‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de CuvierChapitre 145 sur 251 · III. — Sur la formation des montagnes · texte numérisé non relu

III. — Sur la formation des montagnes

Toutes les vallées et tous les vallons de la surface de la terre, ainsi que toutes les montagnes et collines , ont eu deux causes primitives : la première est le feu, et la seconde l’eau. Lorsque la terre a pris sa consistance, il s’est élevé à sa surface un grand nombre d’aspérités, il s’est fait des boursouflures comme dans un bloc de verre ou de métal fondu : cette première cause a donc produit les premières et les plus hautes montagnes qui tiennent par leur base à la roche intérieure du globe, et sous lesquelles, comme partout ailleurs, il a dû se trouver des cavernes qui se sont affaissées en différents temps ; mais sans considérer ce second événement de l'affaissement des cavernes, il est certain que, dans le premier temps où la surface de la terre s’est consolidée, elle était sillonnée partout de profondeurs et d’éminences uniquement produites par l’action du premier refroidissement. Ensuite lorsque les eaux se sont dégagées de l'atmosphère, ce qui est arrivé dès que la terre a cessé d'être brûlante au point de les rejeter en vapeurs, ces mêmes eaux ont couvert toute la surface de la terre actuellement habitée jusqu’à la hauteur de deux mille toises ; et pendant leur long séjour sur nos continents, le mouvement du flux et du reflux et celui des courants ont changé la disposition et la forme des montagnes et des vallées primitives. Ces mouvements auront formé des collines dans les vallées ; ils auront recouvert et environné de nouvelles couches de terre le pied et les croupes des montagnes , et les courants auront creusé des sillons , des vallons dont tous les angles se correspondent : c'est à ces deux causes, dont l’une est bien plus ancienne que l’autre , qu’il faut rapporter la forme extérieure que nous présente la surface de la terre ’. Ensuite, lorsque les mers se sont abaissées , elles ont produit des escarpements du côté de l’occident où elles s’écoulaient le plus rapidement, et ont laissé des pentes douces du côté de l’orient.

Les éminences qui ont été formées par le sédiment et les dépôts de la mer ont une structure bien différente de celles qui doivent leur origine au feu primitif : les premières sont toutes disposées par couches horizontales et contiennent une infinité de productions marines ; les autres, au contraire, ont une structure moins régulière et ne renferment aucun indice de productions de la mer; ces montagnes de première et de seconde formation n’ont rien de commun que les fentes perpendiculaires qui se trouvent dans les unes comme dans les autres , mais ces fentes sont un effet commun de

1. Cet article, et les deux suivants, sont singulièrement remarquables. On peut les regarder comme le résumé le plus net de l’ensemble des idées de Buffon sur les changements du globe. Buffon y pose clairement les deux causes ( dont l'une est bien plus ancienne que l’autre ) qui ont produit ces grands changements. Trente-quatre ans de méditations et d’études avaient complété et mûri ses vues : l’auteur de la Théorie de la terre était devenu l’auteur des Époques de la nature.

ADDITIONS SUR LES INÉGALITÉS

deux causes bien différentes. Les matières vitrescibles, en se refroidissant, ont diminué de volume et se sont par conséquent fendues de distance en distance ; celles qui sont composées de nrîatières calcaires amenées par les eaux se sont fendues par le dessèchement.

J’ai observé plusieurs fois, sur les collines isolées, que le premier effet des pluies est de dépouiller peu à peu leur sommet et d'en entraîner les terres qui forment au pied de la colline une zone uniforme et très-épaisse de bonne terre, tandis que le sommet est devenu chauve et dépouillé dans son contour : voilà l’effet que produisent et doivent produire les pluies , mais une preuve qu’il y a eu une autre cause qui avait précédemment disposé les matières autour de la colline, c’est que dans toutes, et même dans celles qui sont isolées, il y a toujours un côté où le terrain est meilleur; elles sont escarpées d’une part et en pente douce de l’autre, ce qui prouve l’action et la direction du mouvement des eaux d’un côté plus que de l’autre.

IV. — Sur la dureté que certaines matières acquièrent par le feu aussi bien que par l’eau.

J’ai dit page 174, « qu’on trouve dans les grès des espèces de clous d’une matière métallique, noirâtre, qui paraît avoir été fondue à un feu très-violent » . Cela semble indiquer que les grandes masses de grès doivent leur origine à l’action du feu primitif. J’avais d’abord pensé que cette matière ne devait sa dureté et la réunion de ses parties qu’à l’intermède de l’eau ; mais je me suis assuré depuis que l’action du feu produit le même effet, et je puis citer sur cela des expériences qui d’abord m’ont surpris et que j’ai répétées assez souvent pour n’en pouvoir douter.

Expériences.

J’ai fait broyer des grès de différents degrés de dureté, et je les ai fait tamiser en poudre plus ou moins fine pour m’en servir à couvrir les cémentations dont je me sers pour convertir le fer en acier : cette poudre de grès répandue sur le cément, et amoncelée en forme de dôme de trois ou quatre pouces d’épaisseur, sur une caisse de trois pieds de longueur et deux pieds de largeur, ayant subi l’action d’un feu violent dans mes fourneaux d’aspiration pendant plusieurs jours et nuits de suite sans interruption, n’était plus de la poussière de grès, mais une masse solide que l’on était obligé de casser pour découvrir la caisse qui contenait le fer converti en acier boursouflé ; en sorte que l’action du feu sur cette poudre de grès en a fait des masses aussi solides que le grès de médiocre qualité qui ne sonne point sous le marteau. Cela m’a démontré que le feu peut tout aussi bien que l’eau avoir agglutiné les sables vitrescibles, et avoir par conséquent formé les grandes masses de grès qui composent le noyau de quelques-unes de nos montagnes.

Je suis donc très-persuadé que toute la matière vitrescible dont est composée la roche intérieure du globe, et les noyaux de ses grandes éminences extérieures, ont été produits par l’action du feu primitif, et que les eaux n’ont formé que les couches inférieures et accessoires qui enveloppent ces noyaux, et qui sont toutes posées par couches parallèles, horizontales ou également inclinées, et dans lesquelles on trouve des débris de coquilles et d’autres productions de la mer 1 .

Ce n’est pas que je prétende exclure l’intermède de l’eau pour la formation des grès et de plusieurs autres matières vitrescibles ; je suis, au contraire , porté à croire que le sable vitrescible peut acquérir de la consistance et se réunir en masses plus ou moins

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