‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de CuvierChapitre 144 sur 251 · II. — Sur la direction des montagnes · texte numérisé non relu

II. — Sur la direction des montagnes

J’ai dit, page 170, que « la direction des grandes montagnes est du nord au sud en Amérique, et d’occident en orient dans l’ancien continent » . Cette dernière assertion doit être modifiée, car, quoiqu’il paraisse au premier coup d’œil qu’on puisse suivre les montagnes de l’Espagne jusqu’à la Chine en passant des Pyrénées en Auvergne, aux Alpes, en Allemagne, en Macédoine, au Caucase, et autres montagnes de l’Asie jusqu’à la mer de Tartarie , et quoiqu’il semble de même que le mont Atlas partage d’occident en orient le continent de l’Afrique, cela n’empêche pas que le milieu de cette grande presqu’île ne soit une chaîne continue de hautes montagnes qui s’étend depuis le mont Atlas aux monts de la Lune, et des monts de la Lune jusqu’aux terres du cap de Bonne-Espérance ; en sorte que l’Afrique doit être considérée comme composée de montagnes qui en occupent le milieu dans toute sa longueur, et qui sont disposées du nord au sud et dans la même direction que celles de l’Amérique. Les parties de l’Atlas qui s’étendent depuis le milieu et des deux côtés vers l’occident et vers l’orient, ne doivent être considérées que comme des branches de la chaîne principale ; il en sera de même de la partie des monts de la Lune qui s’étend vers l’occident et vers l’orient : ce sont des montagnes collatérales de la branche principale qui occupe l’intérieur, c’est-à-dire le milieu de l’Afrique, et, s’il n’y a point de volcans dans cette prodigieuse étendue de montagnes , c’est parce que la mer est des deux côtés fort éloignée du milieu de cette vaste presqu’île , tandis qu’en Amérique la mer est très-voisine du pied des hautes montagnes, et qu’au lieu de former le milieu de la presqu’île de l’Amérique méridionale, elles sont au contraire toutes situées à l’occident, et que l’étendue des basses terres est en entier dji côté de l’orient.

La grande chaîne des Cordillères n’est pas la seule, dans le nouveau continent, qui soit dirigée du nord au sud ; car dans le terrain de la Guyane, à environ cent cinquante lieues de Cayenne, il y a aussi une chaîne d’assez hautes montagnes qui court également du nord au sud ; cette montagne est si escarpée du côté qui regarde Cayenne, qu’elle est pour ainsi dire inaccessible ; ce revers à-plomb de la chaîne de montagnes

ADDITIONS SUR LES INÉGALITÉS

semble indiquer qu’il y a de l’autre côté uue pente douce et une bonne terre : aussi la tradition du pays, ou plutôt le témoignage des Espagnols, est qu’il y a au delà de cette montagne des nations de sauvages réunis en assez grand nombre ; on a dit aussi qu’il y avait une mine d’or dans ces montagnes et un lac où l’on trouvait des paillettes d’or, mais ce fait ne s’est pas confirmé.

En Europe, la chaîne de montagnes, qui commence en Espagne, passe en France, en Allemagne et en Hongrie, se partage en deux grandes brandies, dont l’une s’étend en Asie par les montagnes de la Macédoine, du Caucase , etc., et l’autre branche passe delà Hongrie dans la Pologne, la Russie, et s’étend jusqu’aux sources du Volga et du Borysthène; et, se prolongeant encore plus loin, elle gagne une autre chaîne de montagnes en Sibérie qui aboutit enfin à la mer du Nord à l'occident du fleuve Oby. Ces chaînes de montagnes doivent être regardées comme un sommet presque continu, dans lequel plusieurs grands fleuves prennent leurs sources : les uns, comme le Tage, la Doure en Espagne, la Garonne, la Loire en France, le Rhin en Allemagne, se jettent dans l’Océan; les autres, comme l’Oder, la Vistule, le Niémen, se jettent dans la mer Baltique; enfin d’autres fleuves, comme la Doine, tombent dans la mer Blanche, et le fleuve Petzora dans la mer Glaciale. Du côté de l’orient , cette même chaîne de montagnes donne naissance à l’Yeucar et l'Èbre en Espagne, au Rhône en France, au Pô en Italie qui tombent dans la mer Méditerranée; au Danube et au Don qui se perdent dans la mer Noire, et enfin au Volga qui tombe dans la mer Caspienne.

Le sol de la Norvège est plein de rochers et de groupes de montagnes. 11 y a cependant des plaines fort unies de six, huit et dix milles d’étendue. La direction des montagnes n’est point à l’ouest ou l’est, comme celle des autres montagnes de l'Europe; elles vont au contraire, comme les Cordillères, du sud au nord

Dans l’Asie méridionale, depuis l’île de Ceylan et le cap Comorin, il s’étend une chaîne de montagnes qui sépare le Malabar de Coromandel, traverse le Mogol, regagne le mont Caucase, se prolonge dans le pays des Kalmouks et s’étend jusqu’à la mer du Nord à l'occident du fleuve Irtis. On en trouve une autre qui s’étend de même du nord au sud jusqu’au cap Rnzatgat en Arabie , et qu’on peut suivre à quelque distance de la mer Rouge jusqu’à Jérusalem : elle environne l’extrémité de la mer Méditerranée et la pointe de la mer Noire, et de là s’étend par la Russie jusqu’au même point de la mer du Nord.

On peut aussi observer que les montagnes de l’Indostan et celles de Siam courent du sud au nord , et vont également se réunir aux rochers du Thibet et de la Tartarie. Ces montagnes offrent de chaque côté des saisons différentes : à l’ouest on a six mois de pluie, tandis qu’on jouit à l’est du plus beau soleil A

Toutes les montagnes de Suisse, c’est-à-dire celles de la Vallésie et des Grisons, celles de la Savoie, du Piémont et du Tyrol , forment une chaîne qui s’étend du nord au sud jusqu’à la Méditerranée. Le mont Pilate, situé dans le canton de Lucerne , à peu près dans le centre de la Suisse, forme une chaîne d’environ quatorze lieues'qui s’étend du nord au sud jusque dans le canton de Berne.

On peut donc dire qu’en général les plus grandes éminences du globe sont disposées du nord au sud, et que celles qui courent dans d’autres directions ne doivent être regardées que comme des branches collatérales de ces premières montagnes ; et c’est en partie par cette disposition des montagnes primitives, que toutes les pointes des continents se présentent dans la direction du nord au sud, comme on le voit à la pointe de l’Afrique, à celle de l’Amérique, à celle de Californie, à celle du Groenland , au cap Comorin, à Sumatra, à la Nouvelle-Hollande, etc., ce qui paraît indiquer, comme

a. Histoire naturelle de Norvège, par Pontoppidan. Journal étranger, mois d’aoùt 1755.

b. Histoire philosophique et politique, t. II , P- 46-

DE LA SURFACE DE LA TERRE

nous l'avons déjà dit, que toutes les eaux sont venues en plus grande quantité du pôle austral que du pôle boréal.

Si l’on consulte une nouvelle mappemonde dans laquelle on a représenté autour du pôle arctique toutes les terres des quatre parties du monde, à l’exception d’une pointe de l’Amérique , et autour du pôle antarctique , toutes les mers et le peu de terres qui 'composent l’hémisphère pris dans ce sens , on reconnaîtra évidemment qu’il y a eu beaucoup plus de bouleversements dans ce second hémisphère que dans le premier, et que la quantité des eaux y a toujours été et y est encore bien plus considérable que dans notre hémisphère. Tout concourt donc à prouver que les plus grandes inégalités du globe se trouvent dans les parties méridionales, et que la direction la plus générale des montagnes primitives est du nord au sud plutôt que d’orient en occident dans toute l’étendue de la surface du globe.

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