Voyez la note 2 de la page 21 G
L’AUTRUCHE
n’est autre chose que le sang de l’animal mêlé, non avec sa chair, comme on l’a dit, puisqu’on ne lui en trouvait point sur le ventre et la poitrine, où en effet il n’y en a jamais; mais avec cette graisse, qui, dans les autruches grasses, forme, comme nous avons dit, une couche épaisse Je plusieurs pouces sur les intestins ; les habitants du pays prétendent que la mantèque est un très-bon manger, mais qu’elle donne le cours de ventre
Les Éthiopiens écorchent les autruches et vendent leurs peaux aux marchands d’Alexandrie; le cuir en est très-épais^, et les Arabes s’en faisaient autrefois des espèces de soubrevestes qui leur tenaient lieu de cuirasse et de bouclier Belon a vu une grande quantité de ces peaux toutes emplumées dans les boutiques d’Alexandrie ^ ; les longues plumes blanches de la queue et des ailes ont été recherchées dans tous les temps; les anciens les employaient comme ornement et comme distinction militaire , et elles avaient succédé aux plumes de cygne; car les oiseaux ont toujours été en possession de fournir aux peuples policés comme aux peuples sauvages une partie de leur parure. Aldrovande nous apprend qu’on voit encore à Rome deux statues anciennes, l’une de Minerve et l’autre de Pyrrhus, dont le casque est orné de plumes d’autruche®; c’est apparemment de ces mêmes plumes qu’était composé le panache des soldats romains dont parle Polybef, et qui consistait en trois plumes noires ou rouges d’environ une coudée de haut; c’est précisément la longueur des grandes plumes d’autruche. En Turquie, aujourd’hui, un janissaire s', qui s’est signalé par quelques faits d’armes'*, a le droit d’en décorer son turban, et la sultane, dans le sérail, projetant de plus douces victoires, les admet dans sa parure avec complaisance. Au royaume de Congo, on mêle ces plumes avec celles du paon pour en faire des enseignes de guerre % et les dames d’Angleterre et d’Italie s’en font des espèces d’éventails on sait assez quelle prodigieuse consommation il s’en fait en Europe pour les chapeaux, les casques, les habillements de théâtre, les ameublements, les dais, les cérémonies funèbres, et même pour la parure des femmes; et il faut avouer qu’elles font un bon effet, soit par leurs couleurs naturelles ou artificielles, soit par leur mouvement doux et ondoyant; mais il est bon de savoir que les plumes dont on fait le plus de cas sont celles qui s’arrachent à l’animal vivant, et
a. Voyage de Thévenot , t. I , page 313.
h. Schwenckfeld prétend que ce cuir épais est fait pour garantir Tautruche contre la rigueur du froid; il n’a pas pris garde qu’elle u’iiabitait que les pays chauds. Voyez Aviarium Silesiæ,^. 350.
c. Poilus, apud Gesnerum de Avibus, page 741.
d. Belon, Observ., fol. 96.
e. Aldrov. de Avibus, t. I, page 596.
f. Polybe, n/st.,lib. vi.
g. Belon, Observât., fol. 96.
h. Aldrov. de Avibus, t. I , p. 596.
!. Histoire générale des Voyages , t. V, p. 70.
y. Aldrov. ubi supra. — Willugbby, page 105.
L’AUTRUCHE
OU les reconnaît en ce que leur tuyau étant pressé dans les doigts donne un suc sanguinolent ; celles au contraire qui ont été arrachées après la mort sont sèches, légères et fort sujettes aux vers
Les autruches, quoique habitantes du désert, ne sont pas aussi sauvages qu’on l’imaginerait : tous les voyageurs s’accordent à dire qu’elles s’apprivoisent facilement, surtout lorsqu’elles sont jeunes. Les habitants de Dara, ceux de Libye, etc., en nourrissent des troupeaux ^ dont ils tirent sans doute ces plumes de première qualité, qui ne se prennent que sur les autruches vivantes; elles s’apprivoisent même sans qu’on y mette de soin, et par la seule habitude de voir des hommes et d’en recevoir la nourriture et de bons traitements. Brue, en ayant acheté deux à Serinpate sur la côte d’Afrique, les trouva tout apprivoisées lorsqu’il arriva au fort Saint-Louis”.
On fait plus que de les apprivoiser ; on en a dompté quelques-unes au point de les monter comme on monte un cheval; et ce n’est pas une invention moderne, car le tyran Firmius, qui régnait en Égypte sur la fin du iiu siècle, se faisait porter, dit-on, par de grandes autruches**. Moore, anglais, dit avoir vu à Joar, en Afrique, un homme voyageant sur une autruche Yallisnieri parie d’un jeune homme qui s’était fait voir à Venise monté sur une autruche, et lui faisant faire des espèces de voltes devant le menu peuple f ; enfin , M. Adanson a vu au comptoir de Podor deux autruches, encore jeunes, dont la plus forte courait plus vite que le meilleur coureur anglais', quoiqu’elle eût deux nègres sur son dos?; tout cela prouve que ces animaux, sans être absolument farouches, sont néanmoins d’une nature rétive, et que si on peut les apprivoiser jusqu’à se laisser mener en troupeaux, revenir au bercail et même à soutfrir qu’on les monte, il est
«. Histoire générale des Voyages, t. ÎI, p. 632.
b. Marmol, Description de l’Afrique, t. III, p. 11.
c. Histoire générale des Voyages, t. II, p. 608.
d. « Firmius imperator vectus est ingentibus struthionibus. » Textor, Off., apud Gesnerum, page S73.
e. Histoire générale des voyages , t. III, page 84.
f. Yallisnieri, t. I , page 251.
g. « Deux autruches qu’on élevait depuis près de deux ans au comptoir de Podor, sur le « Niger, quoique jeunes encore, égalaient, à très-peu près, la grosseur des plus grosses de (t celles que je n’avais aperçues qu’en passant dans les campagnes brûlées et sablonneuses de « la gauche du Niger : celles-ci étaient si privées , que deux petits noirs montèrent ensemble ti la plus grande des deux ; celle-ci n’eut pas plutôt senti ce poids, qu’elle se mit à courir de
0 toutes ses forces et leur fit faire plusieurs fois le tour du village, sans qu’il fût possible de
1 l’arrêter autrement qu’en lui barrant le passage... Pour essayer la force de ces animaux, je p fis monter un nègre de taille sur la plus petite, et deux autres sur la plus grosse : cette charge « ne parut pas disproportionnée à leur vigueur; d’abord elles trottèrent un petit galop des plus
1. « La rapidité de sa course surpasse celle de tous les animaux connus ; elle est telle que « ceux qui la montent , sans en avoir pris petit à petit l’habitude , sont bientôt suffoqués , fi faute de pouvoir reprendre leur haleine. Les ailes lui servent à accélérer cette course en frap- <1 pant l’air; mais elles ne sont pas à beaucoup près assez grandes pour élever la masse de son ■■ corps au-dessus du sol. » ( Cuvier. )
L’AUTRUCHE
difficile et peut-être impossible de les réduire à obéir à la main du cavalier, à sentir ses demandes, comprendre ses volontés et s’y soumettre : nous voyons, par la relation même de M. Adanson, que l’autruche de Podor ne s’éloigna pas beaucoup, mais qu’elle fit plusieurs fois le tour de la bourgade, et qu’on ne put l’arrêter qu’en lui barrant le passage; docile à un certain point par stupidité, elle paraît intraitable par son naturel; et il faut bien que cela soit puisque l’Arabe, qui a dompté le cheval et subjugué le chameau, n’a pu encore maîtriser entièrement l’autruche : cependant jusque-là on ne pourra tirer parti de sa vitesse et de sa force, car la force d’un domestique indocile se tourne presque toujours contre son maître.
Au reste, quoique les autruches courent plus vite que le cheval, c’est cependant avec le cheval qu’on les court et qu’on les prend, mais on voit bien qu’il y faut un peu d’industrie; celle des Arabes consiste à les suivre à vue, sans les trop presser, et surtout à les inquiéter assez pour les empêcher de prendre de la nourriture, mais point assez pour les déterminer à s’échapper par une fuite prompte; cela est d’autant plus facile qu’elles ne vont guère sur une ligne droite, et qu’elles décrivent presque toujours dans leur course un cercle plus ou moins étendu ; les Arabes peuvent donc diriger leur marche sur un cercle concentrique intérieur, par conséquent plus étroit, et les suivre toujours à une juste distance en faisant beaucoup moins de chemin qu’elles; lorsqu’ils les ont ainsi fatiguées et affamées pendant un ou deux jours, ils prennent leur moment, fondent sur elles au grand galop en les menant contre le vent autant qu’il est possible “, et les tuent à coups de bâton pour que leur sang ne gâte point le beau blanc de leurs plumes. On dit que, lorsqu’elles se sentent forcées et hors d’état d’échapper aux chasseurs, elles cachent leur tête et croient qu’on ne les voit plus**; mais il pourrait se faire que l’absurdité de cette intention retombât sur ceux qui ont voulu s’en rendre les interprètes, et qu’elles n’eussent d’autre but en cachant leur tête que de mettre du moins en sûreté la partie qui est en même temps la plus importante et la plus faible.
Les struthophages avaient une autre faconde prendre ces animaux ; ils se couvraient d’une peau d’autruche; passant leur bras dans le cou, ils lui faisaient faire tous les mouvements que fait ordinairement l’autruche ellemême, et par ce moyen ils pouvaient aisément les approcher et tes sur-
a sen’és; ensuite, lorsqu’on les eut un peu excitées, elles étendirent leurs ailes comme pour « prendre le vent, et s’abandonnèrent à une telle vitesse, qu’elles semblaient perdre terre... Je « suis persuadé qu’elles auraient laissé bien loin derrière elles les plus fiers chevaux anglfis.-. « Il est vrai qu’elles ne fourniraient pas une course aussi longue qu’eux ; mais à coup sûr elles « pourraient l’exécuter plus promptement. J’ai été plusieurs fois témoin de ce spectacle , qui « doit donner une idée de la force prodigieuse de l’autruche, et faire connaître de quel usage « elle pourrait être si on* trouvait moyen de la maîtriser et de l’instruire comme on dresse un « cheval. » Voyage au Sénégal, p. 48.
fl. Klein , Hht. Avium, page 16. — Histoire générale des Voyages, t. II, p. 632.
6. Pline, lib. x, cap. i. — Kolbe, Description du cap de Bonne-Espérance , etc.
L’AUTRUCHE
prendre “ : c’est ainsi que les sauvages d’Amérique se déguisent en chevreuils pour prendre les chevreuils.
On s’est encore servi de chiens et de filets pour cette chasse, mais il paraît qu’on la fait plus communément à cheval; et cela seul suffit pour expliquer l’antipathie qu’on a cru remarquer entre le cheval et l’autruche.
Lorsque celle-ci court, elle déploie ses ailes et les grandes plumes de sa queue ^ non pas qu’elle en tire aucun secours pour aller plus vite, comme je l’ai déjà dit , mais par un effet très-ordinaire de la correspondance des muscles, et de la manière qu’un homme qui court agite ses bras, ou qu’un éléphant qui revient sur le chasseur dresse et déploie ses grandes oreilles*^; la preuve, sans réplique, que ce n’est point pour accélérer son mouvement que l’autruche relève ainsi ses ailes, c’est qu’elle les relève lors même qu’elle va contre le vent, quoique dans ce cas elles ne puissent être qu’un obstacle : la vitesse d’un animal n’est que l’effet de sa force, employée contre sa pesanteur; et comme l’autruche est en même temps très-pesante et très-vite à la course, il s’ensuit qu’elle doit avoir beaucoup de force; cependant, malgré sa force, elle conserve les mœurs des granivores; elle n’attaque point les animaux plus faibles, rarement même se metelle en défense contre ceux qui l’attaquent ; bordée sur tout le corps d’un cuir épais et dur, pourvue d’un large sternum qui lui lient lieu de cuirasse, munie d’une seconde cuirasse d’insensibilité, elle s’aperçoit à peine des petites atteintes du dehors, et elle sait se soustraire aux grands dangers parla rapidité de sa fuite; si quelquefois elle se défend, c’est avec le bec, avec les piquants de ses ailes et surtout avec les pieds. Thévenot en a vu une qui d’un coup de pied renversa un chien «. Belon dit, dans son vieux langage, qu’elle pourrait ainsi ruer par terre un homme qui fuirait devant ellef, mais qn’elle jette, en fuyant, des pierres à ceux qui la poursuivent»; j’en doute beaucoup*, et d’autant plus que la vitesse de sa course en avant serait autant de retranché sur celle des pierres qu’elle lancerait en arrière, et que ces deux vitesses opposées étant à peu près égales, puisqu’elles ont toutes deux pour principe le mouvement des pieds , elles se détruiraient nécessairement : d’ailleurs, ce fait, avancé par Pline et répété par beaucoup d’autres, ne me paraît point avoir été confirmé par aucun moderne digne de foi, et l’on sait que Pline avait beaucoup plus de génie que de critique.
a. Diod. Sicul. de Fabul. Antiq. geslis, lib. iv.
b. LéonAfric., Description , lib. ix.
c. Élien, Hist. animal.
d. Albert, de Animal, apud Gesn. , p. 742.
e. Voyages de Thévenot , t. I , p. 313.
f. Belon, Hist. nat. des oiseaux, p. 233.
g. « Ungulæ iis... bisulcæ, comprebendendis lapidibus utiles, quos in fugà contra sequentes « ingerunt. » Lib. x, cap. i.
1. « Lorsqu’on la poursuit ( V autruche), elle sait lancer des pierres en arrière avec beaucoup (( de vigueur. » ( Cuvier. )
L’AUTRUCHE
Léon l’Africain a dit que l’autruche était privée du sens de l’ouïe®*; cependant nous avons vu plus haut qu’elle paraissait avoir tous les organes d’où dépendent les sensations de ce genre, l’ouverture des oreilles est même fort grande, et n’est point ombragée par les plumes ; ainsi il est probable ou qu’elle n’est sourde qu’en certaines circonstances, comme le tétras, c’est-à-dire dans la saison de l’amour, ou qu’on a imputé quelquefois à surdité ce qui n’était que l’effet de la stupidité.
C’est aussi dans la même saison, selon toute apparence, qu’elle fait entendre sa voix ; elle la fait rarement entendre, car très-peu de personnes en ont parlé; les écrivains sacrés comparent son cri à un gémissement**, et on prétend même que son nom hébreu jacnah est formé d’ianah, qui signifie hurler. Le docteur Browne dit que ce cri ressemble à la voix d’un enfant enroué, et qu’il est plus triste encore® : comment donc, avec cela, ne paraîtrait-il pas lugubre et même terrible, selon l’expression de M. Sandys, à des voyageurs qui ne s’enfoncent qu’avec inquiétude dans l’immensité de ces déserts, et pour qui tout être animé, sans en excepter l’homme, est un objet à craindre, et une rencontre dangereuse^?
LE TOUYOU. *
L’autruche de l’Amérique méridionale, appelée aussi autruche d' Occident, autruche de Magellan et de la Guiane, n’est point une autruche : je crois que Le Maire est le premier voyageur qui, trompé par quelques traits de ressemblance avec l’autruche d’Afrique, lui ait appliqué ce nom •*. Klein, qui a bien vu que l’espèce était ditférente , s’est contenté de l’appeler autruche bâtarde^. M. Barrère la nomme tantôt un héront, tantôt une grue ferrivores, tantôt un émeu à long cou^ ; d’autres ont cru beaucoup mieux
a. Descriptio Afrîcœ , lib. ix.
b. Michée , cap. i : « Luctum quasi strutMonum. »
c. Collections philosophiques , n® 5 , art. viii.
d. Voyez ses Navigations australes, p. 129, dans le sommaire du n® 22.
e. Avium. Hist., p. 17.
f. Ornithologia, p. 67.
g. France équinoxiale, p. 133.
h. Ornithologia, p. 64.
1. « L’autrucbe a l'œil bon et la vue forte ; elle entend très-bien, quoi qu’en ait dit Léon « l’Africain; mais son goût et son odorat sont très-faibles. » (Cuvier.)
2. A compter de cette histoire de l’autruche, Buffon, tout en conservant la direction supérieure de sa grande œuvre, cède souvent la plume à Gueneau de Montbelliard. — Toutes les fois qu’il la reprendra, j’en préviendrai le lecteur. (Voyez, plus loin, un avertissement de Buffon lui-même. )
* Struthio rhea (Linn.). — L’autruche d'Amérique (Cuv.). — Nandou, churi , etc. ^ « Brisson et Buffon lui ont appliqué mal à propos , d’après Barrère , le nom de touyou , ou « plutôt de touiouiou, qui appartient au jabiru. Les Portugais du Brésil lui ont transféré le a nom d’emeu, qui appartient proprement au casoar. » (Cuvier.)
LE TOUYOU.
faire en lui appliquant d’après des rapports, à la vérité mieux saisis, cette dénomination composée, casoar gris à bec d'autruche-^ Moeliring® et M. Brisson ^ lui donnent le nom latin de rhea, auquel le dernier ajoute le nom américain de touyou, formé de celui de touyouyou, qu’il porte communément dans la Guiane %* d’autres sauvages lui ont donné d’autres noms : yardu, yandu, andu et nandiHjuacu, au Brésil sallian, dans l’île de Maragnan® ; suri, au Chili f, etc. Voilà bien des noms pour un oiseau si nouvellement connu ; pour moi j’adopterai volontiers celui de touyou, que lui a donné, ou plutôt que lui a conservé M. Brisson, et je préférerai sans hésiter ce nom barbare, qui vraisemblablement a quelque rapport à la voix ou au cri de l’oiseau; je le préférerai, dis-je, aux dénominations scientifiques, qui trop souvent ne sont propres qu’à donner de fausses idées, et aux noms nouveaux, qui n’indiquent aucun caractère, aucun attribut essentiel de l’être auquel on les applique.
M. Brisson paraît croire qu’Aldrovande a voulu désigner le touyou sous le nom d’avis emes, et il est très-vrai qu’au tome III de l’Ornithologie de ce dernier, page 541, il se trouve une planche qui représente le touyou et le casoar, d’après les deux planches de Nieremberg, page 218; et qu’audessus de la planche d’Aldrovande est écrit en gros caractère avis eme , de même que la figure du touyou, dans Nieremberg, porte en tête le nom d’émeu ; mais il est visible que ces deux titres ont été ajoutés par les graveurs ou les imprimeurs, peu instruits de l’intention des auteurs, car Aldrovande ne dit pas un mot du touyou, Nieremberg n’en parle que sous les noms d’yardou, de suri et d’autruche d' Occident , et tous deux, dans leur description, appliquent les noms d’eme et d’émeu au seul casoar de Java : en sorte que, pour prévenir la confusion des noms, l’eme d’Aldrovande et l’émeu de Nieremberg ne doivent plus désormais reparaître dans la liste des dénominations du touyou. Marcgrave dit que les Portugais l’appellent ema dans leur langue*; mais les Portugais, qui avaient beaucoup de relations dans les Indes orientales, connaissaient l’émeu de Java, et ils ont donné son nom au touyou d’Amérique, qui lui ressemblait plus qu’à aucun autre oiseau, de même que nous avons donné le nom d’autruche à ce mêiue touyou ; et il doit demeurer pour constant que le nom d’émeu est propre au casoar des Indes orientales, et ne convient ni au touyou ni à aucun autre oiseau d’Amérique.
n. Meth., Avi. Gen., C5.
b. Brisson, t. V, p. 8.
c. Barrère, France équinoxiale, p. 133.
d. Nieremberg, p. 217 ; Marcgrave, p. 190; Pison, p. 84 ; de Laët, etc.
e. Histoire générale des Voyages, t. XIV, p. 316.
f. Nieremberg, p. 217.
g. Brisson, t. V de son Oniilhologie, p. 8.
h. Marcgrave, Hist. nat. Bras., p. 190.
LE TOÜYOU.
En détaillant les différents noms du touyou, j’ai indiqué en partie les différentes contrées où il se trouve : c’est un oiseau propre à l’Amérique méridionale, mais qui n’est pas également répandu dans toutes les provinces de ce continent, Marcgrave nous apprend qu’il est rare d’en voir aux environs de Fernambouc; il ne l’est pas moins au Pérou et le long des côtes les plus fréquentées, mais il est plus commun dans la Guiane®, dans les capitaineries de Sérégippe et de Rio-Grande dans les provinces intérieures du Brésil', au Chili'*, dans les vastes forêts qui sont au nord de l’embouchure de la Plata % dans les savanes immenses qui s’étendent au sud de cette rivière f, et dans toute la terre magellanique», jusqu’au port Désiré, et même jusqu’à la côte qui borde le détroit de Magellan : autrefois il y avait des cantons dans le Paraguay qui en étaient remplis, surtout les campagnes arrosées par l’Uruguay; mais à mesure que les hommes s’y sont multipliés, ils en ont tué un grand nombre, elle reste s’est éloigné * : le capitaine Yood assure que, bien qu’ils abondent sur la côte septentrionale du détroit de Magellan , on n’en voit point du tout sur la côte méridionale ; et quoique Coréal dise qu’il en a aperçu dans les îles de la mer du Sud ^ , ce détroit paraît être la borne du climat qui convient au touyou, comme le cap de Bonne-Espérance est la borne du climat qui convient aux autruches ; et ces îles de la mer du Sud où Coréal dit avoir vu des touyous seront apparemment quelques-unes de celles qui avoisinent les côtes orientales de l’Amérique au delà du détroit : il paraît de plus que le touyou, qui se plaît, comme l’autruche, sous la zone torride, s’habitue plus facilement à des pays moins chauds, puisque la pointe de l’Amérique méridionale, qui est terminée par le détroit de Magellan, s’approche bien plus du pôle que le cap de Bonne-Espérance ou qu’aucun autre climat habité volontairement par les autruches ; mais, comme selon toutes les relations, le touyou n’a pas plus que l’autruche la puissance de voler, qu’il‘est, comme elle, un oiseau tout à fait terrestre, et que l’Amérique méridionale est séparée de l’ancien continent par des mers immenses, il s’ensuit qu’on ne doit pas plus trouver de touyous dans ce continent qu’on ne trouve d’autruches en Amérique, et cela est en effet conforme au témoignage de tous les voyageurs.
a. Barrère, France équinoxiale, 13a.
b. Marcgrave, Hist. nat. Bras., p. 190.
ï. Histoire générale des Voyages, t. XIV, p. 29'j.
d. Histoire des Incas, t. II, p. 274 et suivantes.
e. Wafer, Nouveaux voy iges de Dampier, t, V, p. 30b.
f. Ibidem, p. 68.
g. Ibidem, t. IV, p. 69, et t. V, p. 181.
h. Ibidem, p. 192.
i. Histoire du Paraguai, du P. Charlevoix, t. I, p, 33, et t. Il, p. 172.
j. Suite des Voyages de Dampier, t. V, p. 192.
k. Voyages de Coréal, t. II, p. 208.
LE TOUYOU.
Le tüiiyou, sans être tout à fait aussi gros que l’autruche, est le plus gros oiseau du nouveau monde ; les vieux ont jusqu’à six pieds de haut et Wafer, qui a mesuré la cuisse d’un des plus grands, l’a trouvée presque égale à celle d’un homme il a le long cou, la petite tête et le bec aplati de l’autruche % mais pour tout le reste il a plus de rapport avec le casoar ; je trouve même dans l’histoire du Brésil par M. l’abbé Prévost mais point ailleurs, l’indication d’une espèce de corne que cet oiseau a sur le bec, et qui, si elle existait en effet, serait un trait de ressemblance de plus aveclecasoarb
Son corps est de forme ovoïde et paraît presque entièrement rond, lorsqu’il est revêtu de toutes ses plumes : ses ailes sont très-courtes et inutiles pour le vol , quoiqu’on prétende qu’elles ne sont pas inutiles pour la course; il a sur le dos et aux environs du croupion de longues plumes qui lui tombent en arrière et recouvrent l’anus, il n’a point d’autre queue; tout ce plumage est gris sur le dos et blanc sur le ventre : c’est un oiseau trèshaut monté, ayant trois doigts^ à chaque pied, et tous trois en avant, car on ne doit pas regarder comme un doigt ce tubercule calleux et arrondi qu’il a en arrière, et sur lequel le pied se repose comme sur une espèce de talon ; on attribue à cette conformation la difficulté qu’il a de se tenir sur un terrain glissant et d’y marcher sans tomber; en récompense il court très-légèrement en pleine campagne, élevant tantôt une aile, tantôt une autre, mais avec des intentions qni ne sont pas encore bien éclaircies; Marcgrave prétend que c’est afin de s’en servir comme d’une voile pour prendre le vent ; Nieremberg, que c’est pour rendre le vent contraire aux chiens qui le poursuivent; Pison et Klein, pour changer souvent la direction de sa course, afin d’éviter par ces zigzags les flèches des sauvages; d’autres enfin qu’il cherche à s’exciter à courir plus vite, en se piquant lui-même avec une espèce d’aiguillon dont ses ailes sont armées ® : mais, quoi qu’il en soit des intentions des touyous, il est certain qu’ils courent avec une très-grande vitesse, et qu’il est difficile à aucun chien de chasse de pouvoir les atteindre; on en cite un qui, se voyant coupé, s’élança avec une telle rapidité qu’il en im-
a. Barrère, France équinoxiale, p. 133.
b. Suite des Voyages de Dampier, t. IV, p. 308.
c. On voit dans la figure de Nieremberg, p. 218, une espèce de calotte sur le sommet de la tète qui a du rapport à la plaque dure et calleuse que l’autrucbe a au même endroit , selon le docteur Browne (voyez V Histoire de l’Autruche ) ; mais il n’est question de cette calotte ni dans la description de Nieremberg, ni dans aucune autre.
d. Histoire générale des Voyages, t. XIV, p. 299.
e. Voyez tous ces auteurs aux endroits indiqués ci-dessus; mais il faut remarquer que Tison, Marcgrave, ni aucun autre qui ait vu le touyou, ne parle de cet aiguillon de l’aile, et qu’il pourrait bien avoir été donné à cet oiseau seulement par analogie ou parce qu’on a cru pouvoir lui attribuer, en sa qualité d’autruche, les propriétés de Tautrucbe d’Afrique, suite inévitable de la confusion des noms.