Voyez la note de la page
LE CASOAR
Iruche, qui n’a jamais beaucoup dépassé le Gange, comme nous l’avons vu dans son hisloire; au lieu que celui-ci se trouve dans les îles Moluques, dans celles de Banda, de Java, de Sumatra, et dans les parties correspondantes du continent “ : mais il s’en faut bien que cette espèce soit aussi multipliée dans son district que l’autruche l’est dans le sien, puisque nous voyons un roi de Joardam, dans l’île de Java, faire présent d’un casoar à Scellinger, capitaine de vaisseau hollandais, comme d’un oiseau rare*'; la raison en est, ce me semble, que les Indes orientales sont beaucoup plus peuplées que l’Afrique; et l’on sait qu’à mesuré que l’homme se multiplie dans une contrée il détruit ou fait fuir devant lui les animaux sauvages qui vont toujours cherchant des asiles plus paisibles, des terres moins habitées ou occupées par des peuples moins policés, et par conséquent moins destructeurs.
Il est remarquable que le casoar, l’autruche et le touyou, les trois plus gros oiseaux que l’on connaisse, sont tous trois attachés au climat de la zone torride, qu’ils semblent s’être partagée entre eux, et où ils se maintiennent chacun dans leur terrain, sans se mêler ni se surmarcher; tous trois véritablement terrestres, incapables de voler, mais courant d’une très-grande vitesse; tous trois avalent à peu près tout ce qu’on leur jette, grains, herbes, chairs, os, pierres, cailloux, fer, glaçons, etc. ; tous trois ont le cou plus ou moins long, les pieds hauts et très-forts, moins de doigts que la plupart des oiseaux, et l’autruche encore moins que les deux autres; tous trois n’ont de plumes que d’une seule sorte, différentes des plumes des autres oiseaux, et différentes dans chacune de ces trois espèces ; tous trois n’en ont point du tout sur la tête et le haut du cou, manquent de queue proprement dite, et n’ont que des ailes imparfaites, garnies de quelques tuyaux sans aucune barbe , comme nous avons remarqué que les quadrupèdes des pays chauds avaient moins de poil que ceux des régions du Nord; tous trois, en un mot, paraissent être la production naturelle et propre de la zone torride : mais, malgré tant de rapports, ces trois espèces sont différenciées par des caractères trop frappants pour qu’on puisse les confondre : l’autruche se distingne du casoar et du touyou par sa grandeur, par ses pieds de chameau et par la nature de ses plumes; elle diffère du casoar en particulier par la nudité de ses cuisses et de ses flancs, par la longueur et la capacité de ses intestins, et parce qu’elle n’a point de vésicule du fiel; et le casoar diffère du touyou et de l’autruche par ses cuisses couvertes de plumes, presque jusqu’au tarse, par les barbillons rouges qui lui tombent sur le cou et par le casque qu’il a sur la tête.
Mais j’aperçois encore dans ce dernier caractère distinctif une analogie avec les deux autres espèces ; car ce casque n’est autre chose, comme on
a. Voyages des Hollandais, t. VII, p. 349. — Glusius, Exotic., lit. v, cap. iii, p. 99.
b. Uist. gén. des Voyages, t. VIII, p. 112.
LE CASOAR
sait, qu’un renflement des os du crâne, lequel est recouvert d’une enveloppe de corne ; et nous avons vu dans l’histoire de l’autruche et du touyou que la partie supérieure du crâne de ces deux animaux était pareillement munie d’une plaque dure et calleuse.
LE DRONTE.^
On regarde communément la légèreté commme un attribut propre aux oiseaux, mais si l’on voulait en faire le caractère essentiel de cette classe, le dronte n’aurait aucun titre pour y être admis, car, loin d’annoncer la légèreté par ses proportions ou par ses mouvements, il paraît fait exprès pour nous donner l’idée du plus lourd des êtres organisés : représentezvous un corps massif et presque cubique, à peine soutenu sur deux piliers très-gros et très-courts , surmonté d’une tête si extraordinaire qu’on la prendrait pour la fantaisie d’un peintre de grotesques; cette tête, portée sur un cou renforcé et goitreux, consiste presque tout entière dans un bec énorme où sont deux gros yeux noirs entourés d’un cercle blanc, et dont l’ouverture des mandibules se prolonge bien au delà des yeux , et presque jusqu’aux oreilles; ces deux mandibules, concaves dans le milieu de leur longueur, renflées par les deux bouts et recourbées à la pointe en sens contraire, ressemblent à deux cuillers pointues qui s’appliquent l’une à l’autre, la convexité en dehors : de tout cela il résulte une physionomie stupide et vorace, et qui, pour comble de difformité, est accompagnée d’un bord de plume, lequel, suivant le contour de la base du bec, s’avance en pointe sur le front, puis s’arrondit autour de la face en manière de capuchon, d’où lui est venu le nom de cygne encapuchonné [cycnus cucuUatus).
La grosseur qui, dans les animaux, suppose la force, ne produit ici que la pesanteur; l’autruche, le touyou, le casoar, ne sont pas plus en état de voler que le dronte, mais du moins ils sont très-vites à la course; au lieu que le dronte paraît accablé de son propre poids, et avoir à peine la force de se traîner: c’est dans les oiseaux ce que le paresseux est dans les quadrupèdes; on dirait qu’il est composé d’une matière brute, inactive, où les molécules vivantes ont été trop épargnées ‘ ; il a des ailes, mais ces ailes sont
' Didus ineptus (Linn. ). — Le dronte n’existe plus aujourd’liui. — «'Le dronte n’est connu « que par une description faite par les premiers navigateurs hollandais , et conservée par « Clnsius , Exot. , p. 99, et par un tableau à l’huile, de la même époque, copié par Edwards, « pl. 294 ; car la description d’Herbert est puérile, et toutes les autres sont copiées de Clusius « et d’Edwards. Il parait que l’espèce entière a disparu , et l'on n’en possède plus aujourd’hui « qu’un pied conservé au Muséum britannique et une tête en assez mauvais état au Muséum « Asmoléen d’ Oxford. Le bec ne paraît pas sans quelque rapport avec celui des pingouins, et « le pied ressemblerait assez à celui des manchots, s’il était palmé. » (Cuvier.)
i. Allusion plaisante au système favori de Buffon , au système des molécules.
LE DRONTE.
trop courtes et trop faibles pour l’élever dans les airs; il a une queue, mais cette queue est disproportionnée et hors de sa place; on le prendrait pour une tortue qui se serait affublée de la dépouille d’un oiseau, et la nature, en lui accordant ces ornements inutiles, semble avoir voulu ajouter l’embarras à la pesanteur, la gaucherie des mouvements à l’inertie de la masse, et rendre sa lourde épaisseur encore plus choquante, en faisant souvenir qu’il est un oiseau.
Les premiers Hollandais qui le virent dans l’île Maurice, aujourd’hui l’île de France “, l’appelèrent walg-vogel, oiseau de dégoût, autant à cause de sa figure rebutante que du mauvais goût de sa chair; cet oiseau bizarre est très-gros, et n’est surpassé à cet égard que par les trois précédents, car il surpasse le cygne et le dindon.
M. Brisson donne pour un de ses caractères, d’avoir la partie inférieure des jambes dénuée de plumes ; cependant la planche ccsciv d’Edwards le représente avec des plumes, non-seulement jusqu’au bas de la jambe, mais encore jusqu’au-dessous de son articulation avec le tarse; le bec supérieur est noirâtre dans toute son étendue, excepté sur la courbure de son crochet oû il y a une tache rouge; les ouvertures des narines sont à peu près dans sa partie moyenne, tout proche de deux replis transversaux qui s’élèvent en cet endroit sur sa surface.
Les plumes du dronte sont en général fort douces; le gris est leur couleur dominante, mais plus foncé sur toute la partie supérieure et au bas des jambes, et plus clair sur l’estomac, le ventre et tout le dessous du corps; il y a du jaune et du blanc dans les plumes des ailes et dans celles de la queue, qui paraissent frisées et sont en fort petit nombre. Clusius n’en compte que quatre ou cinq.
Les pieds et les doigts sont jaunes, et les ongles noirs; chaque pied a quatre doigts, dont trois dirigés en avant et le quatrième en arrière ; c’est celui-ci qui a l’ongle le plus long
Quelques-uns ont prétendu que le dronte avait ordinairement dansl’estomac une pierre aussi grosse que le poing % et à laquelle on n’a pas manqué d’attribuer la même origine et les mêmes vertus qu’aux bézoards; mais Clusius, qui a vu deux de ces pierres de forme et de grandeur différentes pense que l’oiseau les avait avalées comme font les granivores, et qu’elles ne s’étaient point formées dans son estomac.
Le dronte paraît propre et particulier aux îles de France et de Bourbon, et probablement aux terres de ce continent qui en sont les moins éloignées;
a. Les Portugais avaient auparavant nommé cette île liha do Cime, c’est-à-dire Ile aux Cygnejs, apparemment parce qu’ils y avaient aperçu des drontes qu’ils prirent pour des cygnes. Clusius, Exotic., p. 101.
b. Voyez Clusius, Exotic., p. 100. — Edwards, flg. ccxciv.
c. Voyages des Hollandais aux Indes orientales, t. III, p. 214.
d. Clusius, ubi suprà.
LE DRONTE.
mais je ne sache pas qu’aucun voyageur ait dit l’avoir vu ailleurs que dans ces deux îles.
Quelques Hollandais l’ont nommé dodarse ou dodaers; les Portugais et les Anglais, dodo; dronte est son nom original, je veux dire celui sous lequel il est connu dans le lieu de son origine ; et c’est par cette raison que j’ai cru devoir le lui conserver, et parce qu’ordinairement les noms imposés par les peuples simples ont rapport aux propriétés de la chose nommée : on lui a encore appliqué les dénominations de cygne à capuchon ®, d'autruche encapuchonnée^, de coq étranger de walg-vogel ; et M, Moehring, qui n’a trouvé aucun de ces noms à son goût, a imaginé celui de ruphus, que M. Brisson a adopté pour son nom latin, comme s’il y avait quelque avantage à donner au même animal un nom différent dans chaque langue, et comme si l’effet de cette multitude de synonymes n’était pas d’embarrasser la science et de jeter de la confusion dans les choses ; ne multiplions pas les êtres, disaient autrefois les philosophes; mais aujourd’hui on doit dire et répéter sans cesse aux naturalistes, ne multipliez pas les noms sans nécessité.
Le solitaire, dont parlent Léguât ^ et Carré % et l’oiseau de Nazareth, dont parle Fr. Gauche ^ paraissent avoir beaucoup de rapport avec le dronte, mais ils en diffèrent aussi en plusieurs points; et j’ai cru devoir rapporter ce qu’en disent ces voyageurs, parce que si ces trois noms ne désignent qu’une seule et unique espèce, les relations diverses ne pourront qu’en compléter l’histoire; et si au contraire ils désignent trois espèces différentes, ce
a. Nièremberg, Uist. nat. maximè peregrinœ, p. 232.
h. Linnætis, Gen., 86; spec., 4.
c. Clusius, Exoiic., p. 100.
d. Voyage en deux (les désertes des Indes orientales, t. 1, p. 98 et 102.
e. Voyage de Carré, cité dans VHist. gén. des Voyages, t IX, p. 3.
f. Description... de Vile de Madagascar, p. 130 et suivantes.
* « L’espèce du solitaire {didus solitarius Linn. ) ne repose que sur le témoignage de Léguât, « homme qui a défiguré les animaux les plus connus, tels que l’hippopotame et le lamantin.» (Cuvier. )
** « V oiseau de Nazare ( didus nasarenus Linn. ) n’est connu que par François Gauche , qui <i le regarde comme le même que le dronte, et ne lui donne cependant que trois doigts, tan- « dis que tous les autres en donnent quatre au dronte. » ( Cuvier. ) — Personne n’a pu revoir ni ['oiseau de Nazare ni le solitaire , depuis Léguât et François Gauche. — « De tous les oiseaux, « celui qui parait avoir les ailes le plus complètement réduites à de simples vestiges , c’est « V aptéryx, représenté par le docteur Schaw {Nat. miscell.). Sa forme générale est celle d’un « manchot, sa taille celle d’une oie. Ses pieds seraient à peu près aussi ceux d’un manchot, « mais, on les décrit comme n’étant point palmés. Son bec est très-allongé , grêle , marqué « de chaque côté d’un sillon longitudinal, et garni d’une membrane à sa base. Sou aile est « réduite à un petit moignon terminé par un crochet. Il vit à la Nouvelle-Zélande. » (Cuvier.)
2i6 LE SOLITAIRE ET L’OISEAU DE NAZÂRE.
que j’ai à dire pourra être regardé comme un commencement d’histoire de chacune, ou du moins comme une notice de nouvelles espèces à examiner, de même que l’on voit dans les cartes géographiques une indication des terres inconnues; dans tous les cas ce sera un avis aux naturalistes qui se trouveront à portée d’observer ces oiseaux de plus près, de les comparer, s’il est possible, et de nous en donner une connaissance plus distincte et plus précise. Les seules questions que l’on a faites sur des choses ignorées, ont valu souvent plus d’une découverte.
Le solitaire de l’île Rodrigue est un très-gros oiseau, puisqu’il y a des mâles qui pèsent jusqu’à quarante-cinq livres: le plumage de ceux-ci est ordinairement mêlé de gris et de brun, mais, dans les femelles, c’est tantôt le brun et tantôt le jaune-blond qui domine. Carré dit que le plumage de ces oiseaux est d’une couleur changeante, tirant sur le jaune, ce qui convient à celui de la femelle ; et il ajoute qu’il lui a paru d’une beauté admirable.
Les femelles ont au-dessus du bec comme un bandeau de veuve; leurs plumes se renflent des deux côtés de la poitrine en deux toulîes Ldanclies, qui représentent imparfaitement le sein d’une femme; les plumes des cuisses s’arrondissent par le bout en forme de coquilles, ce qui fait un fort bon eflét; et comme si ces femelles sentaient leurs avantages , elles ont grand soin d’arranger leur plumage, de le polir avec le bec et de l’ajuster presque continuellement, en sorte qu’une plume ne passe pas l’autre; elles ont, selon Léguât, l’air noble et gracieux tout ensemble; et ce voyageur assure que souvent leur bonne mine leur a sauvé la vie“. Si cela est ainsi, et que le solitaire et le dronte soient de la même espèce, il faut admettre une trèsgrande différence entre le mâle et la femelle quant à la bonne mine.
Cet oiseau a quelque rapport avec le dindon; il en aurait les pieds et le bec, si ses pieds n’étaient pas plus élevés et son bec plus crochu; il a aussi le cou plus long proportionnellement, l’œil noir et vif, la tête sans crête ni huppe et presque point de queue; son derrière, qui est arrondi à peu près comme la croupe d’un cheval, est revêtu de ces plumes qu’on appelle couvertures.
Le solitaire ne peut se servir de ses ailes pour voler, mais elles ne lui sont pas inutiles à d’autres égards; l’os de l’aileron se renfle à son extrémité en une espèce de bouton sphérique qui se cache dans les plumes et lui sert à deux usages; premièrement pour se défendre, comme il fait aussi avec le bec; en second lieu pour faire une espèce de battement ou de moulinet en pirouettant vingt ou trente fois du même côté dans l’espace de quatre à cinq minutes ; c’est ainsi, dit-on, que le mâle rappelle sa compagne avec un bruit qui a du rapport à celui d’une crécelle et s’entend de deux cents pas.
On voit rarement ces oiseaux en troupes, quoique l’espèce soit assez nom-
a. Voyez la fig. (p. 98) du Voyage de Léguât.
breuse ; quelques-uns disent même qu’on n’en voit guère deux ensemble
Ils cherchent les lieux écartés pour faire leur ponte, ils construisentleur nid de feuilles de palmier amoncelées à la hauteur d’un pied et demi; la femelle pond dans ce nid un œuf beaucoup plus gros qu’un œuf d’oie, et le mâle partage avec elle la fonction de couver.
Pendant tout le temps de l’incubation, et même celui de l’éducation, ils ne souffrent aucun oiseau de leur espèce à plus de deux cents pas à la ronde; et l’on prétend avoir remarqué que c’est le mâle qui chasse les mâles, et la femelle qui chasse les femelles; remarque difficile à faire sur un oiseau qui passe sa vie dans les lieux les plus sauvages et les plus écartés.
L’œuf, car il paraît que ces oiseaux n’en pondent qu’un, ou plutôt n’en couvent qu’un à la fois; l’œuf, dis-je, ne vient à éclore qu’au bout de sept semaines ^ et le petit n’est en état de pourvoir à ses besoins que plusieurs mois après : pendant tout ce temps le père et la mère en ont soin, et cette seule circonstance doit lui procurer un instinct plus perfectionné que celui de l’autruche, laquelle peut en naissant subsister par elle-même, et qui, n’ayant jamais besoin du secours de ses père et mère, vit isolée, sans aucune habitude intime avec eux, et se prive ainsi des avantages de leur société qui, comme je l’ai dit ailleurs, est la première éducation des animaux et celle qui développe le plus leurs qualités naturelles; aussi l’autruche passe-t-elle pour le plus stupide des oiseaux.
Lorsque l’éducation du jeune solitaire est finie , le père et la mère demeurent toujours unis et fidèles l’un à l’autre, quoiqu’ils aillent quelquefois se mêler parmi d’autres oiseaux de leur espèce : les soins qu’ils ont donnés en commun au fruit de leur union semblent en avoir resserré les liens, et lorsque la saison les y invite ils recommencent une nouvelle ponte.
On assure qu’à tout âge on leur trouve une pierre dans le gésier, comme au dronte; celte pierre est grosse comme un œuf de poule, plate d’un côté, convexe de l’autre, un peu raboteuse et assez dure pour servir de pierre à aiguiser; on ajoute que celte pierre est toujours seule dans leur estomac, et qu’elle est trop grosse pour pouvoir passer par le canal intermédiaire qui fait la seule communication du jabot au gésier, d’où l’on voudrait conclure que cette pierre se forme naturellement, et à la manière des bézoards, dans' le gésier du solitaire; mais pour moi j’en conclus seulement que cet oiseau est granivore, qu’il avale des pierres et des cailloux comme tous les oiseaux de cette classe, notamment comme l’autruche, le touyou, le casoar et le dronte, et que le canal de communication du jabot au gésier est susceptible d’une dilatation plus grande que ne l’a cru Léguât.
a. Hist. gén. des Voyages, t. IX, p. 3, citant le Voyage de Carré.
b. Aristote fixe au trentième jour le terme de l’incubation pour les plus gros oiseaux, tels que l’aigle, l’outarde, l’oie. 11 est vrai qu’il ne cite point l’autruche en cet endroit. Hist. Anim., lib vi, cap. VI.
Le seul nom de solitaire indique un naturel sauvage ; et comment ne le serait-il pas? comment un oiseau qui compose lui seul toute la couvée, et qui par conséquent passe les premiers temps de sa vie sans aucune société avec d’autres oiseaux de son âge, et n’ayant qu’un commerce de nécessité avec ses père et mère, sauvages eux-mêmes, ne serait-il pas maintenu par l’exemple et par l’habitude? On sait combien les habitudes premières ont d’influence sur les premières inclinations qui forment le naturel ; et il est à présumer que toute espèce où la femelle ne couvera qu’un œuf à la fois sera sauvage comme notre solitaire j cependant il paraît encore plus timide que sauvage, car il se laisse approcher et s’approche même assez familièrement, surtout lorsqu’on ne court pas après lui, et qu’il n’a pas encore beaucoup d’expérience; mais il est impossible de l’apprivoiser. On l’attrape difficilement dans les bois, où il peut échapper aux chasseurs par la ruse et par son adresse à se cacher ; mais comme il ne court pas fort vite, on le prend aisément dans les plaines et dans les lieux ouverts; quand on l’a arrêté il ne jette aucun cri, mais il laisse tomber des larmes et refuse opiniâlrément toute nourriture, M. Caron, directeur de la compagnie des Indes, à Madagascar, en ayant fait embarquer deux venant de l’île de Bourbon pour les envoyer au Roi , ils moururent dans le vaisseau sans avoir voulu boire ni manger®.
Le temps de leur donner la chasse est depuis le mois de mars au mois de septembre, qui est l’hiver des contrées qu’ils habitent, et qui est aussi le temps où ils sont le plus gras : la chair des jeunes surtout est d’un goût excellent.
Telle est l’idée que Léguât nous donne du solitaire*; il en parle nonseulement comme témoin oculaire, mais comme un observateur qui s’était attaché particulièrement et longtemps à étudier les mœurs et les habitudes de cet oiseau ; et en effet, sa relation, quoique gâtée en quelques endroits par des idées fabuleuses % contient néanmoins plus de détails historiques sur le solitaire que je n’en trouve dans une foule d’écrits sur des oiseaux plus généralement et plus anciennement connus. On parle de l’autruche depuis trente siècles, et l’on ignore encore aujourd’hui combien elle pond d’œufs, et combien elle est de temps à les couver.
L’oiseau de Nazareth, appelé sans doute ainsi par corruption pour avoir été trouvé dans l’île de Nazare a été observé par Fr. Gauche dans l’île Maurice, aujourd’hui l’île Française; c’est un très-gros oiseau, et plus gros
a. Voyage de Carré aux Indes.
h. Voyage de Léguât, t. I, p. 98-102.
c. Par exemple, au sujet du premier accouplement des jeunes solitaires, où son imagination prévenue lui a fait voir les formalités d’une espèce de mariage, au sujet de la pierre de l'estomac, etc.
d. L’île de Nazare est plus haute que Tile Maurice à 17 degrés de latitude sud. Voyez la Vjescription... de Madagascar, par Fr. Gauche, p. 130 et suivantes.
LE SOLITAIRE ET L’OISEAU DE NAZARE. 2i9
qu’un cygne : au lieu de plumes il a tout le corps couvert d’un duvet noir, et cependant il n’est pas absolument sans plumes, car il en a de noires aux ailes et de frisées sur le croupion, qui lui tiennent lieu de queue ; il a le bec gros, recourbé un peu par-dessous, les jambes (c’est-à-dire les pieds) hautes et couvertes d’écailles, trois doigts à chaque pied, le cri de l’oison, et sa chair est médiocrement bonne.
La femelle ne pond qu’un œuf, et cet œuf est blanc et gros comme un pain d’un sou ; on trouve ordinairement à côté une pierre blanche de la grosseur d’un œuf de poule, et peut-être cette pierre fait-elle ici le même effet que ces œufs de craie blanche que les fermières ont coutume de mettre dans le nid où elles veulent faire pondre leurs poules : celle de Nazare pond à terre dans les forêts, sur de petits tas d’herbes et de feuilles qu’elle a formés; si on tue le petit, on trouve une pierre grise dans son gésier; la figure de cet oiseau, est-il dit dans une note®, se trouve dans le Journal de la seconde navigation des Hollandais aux Indes orientales, et ils l’appellent oiseau de Nausée : ces dernières paroles semblent décider la question de l’identité de l’espèce entre le dronte et l’oiseau de Nazare, et la prouveraient en effet si leurs descriptions ne présentaient des différences essentielles, notamment dans le nombre des doigts; mais sans entrer dans cette discussion particulière, et sans prétendre résoudre un problème où il n’y a pas encore assez de données, je me contenterai d’indiquer ici les rapports et les différences qui résultent de la comparaison des trois descriptions.
Je vois d’abord, en comparant ces trois oiseaux à la fois , qu’ils appartiennent au même climat et presque aux mêmes contrées, car le dronte habite l’île de Bourbon et l’île Française, à laquelle il semble avoir donné son nom d’île aux cygnes, comme je l’ai remarqué plus haut; le solitaire habitait l’île Rodrigue dans le temps qu’elle était entièrement déserte, et on l’a vu dans l’île Bourbon ; l’oiseau de Nazare se trouve dans l’île de Nazare, d’où il a tiré son nom, et dans l’île Française*’ : or ces quatre îles sont voisines les unes des autres, et il est à remarquer qu’aucun de ces oiseaux n’a été aperçu dans le continent.
Ils se ressemblent aussi tous trois, plus ou moins, par la grosseur, par l’impuissance de voler, par la forme des ailes, de la queue et du corps entier; et on leur a trouvé à tous une ou plusieurs pierres dans le gésier, ce qui les suppose tous trois granivores ; outre cela ils ont tous trois une allure fort lente, car, quoique Léguât ne dise rien de celle du solitaire, on peut juger, par la figure qu’il donne de la femelle®, que c’est un oiseau très-pesant.
Comparant ensuite ces mêmes oiseaux, pris deux à deux, je vois que le
a. Voyez la Description... de Madagascar, par Fr. Gauche, p. 130 et suivantes.
b. Voyez ci-dessus l’histoire de ces oiseaux.
c. Voyage de Léguât, 1. 1, p. 98.
plumage du dronte se rapproche de celui du solitaire pour la couleur, et de celui de l’oiseau de Nazare pour la qualité de la plume, qui n’est que du duvet; et que ces deux derniers oiseaux conviennent encore, en ce qu’ils ne pondent et ne couvent qu’un œuf.
Je vois de plus qu’on a appliqué au dronte et à l’oiseau de Nazare le même nom d’oiseau de dégoût.
Voilà les rapports, et voici les différences :
Le solitaire a les plumes de la cuisse arrondies par le bout en coquilles, ce qui suppose de véritables plumes comme en ont ordinairement les oiseaux, et non du duvet comme en ont le dronte et l’oiseau de Nazare.
La femelle du solitaire a deux touffes de plumes blanches sur la poitrine: on ne dit rien de pareil de la femelle des deux autres.
Le dronte a les plumes qui bordent la base du bec disposées en manière de capuchon, et cette disposition est si frappante, qu’on en a fait le trait caractéristique de sa dénomination [cycnus cucullatus) : de plus, il a les yeux dans le bec, ce qui n’est pas moins frappant; et l’on peut croire que Léguât n’a rien vu de pareil dans le solitaire, puisqu’il se contente de dire de cet oiseau, qu’il avait tant observé, que sa tête était sans crête et sans huppe ; et Gauche ne dit rien du tout de celle de l’oiseau de Nazare. ,
Les deux derniers sont haut montés, au lieu que le dronte a les pieds très-gros et très-courts.
Celui-ci et le solitaire, qu’on dit avoir à peu près les pieds du dindon, ont quatre doigts, et l’oiseau de Nazare n’en a que trois, selon le témoignage de Gauche.
Le solitaire a un battement d’ailes très-remarquable, et qui n’a point été remarqué dans les deux autres.
Enfin il paraît que la chair des solitaires, et surtout des jeunes, est excellente , que celle de l’oiseau de Nazare est médiocre , et celle du dronte mauvaise.
Si cette comparaison, qui a été faite avec la plus grande exactitude, ne nous met pas en état de prendre un parti sur la question proposée, c’est parce que les observations ne sont ni assez multipliées, ni assez sûres ; il serait donc à désirer que les voyageurs, et surtout les naturalistes qui se trouveront à portée, examinassent ces trois oiseaux, et qu’ils en fissent une description exacte, qui porterait principalement :
Sur la forme de la tête et du bec;
Sur la qualité des plumes;
Sur la forme et les dimensions des pieds;
Sur le nombre des doigts;
Sur les différences qui se trouvent entre le mâle et la femelle;
Entre les poussins et les adultes;
Sur leur façon de marcher et de courir;
En ajoutant, autant qu’il serait possible, ce que l’on sait dans le pays sur leur génération, c’est-à-dire sur leur manière de se rappeler, de s’accoupler, de faire leur nid et de couver;
Sur le nombre, la forme, la couleur, le poids et le volume de leurs œufs ;
Sur le temps de l’incubation;
^ur leur manière d’élever leurs petits;
Sur la façon dont ils se nourrissent eux-mêmes;
Enfin, sur la forme et les dimensions de leur estomac, de leurs intestins et de leurs parties sexuelles.
L’OUTARDE.'
La première chose que l’on doit se proposer lorsqu’on entreprend d’éclaircir l’histoire d’un animal, c’est de faire une critique sévère de sa nomenclature, de démêler exactement les différents noms qui lui ont été donnés dans toutes les langues et dans tous les temps, et de distinguer, autant qu’il est possible, les espèces différentes auxquelles les mêmes noms ont été appliqués; c’est le seul moyen de tirer parti des connaissances des anciens, et de les lier utilement aux découvertes des modernes, et par conséquent le seul moyen de faire de véritables progrès en histoire naturelle j en effet, comment, je ne dis pas un seul homme, mais une génération entière, mais plusieurs générations de suite, pourraient-elles faire complètement l’histoire d’un seul animal? presque tous les animaux craignent l’homme et le fuient; le caractère de supériorité que la main du Très-Haut a gravé sur son front leur inspire plus de frayeur que de respect; ils ne soutiennent point ses regards, ils se défient de ses embûches, ils redoutent ses armes; ceux même qui pourraient se défendre par la force ou résister par leur masse se retirent dans des déserts que nous ne daignons pas leur disputer, ou se retranchent dans des forêts impénétrables; les petits, sûrs de nous échapper par leur petitesse, et rendus plus hardis par leur faiblesse même, vivent chez nous malgré nous, se nourrissent à nos dépens.
1. L’Wstoire de Y outarde commence le II® volume de Y Histoire des oiseaux (édition in-4® de de riraprimerie royale), volume publié en 1771.
* ûtis tarda (Linn. ). — La grande outarde (Guv.). — Ordre id. , famille des Pressirostres, genre Outardes (Guv.). — « Les outardes ont, avec le port massif des gallinacés, un cou et « des pieds assez longs , un bec médiocre, à mandibule supérieure légèrement arquée et voû- « tée , et qui , aussi bien que les très-petites palmures entre les bases de leurs doigts , rappelle « encore les gallinacés, mais la nudité du bas de leurs jambes, toute leur anatomie, et jus- « qu’au goût de leur chair, les placent parmi les échassiers , et comme elles n’ont point de « pouce, leurs plus petites espèces se rapprochent infiniment des pluviers. Leur tarse est réti- « culé, leurs ailes courtes; elles volent peu, ne se servent le plus souvent de leurs ailes, « comme les autruches, que pour accélérer leur course, et vivent également de grains, d’herbes, « de vers et d’insectes. » (Guvier. )
L’OUTARDE
quelquefois même de notre propre substance, sans nous être mieux connus; et parmi le grand nombre de classes intermédiaires renfermées entre ces deux classes extrêmes, les uns se creusent des retraites souterraines, les autres s’enfoncent dans la profondeur des eaux, d’autres se perdent dans le vague des airs, et tous disparaissent devant le tyran de la nature : comment donc pourrions-nous dans un court espace de temps voir tous les animaux dans toutes les situations où il faut les avoir vus pour connaître à fond leur naturel, leurs mœurs, leur instinct, en un mot, les principaux faits de leur histoire? On a beau rassembler à grands frais des suites nombreuses de ces animaux, conserver avec soin leur dépouille extérieure, y joindre leurs squelettes artistement montés, donner à chaque individu son attitude propre et son air naturel , tout cela ne représente que la nature morte, inanimée, superficielle; et si quelque souverain concevait l’idée vraiment grande de concourir à l’avancement de cette belle partie de la science, en formant de vastes ménageries, et réunissant sous les yeux clés observateurs un grand nombre d’espèces vivantes, on y prendrait encore des idées imparfaites de la nature; la plupart des animaux intimidés par la présence de l’homme, importunés par ses observations, tourmentés d’ailleurs par l’inquiétude inséparable de la captivité, ne montreraient que des mœurs altérées, contraintes et peu dignes des regards d’un philosophe, pour qui la nature libre, indépendante, et si l’on veut sauvage, est la seule belle nature.
Il faut donc , pour connaître les animaux avec quelque exactitude, les observer dans l’état sauvage , les suivre jusque dans les retraites qu’ils se sont choisies eux-mêmes , jusque dans ces antres profonds, et sur ces rochers escarpés où ils vivent en pleine liberté; il faut même, en les étudiant, faire en sorte de n’en être point aperçu : car ici l’œil de l’observateur, s’il n’est en quelque façon invisible, agit sur le sujet observé et l’altère réellement; mais comme il est fort peu d’animaux, surtout parmi ceux qui sont ailés, qu’il soit facile d’étudier ainsi, et que les occasions de les voir agir d’après leur naturel véritable, et montrer leurs mœurs franches et pures de toute contrainte, ne se présentent que de loin en loin , il s’ensuit qu’il faut des siècles et beaucoup de hasards heureux pour amasser tous les faits nécessaires, une grande attention pour rapporter chaque observation à son véritable objet, et conséquemment pour éviter la confusion des noms qui de toute nécessité entraînerait celle des choses; sans ces précautions l’ignorance la plus absolue serait préférable à une prétendue science, qui ne serait au fond qu’un tissu d’incertitudes et d’erreurs; l’outarde nous en offre un exemple frappant. Les Grecs lui avaient donné le nom à'otis; Aristote en parle en trois endroits sous ce nom®, et tout ce qu’il en dit
a. Historia animalium , lib. ii, cap. xvii; lib. vi, cap. vi, et lib. ix, cap. xxxm.
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convient exactement à notre outarde; mais les Latins, trompés apparemment par la ressemblance des mots, l’ont confondue avec Yotus, qui est un oiseau de nuit, Pline ayant dit, avec raison, que l’oiseau appelé otis par les Grecs se nommait avis tarda' en Espagne, ce qui convient à l’outarde, ajoute que la chair en est mauvaise", ce qui convient à Yotus , selon Aristote et la vérité, mais nullement à l’outarde; et cette méprise est d’autant plus facile à supposer que Pline, dans le chapitre suivant, confond évidemment Y otis avec l’ofMS*, c’est-à-dire l’outarde avec le hibou.
Alexandre Myndien, dans Athénée', tombe aussi dans la même erreur, en attribuant à Yotus ou à Y otis qu’il prend pour un seul et même oiseau, d’avoir les pieds de lièvre, c’est-à-dire velus, ce qui est vrai de Yotus, hibou qui, comme la plupart des oiseaux de nuit, a les jambes et les pieds velus, ou plutôt couverts jusque sur les ongles de plumes effilées, et non de Y otis, qui est notre outarde, et qui a non-seulement le pied, mais encore la partie inférieure de la jambe immédiatement au-dessus du tarse, sans plumes.
Sigismond Galenius ayant trouvé dans Hésychius le nom de paço;, dont l’application n’était point déterminée, ) appropria de son bon plaisir à l’outarde*^; et, depuis, MM. Moering et Brisson l’ont appliqué au dronte, sans rendre compte des raisons qui les y ont engagés.
Les Juifs modernes ont détourné arbitrairement l’ancienne acception du mot hébreu anapha, qui signifiait une espèce de milan , et par lequel ils désignent aujourd’hui l’outarde '.
M. Brisson, après avoir donné le mot 6tIç comme le nom grec de l’outarde, selon Belon, donne ensuite le mot pour son nom grec, selon Aldrovande f, ne prenant pas garde que ort^a est l’accusatif de 6tIç, et par conséquent un seul et même nom ; c’est comme s’il eût dit que les uns l’appellent tarda, et les autres tardam.
Schwenckfeld prétend que le tetrix dont parle Aristote s, et qui était Yourax des Athéniens, est aussi notre outarde cependant le peu que dit Aristote du tetrix ne convient point à l’outarde; le tetrix niche parmi les plantes basses, et l’outarde parmi les blés, les orges, etc., que probablement
а. Hist. nat., lib. x , cap. xxii.
б. « Otis bubone minor est, noctuis major, auribus plumeis eminentibus , unde nomeailli. » Ibid., cap. xxiii.
c. Hist- nat., lib. ix.
d. In Lexico symphono.
e. Paul Fagius, apud Gesnerum, de Avibus, page 489.
f. Ornithologie , t. V, page 18.
g. Hist. animal., lib. vi, cap. i.
h. Aviarium Silesiœ , page 355.
1. « Ott ne peut douter que Fouis tarda de Pline ne soit Voutarde , bien que l’assertion soit
« tiès-fausse que c’est un mauvais manger La chair àe Voutarde est fort bonne, et rappelle
« un peu le goût de celle du lièvre. » (Cuvier.)
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Aristote n’a point voulu désigner par l’expression générique de plantes basses; en second lieu, voici comment s’explique ce grand philosophe. «Les « oiseaux qui volent peu, comme les perdrix et les cailles, ne font point de « nids, mais pondent à terre sur de petits tas de feuilles qu’elles ont amonce- « lées; l’alouette et le tetrix font aussi de même. » Pour peu qu’on fasse d’attention à ce passage, on voit qu’il est d’abord question des oiseaux pesants et qui volent peu, qu’Aristote parle ensuite de l’alouette et du tetrix qui nichent à terre comme ces oiseaux qui volent peu, quoique apparemment ils soient moins pesants, puisque l’alouette est du nombre; et que si Aristote eût voulu parler de notre outarde sous le nom de tetrix, il l’eût rangée sans doute comme oiseau pesant, avec les perdrix et les cailles, et non avec les alouettes, qui par leur vol élevé ont mérité, selon Schwenckfeld lui-même, le nom de celipètes
Longolius*’ et Gessner pensent l’un et l’autre que le tetrax du poète Nemesianus, n’est autre chose que l’outarde, et il faut avouer qu’il en a à peu près la grosseur et le plumage®; mais ces rapports ne sont pas suffisants pour emporter l’identité de l’espèce, et d’autant moins suffisants, qu’en comparant ce que dit Nemesianus de son tetrax ce que nous savons de notre outarde, j’y trouve deux différences marquées : la première, c’est que le tetrax paraît familier par stupidité, et qu’il va se précipiter dans les pièges qu’il a vus qu’on dressait contre lui f , au lieu que l’outarde ne soutient pas l’aspect de l’homme et qu’elle s’enfuit fort vite du plus loin qu’elle l’aperçoit»; en second lieu, le tetrax faisait son nid au pied du mont Apennin , au lieu qu’Aldrovande, qui était italien, nous assure positivement qu’on ne voit d’outardes en Italie que celles qui y ont été apportées par quelque coup de vent * ; il est vrai que Willughby soupçonne qu’elles ne sont point rares dans ces contrées, et cela sur ce qu’en passant par Modène il en vit une au marché; mais il me semble que cette outarde unique, aperçue au marché d’une ville comme Modène, s’accorde encore mieux avec le dire d’Aldrovande qu’avec la conjecture de Willughby.
M. Perrault impute à Aristote d’avoir avancé que Votis, en Scythie *, ne
a. Aviarium Silesicn , page 191.
b. Dialog. de Avibus.
c. De Avibus, lib. iii, page 489.
d. ïarpeiæ est custos arcis non corpore major.
e. Persimilis cineri dorsum ( collum forte ) maculosa(jue terga Inficiunt pullæ cacabantis (perdicis) imagine no(E.
f- Cùm pedicas necti sibi contemplaTerit adstans,
Immemor ipse suî tamen in dispendia currit.
g. « Neque hominem ad se appropinquantem sustinent , sed cùm eum longinquo cernnnt fi statim fugam capessunt. » Willugbby, OrnithoL, p. 129.
h. « Italia nostra basaves nisi forte veutorum turbine advectas non habet. » Aldrov., Oinitholog. , t. II , page 92.
i. Mémoires jiour servir à l'histoire des animaux, partie ii, p. 104.
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couve point ses œufs comme les autres oiseaux, mais qu’elle les enveloppe dans une peau de lièvre ou de renard, et les cache au pied d’un arbre au haut duquel elle se perche : cependant Aristote n’attribue rien de tout cela à l’outarde, mais à un certain oiseau de Scythie, probablement un oiseau de proie, puisqu’il savait écorcher les lièvres et les renards, et qui seulement était de la grosseur d’une outarde, ainsi que Pline “ et Gaza le traduisent*; d’ailleurs, pour peu qu’Aristote connût l’outarde, il ne pouvait ignorer qu’elle ne se perche point.
Le nom composé de trapp-gansz, que les Allemands ont appliqué à cet oiseau, a donné lieu à d’autres erreurs ; trappen si^mûe marcher, et l’usage a attaché à ses dérivés une idée accessoire de lenteur, de même qu’au gradalim des Latins et à Yandante des Italiens ; et en cela le mot tropp peut très-bien être appliqué à l’outarde, qui , lorsqu’elle n’est point poursuivie, marche lentement et pesamment; il lui conviendrait encore, quand cette idée accessoire de lenteur n’y serait point attachée, parce qu’en caractérisant un oiseau par l’habitude de marcher, c’est dire assez qu’il vole peu.
A l’égard du mot gansz, il est susceptible d’équivoque ; ici il doit peutêtre s’écrire, comme je l’ai écrit, avec un Z final, et de cette manière il signifie beaucoup, et annonce un superlatif; au lieu que lorsqu’on l’écrit par un S, gans, il signifie une oie : quelques auteurs l’ayant pris dans ce dernier sens l’ont traduit en latin par anser trappus, et cette erreur de nom influant sur la chose, on n’a pas manqué de dire que l’outarde était un oiseau aquatique qui se plaisait dans les marécages % et Aldrovande luimême , qui avait été averti de cette équivoque de noms par un médecin hollandais, et qui penchait à prendre le mot gansz dans le même sens que moi'*, fait cependant dire à Belon, en le traduisant en latin, que l’outarde aime les marécages®, quoique Belon dise précisément le contraire^ ; et celte erreur en produisant une autre, on a donné le nom â’outarde à un oiseau véritablement aquatique, à une espèce d’oie noire et blanche que l’on trouve en Canada et dans plusieurs endroits de l’Amérique septentrionale». C’est sans doute par une suite de celte méprise qu’on envoya d’Ëcosse, à
a. Nat. Historia , lib. x, cap. xxxiii.
b. Hist. animaliuni, lib. ix, cap. xxxiii.