‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de CuvierChapitre 119 sur 251 · Voyez mes notes snr les minéraux · texte numérisé non relu

Voyez mes notes snr les minéraux

jes pierres qui se forment dans la terre sont bien différentes de celles qui se sont formées dans la mer.

Comme je mettais la dernière main à ce Traité de la théorie de la terre, que j'ai composé en 1744, j’ai reçu, de la part de M. Barrère, sa Dissertation sur l'origine des pierres figurées, et j'ai été charmé de me trouver d’accord avec cet habile naturaliste au sujet de la formation des dunes et du séjour que la mer a fait autrefois sur la terre que nous habitons; il rapporte plusieurs changements arrivés aux côtes de la mer. Aigues-Mortes, qui est actuellement à plus d’une lieue et demie de la mer, était un port du temps de saint Louis; Psalmodi était une île en 815, et aujourd'hui il est dans la terre ferme à plus de 2 lieues de la mer; il en est de même de Maguelone : la plus grande partie du vignoble d’Agde était, il y a quarante ans, couverte par les eaux de la mer; et, en Espagne, la mer s’est retirée considérablement depuis peu de Blanes, de Badalona, vers l'embouchure de la rivière Yobregat, vers le cap de Tortosa, le long des côtes de Valence, etc.

La mer peut former des collines et élever des montagnes de plusieurs façons différentes, d’abord par des transports de terre, de vase, de coquilles d’un lieu à un autre, soit par son mouvement naturel de flux et de reflux, soit par l’agitation des eaux causée par les vents; en second lieu par des sédiments des parties impalpables qu’elle aura détachées des côtes et de son fond, et qu’elle pourra transporter et déposer à des distances considérables, et enfin par dessables, des coquilles, de la vase et des terres que les vents de mer poussent souvent contre les côtes , ce qui produit des dunes et des collines que les eaux abandonnent peu à peu, et qui deviennent des parties du continent. Nous en avons un exemple dans nos dunes de Flandre et dans celles de Hollande, qui ne sont que des collines composées de sable et de coquilles que des vents de mer ont poussées vers la terre. M. Barrère en cite un autre exemple qui m’a paru mériter de trouver place ici : « L’eau de la mer, par son mouvement, détache de « son sein une infinité de plantes, de coquillages, de vase, de sable, que « les vagues poussent continuellement vers les bords, et que les vents « impétueux de mer aident à pousser encore; or tous ces différents corps « ajoutés au premier atterrissement y forment plusieurs nouvelles couches « ou monceaux qui ne peuvent servir qu’à accroître le lit de la terre, à « l’élever, à former des dunes, des collines, par des sables, des terres, « des pierres amoncelées , en un mot à éloigner davantage le bassin de la « mer et à former un nouveau continent.

« Il est visible que des alluvions ou des atterrissements successifs ont « été faits par le même mécanisme depuis plusieurs siècles, c’est-à-dire « par des dépositions réitérées de différentes matières, atterrissements qui « ne sont pas de pure convenance ; j’en trouve les preuves dans la nature

ET DE MERS EN TERRES

« même, c’est-à-dire dans différents lits de coquilles fossiles et d’autres « productions marines qu'on remarque dans le Roussillon, auprès du village « de Naffîac, éloigné de la mer d’environ sept ou huit lieues : ces lits de « coquilles, qui sont inclinés de l’ouest à l’est sous différents angles, sont (( séparés les uns des autres par des bancs de sable et de terre, tantôt d’un « pied et demi, tantôt de deux à trois pieds d’épaisseur; ils sont comme « saupoudrés de sel lorsque le temps est sec, et forment ensemble des « coteaux de la hauteur de plus de vingt-cinq à trente toises ; or une longue « chaîne de coteaux si élevés n’a pu se former qu’à la longue, à différentes x reprises et par la succession des temps, ce qui pourrait être aussi un « effet du déluge ou du bouleversement universel, qui a dù tout confondre, « mais qui cependant n’aura pas donné une forme réglée à ces différentes « couches de coquilles fossiles qui auraient dû être assemblées sans aucun « ordre. »

Je pense sur cela comme M. Barrère; seulement je ne regarde pas les atterrissements comme la seule manière dont les montagnes ont été formées, et je crois pouvoir assurer au contraire que la plupart des éminences que nous voyons à la surface de la terre ont été formées dans la merjnême, et cela par plusieurs raisons qui m’ont toujours paru convaincantes : premièrement, parce qu’elles ont entre elles cette correspondance d’angles saillants et rentrants, qui suppose nécessairement la cause que nous avons assignée , c’est-à-dire le mouvement des courants de la mer; en second lieu, parce que les dunes et les collines qui se forment des matières que la mer amène sur ses bords ne sont pas composées de marbres et de pierres dures, comme les collines ordinaires ; les coquilles n’y sont ordinairement que fossiles, au lieu que dans les autres montagnes la pétrification est entière; d’ailleurs les bancs de coquilles, les couches de terre ne sont pas aussi horizontales dans les dunes que dans les collines composées de marbre et de pierre dure ; ces bancs y sont plus ou moins inclinés, comme dans les collines de Naffiac, au lieu que dans les collines et dans les montagnes qui se sont formées sous les eaux par les sédiments de la mer, les couches sont toujours parallèles et très-souvent horizontales, les matières y sont pétrifiées aussi bien que les coquilles. J’espère faire voir que les marbres et les autres matières calcinables, qui presque toutes sont composées de madrépores, d’astroïtes et de coquilles, ont acquis au fond de la mer le degré de dureté et de perfection que nous leur connaissons; au contraire, les tufs, les pierres molles et toutes les matières pierreuses, comme les incrustations, les stalactites, etc., qui sont aussi calcinables et qui se sont formées dans la terre depuis que notre continent est découvert, ne peuvent acquérir ce degré de dureté et de pétrification des marbres ou des pierres dures.

On peut voir dans l 'Histoire de l’Académie, année 1707, les observations

de M. Saulmon au sujet des galets qu’on trouve dans plusieurs endroits : ces galets sont des cailloux ronds et plats et toujours fort polis, que la mer pousse sur les côtes. A Bayeux et à Bru tel, qui est à une lieue de la mer, on trouve du galet en creusant des caves ou des puits; les montagnes de Bonneuil, de Broyé et du Quesnoy, qui sont à environ dix-huit lieues de la mer, sont toutes couvertes de galets ; il y en a aussi dans la vallée de Clermont en Beauvoisis. M. Saulmon rapporte encore qu’un trou de seize pieds de profondeur, percé directement et horizontalement dans la falaise du Tréport, qui est toute de moellon, a disparu en 30 ans, c’està-dire que la mer a miné dans la falaise cette épaisseur de seize pieds; en supposant qu’elle avance toujours également, elle minerait mille toises ou une petite demi-lieue de moellon en douze mille ans.

Les mouvements de la mer sont donc les principales causes des changements qui sont arrivés et qui arrivent sur la surface du globe ; mais cette cause n’est pas unique; il y en a beaucoup d’autres moins considérables qui contribuent à ces changements : les eaux courantes, les fleuves, les ruisseaux, la fonte des neiges, les torrents, les gelées, etc., ont changé considérablement la surface de la terre; les pluies ont diminué la hauteur des montagnes, les rivières et les ruisseaux ont élevé les plaines, les fleuves ont rempli la mer à leur embouchure, la fonte des neiges et les torrents ont creusé des ravines dans les gorges et dans les vallons, les gelées ont fait fendre les rochers et les ont détachés des montagnes. Nous pourrions citer une infinité d’exemples des différents changements que toutes ces causes ont occasionnés. Varénius dit que les fleuves transportent dans la mer une grande quantité de terre qu’ils déposent à plus ou moins de distance des côtes, en raison de leur rapidité ; ces terres tombent au fond de la mer et y forment d’abord de petits bancs, qui, s’augmentant tous les jours, font des écueils, et enfin forment des îles qui deviennent fertiles et habitées : c’est ainsi que se sont formées les îles du Nil , celles du fleuve Saint-Laurent, l’île de Landa, située à la côte d’Afrique près de l'embouchure du fleuve Coanza, les îles de Norvège, etc. (Voyez Varenii Geogr. gen. , p, 214.) On peut y ajouter l’île de Trong-Ming à la Chine, qui s’est formée peu à peu des terres que le fleuve de Nankin entraîne et dépose à son embouchure : cette île est fort considérable, elle a plus de vingt lieues de longueur sur cinq ou six de largeur. (Voyez Lettres édif. Recueil XI, page 234.)

Le Pô, le Trento, l’Athésis et les autres rivières de l’Italie amènent une grande quantité de terres dans les lagunes de Venise, surtout dans le temps des inondations, en sorte que peu à peu elles se remplissent; elles sont déjà sèches en plusieurs endroits dans le temps du reflux, et il n’y a plus que les canaux, que l’on entretient avec une grande dépense, qui aient un peu de profondeur.

ET DE MERS EN TERRES

A l’embouchure du Nil, à celle du Gange et de l’Inde1, à celle delà rivière de la Plata au Brésil, à celle de la rivière de Nankin à la Chine, et à l’embouchure de plusieurs autres fleuves, on trouve des terres et des sables accumulés. La Loubère, dans son Voyage de Siam, dit que les bancs de sable et de terre augmentent tous les jours à l’embouchure des grandes rivières de l’Asie, par les limons et les sédiments qu’elles y apportent, en sorte que la navigation de ces rivières devient tous les jours plus difficile, et deviendra un jour impossible : on peut dire la même chose des grandes rivières de l’Europe, et surtout du Volga, qui a plus de 70 embouchures dans la mer Caspienne, du Danube, qui en a sept dans la mer Noire , etc.

Comme il pleut très-rarement en Égypte, l’inondation régulière du Nil vient des torrents qui y tombent, dans l'Éthiopie; il charrie une trèsgrande quantité de limon , et ce fleuve a non-seulement apporté sur le terrain de l’Égypte plusieurs milliers de couches annuelles , mais même il a jeté bien avant dans la mer 2 les fondements d’une alluvion qui pourra former avec le temps un nouveau pays, car on trouve avec la sonde, à plus de vingt lieues de distance de la côte, le limon du Nil au fond de la mer, qui augmente tous les ans. La Basse-Égypte, où est maintenant le Delta, n’était autrefois qu’un golfe de la mer. (Voyez Diodore de Sicile, lib. ni. Aristote, liv. Ier des Météores, chap. xiv. Hérodote, § 4, 5, etc.) Homère nous dit que l’île de Pharos était éloignée de l’Égypte d’un jour et d’une nuit de chemin, et l’on sait qu’aujourd’hui elle est presque contiguë. Le sol, en Égypte, n’a pas la même profondeur de bon terrain partout : plus on approche de la mer et moins il y a de profondeur ; près des bords du Nil il y a quelquefois trente pieds et davantage de profondeur de bonne terre, tandis qu’à l’extrémité de l’inondation il n’y a pas sept pouces. Toutes les villes de la Basse-Égypte ont été bâties sur des levées et sur des éminences faites à la main. (Voyez le Voyage de M. Shaw, vol. II, p. 185 et 186.) La ville de Damiette est aujourd’hui éloignée de la mer de plus de dix milles; et du temps de saint Louis, en 1243, c’était un port de mer. La ville de Fooah, qui était il y a trois cents ans à l’embouchure de la branche Canopique du Nil, en est présentement à plus de sept milles de distance : depuis quarante ans, la mer s’est retirée d’une demi-lieue de devant Rosette, etc. ( Idem , p. 173 et 188.)

Il est aussi arrivé des changements à l’embouchure de tous les grands fleuves de l’Amérique, et même de ceux qui ont été découverts nouvelle-

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