran ou leur destructeur.

L’homme a moins d’influence sur les oiseaux que sur les quadrupèdes, parce que leur nature est plus éloignée, et qu’ils sont moins susceptibles des sentiments d’attachement et d’obéissance ; les oiseaux que nous appelons domestiques, ne sont que prisonniers ; ils ne nous rendent aucun service pendant leur vie, ils ne nous sont utiles que par leur propagation , c’est-à-dire par leur mort; ce sont des victimes que nous multiplions sans peine, et que nous immolons sans regret et avec fruit. Comme leur instinct diffère de celui des quadrupèdes et n’a nul rapport avec le nôtre, nous ne pouvons leur rien inspirer directement , ni même leur communiquer indirectement aucun sentiment relatif; nous ne pouvons influer que sur la machine, et eux aussi ne peuvent nous rendre que machinalement ce qu’ils ont reçu de nous. Un oiseau dont l’oreille est assez délicate, assez précise pour saisir et retenir une suite de sons et même de paroles, et dont la voix est assez flexible pour les répéter distinctement, reçoit ces paroles sans les entendre, et les rend comme il les a reçues; quoiqu’il articule des mots, il ne parle pas, parce que cette articulation de mots n’émane pas du principe de la parole’, et n’en est qu’une imitation qui n’exprime rien de ce qui se passe à l’intérieur de l’animal, et ne représente aucune de ses affections. L’homme a donc modifié dans les oiseaux quelques puissances physiques, quelques qualités extérieures, telles que celles de l’oreille et de la voix, mais il a moins influé sur les qualités intérieures. On en instruit quelquesuns à chasser et même à rapporter leur gibier ; on en apprivoise quelques autres assez pour les rendre familiers; à force d’habitude, on les amène au point de s’attacher à leur prison, de reconnaître aussi la personne qui les soigne ; mais tous ces sentiments sont bien légers, bien peu profonds, en comparaison de ceux que nous transmettons aux animaux quadrupèdes, et que nous leur communiquons avec plus de succès en moins de temps et en plus grande quantité. Quelle comparaison y a-t-il entre l’attachement d’un chien et la familiarité d’un serin, entre l’intelligence d’un éléphant et celle de l’autruche, qui néanmoins paraît être le plus grave, le plus réfléchi des oiseaux, soit parce que l’autruche est en effet l’éléphant des oiseaux par la taille, et que le privilège de l’air sensé est, dans les animaux, attaché

1. Principe de la parole. Belle expression. Il y a dans la parole le principe , qui vient de la pensée, et le signe physique, Veffvt, l’articulation du son. L’oiseau n’imite que le physique de la parole.

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h la grandeur, soit qu’étant moins oiseau qu’aucun autre, et ne pouvant quitter la terre, elle tienne en effet de la nature des quadrupèdes?

Maintenant si l’on considère la voix des oiseaux, indépendamment de l’influence de l’homme, que l’on sépare dans le perroquet, le serin, le sansonnet, le merle, les sons qu’ils ont acquis de ceux qui leur sont naturels, que surtout on observe les oiseaux libres et solitaires, on reconnaîtra que nonseulement leur voix se modifie suivant leurs affections, mais même qu’elle s’étend, se fortifie, s’altère, se change, s’éteint ou se renouvelle selon les circonstances et le temps : comme la voix est, de toutes leurs facultés, l’une des plus faciles et dont l’exercice leur coûte le moins, ils s’en servent au point de paraître en abuser, et ce ne sont pas les femelles qui (comme on pourrait le croire) abusent le plus de cet organe; elles sont, dans les oiseaux, bien plus silencieuses que les mâles; elles jettent, comme eux, des cris de douleur ou de crainte; elles ont des expressions ou des murmures d’inquiétude ou de sollicitude, surtout pour leurs petits, mais le chant parait être interdit à la plupart d’entre elles, tandis que dans le mâle c’est l’une des qualités qui fait le plus de sensation. Le chant est le produit naturel d’une douce émotion, c’est l’expression agréable d’un désir tendre qui n’est qu’à demi satisfait : le serin dans sa volière, le verdier dans les plaines, le loriot dans les bois, chantent également leurs amours à voix éclatante, à laquelle la femelle ne répond que par quelques petits sons de pur consentement; dans quelques espèces la femelle applaudit au chant du mâle par un semblable chant, mais toujours moins fort et moins plein ; le rossignol, en arrivant avec les premiers jours du printemps, ne chante point encore, il garde le silence jusqu’à ce qu’il soit apparié ; son chant est d’abord assez court, incertain , peu fréquent , comme s’il n’était pas encore sûr de sa conquête, et sa voix ne devient pleine, éclatante et soutenue jour et nuit, que quand il voit déjà sa femelle, chargée du fruit de ses amours , s’occuper d’avance des soins maternels ; il s’empresse à les partager, il l’aide à construire le nid, jamais il ne chante avec plus de force et de continuité que quand il la voit travaillée des douleurs delà ponte, et ennuyée d’une longue et continuelle incubation; non-seulement il pourvoit à sa subsistance pendant tout ce temps, mais il cherche à le rendre plus court en multipliant ses caresses, en redoublant ses accents amoureux ; et ce qui prouve que le chant dépend en effet et en entier des amours, c’est qu’il cesse avec elles : dès que la femelle couve, elle ne chante plus, et vers la fin de juin le mâle se tait aussi, ou ne se fait entendre que par quelques sons rauques semblables au coassement d’un reptile, et si différents des premiers qu’on a de la peine à se persuader que ces sons viennent du rossignol, ni même d’un autre oiseau.

Ce chant, qui cesse et se renouvelle tous les ans, et qui ne dure que deux ou trois mois; cette voix dont les beaux sons n’éclatent que dans la saison

Discour.s

de l’amour, qui s’altère ensuite et s’cteiiit comme la flamme de ce feu satisfait, indique un rapport physique entre les organes de la génération et ceux de la voix, rapport qui paraît avoir une correspondance plus précise et des elTets encore plus étendus dans l’oiseau. On sait que, dans l’homme, la voix ne devient pleine qu’après la puberté; que, dans les quadrupèdes, elle se renforce et devient effrayante dans le temps du rut : la réplétion des vaisseaux spermatiques, la surabondance de la nourriture organique, excitent une grande irritation dans les parties de la génération ; celles de la gorge et de la voix paraissent se ressentir plus ou moins de cette chaleur irritante ; la croissance de la barbe, la force de la voix, l’extension de la partie génitale dans le mâle, l’accroissement des mamelles, le développement des corps glanduleux dans la femelle, qui tous arrivent en même temps, indiquent assez la correspondance des parties de la génération avec celles de la gorge et de la voix. Dans les oiseaux, les changements sont encore plus grands : non-seulement ces parties sont irritées, altérées ou changées par ces mêmes causes, mais elles paraissent môme se détruire en entier pour se renouveler : les testicules, qui, dans l’homme et dans la plupart des quadrupèdes, sont à peu près les mômes en tout temps, se flétrissent dans les oiseaux, et se trouvent, pour ainsi dire, réduits à rien après la saison des amours, au retour de laquelle ils renaissent, prennent une vie végétative et grossissent au delà de ce que semble permettre la proportion du corps; le chant, qui cesse et renaît dans les mômes temps, nous indique des altérations relatives dans le gosier de l’oiseau, et il serait bon d’observer s’il ne se fait pas alors dans les organes de sa voix quelque production nouvelle, quelque extension considérable, qui ne dure qu’autant que le gonflement des parties de la génération.

Au reste, l’homme paraît encore avoir influé sur ce sentiment d’amour, le plus profond de la nature ; il semble au moins qu’il en ait étendu la durée et multiplié les effets dans les animaux quadrupèdes et dans les oiseaux qu’il retient en domesticité ; les oiseaux de basse-cour et les quadrupèdes domestiques ne sont pas bornés, comme ceux qui sont libres, à une seule saison, à un seul temps de rut; le coq, le pigeon, le canard , peuvent, comme le cheval, le bélier et le chien, s’unir et produire presque en toute saison, au lieu que les quadrupèdes et les oiseaux sauvages, qui n’ont reçu que la seule influence de la nature, sont bornés à une ou deux saisons, et ne cherchent à s’unir que dans ces seuls temps de l’année.

Nous venons d’exposer quelques-unes des principales qualités dont la nature a doué les oiseaux; nous avons tâché de reconnaître les influences de l’homme sur leurs facultés ; nous avons vu qu’ils l’emportent sur lui et sur tous les animaux quadrupèdes, par l’étendue et la vivacité du sens de la vue, par la précision, la sensibilité de celui de l’oreille, par la facilité et la force de la voix, et nous verrons bientôt qu’ils l’emportent encore de

SUR LA NATURE DES OISEAUX

beaucoup par les puissances de la génération et par raptitude au mouvement, qui paraît leur être plus naturel que le repos ; il y en a, comme les oiseaux de paradis, les mouettes, les martins-pêcheurs, etc. , qui semblent être toujours en mouvement, et ne se reposer que par instants ; plusieurs se joignent, se choquent, semblent s’unir dans l’air; tous saisissent leur proie en volant, sans se détourner, sans s’arrêter; au lieu que le quadrupède est forcé de prendre des points d’appui, des moments de repos pour se joindre, et que l’instant où il atteint sa proie est la fin de sa course : l’oiseau peut donc faire dans l’état de mouvement plusieurs choses qui, dans le quadrupède, exigent l’état de repos; il peut aussi faire beaucoup plus en moins de temps, parce qu’il se meut avec plus de vitesse, plus de continuité, plus de durée : toutes ces causes réunies influent sur les habitudes naturelles de l’oiseau, et rendent encore son instinct différent de celui du quadrupède.

Pour donner quelque idée de la durée et de la continuité du mouvement des oiseaux, et aussi de la proportion du temps et des espaces qu’ils ont coutume de parcourir dans leurs voyages, nous comparerons leur vitesse avec celle des quadrupèdes dans leurs plus grandes courses naturelles ou forcées : le cerf, le renne et l’élan peuvent faire quarante lieues en un jour; le renne, attelé à un traîneau, en fait trente ^ et peut soutenir ce même mouvement plusieurs jours de suite; le chameau peut faire trois cents lieues en huitjours^; le cheval élevé pour la course, et choisi parmi les plus légers et les plus vigoureux, pourra faire une lieue en six ou sept minutes, mais bientôt sa vitesse se ralentit, et il serait incapable de fournir une carrière un peu longue qu’il aurait entamée avec cette rapidité. Nous avons cité l’exemple de la course d’un Anglais qui fit en onze heures trente-deux minutes soixante-douze lieues en changeant vingt-une fois de cheval ; ainsi les meilleurs chevaux ne peuvent pas faire quatre lieues dans une heure, ni plus de trente lieues dans un jour. Or la vitesse des oiseaux est bien plus grande, car en moins de trois minutes on perd de vue un gros oiseau, un milan qui s’éloigne, un aigle qui s’élève et qui présente une étendue dont le diamètre est de plus de quatre pieds : d’où l’on doit inférer que l’oiseau parcourt plus de sept cent cinquante toises par minute, et qu’il peut se transporter à vingt lieues dans une heure : il pourra donc aisément parcourir deux cents lieues tous les jours en dix heures de vol, ce qui suppose plusieurs intervalles dans le jour, et la nuit entière de repos. Nos hirondelles et nos autres oiseaux voyageurs peuvent donc se rendre de notre climat sous la ligne en moins de sept ou huit jours. M. Adanson" a

a. Voyage au Sénégal, par M. Adanson.

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