ADDITIONS SUR L’EFFET DES PLUIES
« pieds de profondeur, on a trouvé, deux fois consécutives, la tarière remplie d'une « marne mêlée d’une très-grande quantité de fragments de bois, que tout le monde a « reconnus pour être du chêne. Je vous en envoie deux échantillons : les jours suivants,
« on a trouvé toujours la même marne, mais moins mêlée de bois, et on en a trouvé « jusqu’à la profondeur de 210 pieds , où l’on a cessé le travail a. »
« On trouve , dit M. Justi , des morceaux de bois pétrifiés d'une prodigieuse granit deur, dans le pays de Cobourg, qui appartient à une branche de la maison de Saxe;
« et dans les montagnes de Misnie , on a tiré de la terre des arbres entiers, qui étaient « entièrement changés en une très-belle agate. Le Cabinet impérial de Vienne renferme « un grand nombre de pétrifications en ce genre. Un morceau destiné pour ce même « Cabinet était d’une circonférence qui égalait celle d’un gros billot de boucherie : la « partie qui avait été bois était changée en une très-belle agate d’un gris-noir; et, au « lieu de l’écorce, on voyait régner tout autour du tronc une bande d’une très-belle « agate blanche...
« L’empereur aujourd’hui régnant... a souhaité qu’on découvrît quelque moyen pour
« fixer l’âge des pétrifications Il donna ordre à son ambassadeur à Constantinople
« de demander la permission de faire retirer du Danube un des piliers du pont de « Trajan, qui est à quelques milles au-dessous de Belgrade : cette permission ayant été « accordée, on retira un de ces piliers, que l’on présumait devoir être pétrifié par les « eaux du Danube; mais on reconnut que la pétrification était très-peu avancée pour « un espace de temps si considérable. Quoiqu’il se fût passé plus de seize siècles depuis « que le pilier en question était dans le Danube, elle n’y avait pénétré tout au plus « qu’à l’épaisseur de trois quarts de pouce , et même à quelque chose de moins : le « reste du bois , peu différent de l’ordinaire, ne commençait qu’à se calciner.
« Si de ce fait seul on pouvait tirer une juste conséquence pour toutes les autres « pétrifications, on en conclurait que la nature a eu besoin peut-être de cinquante « mille ans pour changer en pierre des arbres de la grosseur de ceux qu’on a trouvés « pétrifiés en différents endroits ; mais il peut fort bien arriver qu’en d’autres lieux le « concours de plusieurs causes opère la pétrification plus promptement...
« On a vu à Vienne une bûche pétrifiée, qui était venue des montagnes Carpathes en « Hongrie, sur laquelle paraissaient distinctement les hachures qui y avaient été faites « avant sa pétrification; et ces mêmes hachures étaient si peu altérées par le change- « ment arrivé au bois, qu’on y remarquait qu’elles avaient été faites avec un tranchant « qui avait une petite brèche...
« Au reste, il paraît que le bois pétrifié est beaucoup moins rare dans la nature qu’on « ne le pense communément, et qu’en bien des endroits , il ne manque , pour le decou- « vrir, que l’œil d’un naturaliste curieux. J’ai vu auprès de Mansfeldune grande quan- « tité de bois de chêne pétrifié, dans un endroit où beaucoup de gens passent tous ies « jours, sans apercevoir ce phénomène. Il y avait des bûches entièrement pétrifiées, « dans lesquelles on reconnaissait très-distinctement les anneaux formés par la crois- « sauce annuelle du bois, l’écorce, l’endroit de la coupe, et toutes les marques dubois « de chêne b. »
M. Clozier, qui a trouvé différentes pièces de bois pétrifié, sur les collines aux environs d’Étampes, et particulièrement sur celle de Saint-Symphorien, a jugé que ces différents morceaux de bois pouvaient provenir de quelques souches pétrifiées qu. étaient dans ces montagnes : en conséquence, il a fait faire des fouilles sur la montagne de Saint-Symphorien, dans un endroit qu’on lui avait indiqué; et, après avoir creusé la
a. Lettre de M. Bresse du Verny. La Fère , 14 novembre 1753.
il. Journal étranger, mois d’octobre 175G, p. 160 et suiv.
terre de plusieurs pieds , il vit d’abord une racine de bois pétrifiée , qui le conduisit à la souche d’un arbre de même nature.
Cette racine , depuis son commencement jusqu’au tronc où elle était attachée , avait au moins, dit-il , cinq pieds de longueur : il y en avait cinq autres qui y tenaient aussi, mais moins longues...
Les moyennes et petites racines n’ont pas été bien pétrifiées , ou du moins leur pétrification était si friable qu’elles sont restées dans le sable où était la souche, en une espèce de poussière ou de cendre. U y a lieu de croire que, lorsque la pétrification s’est communiquée à ces racines , elles étaient presque pourries , et que les parties ligneuses qui les composaient , étant trop désunies par la pourriture, n’ont pu acquérir la solidité requise pour une vraie pétrification...
La souche porte, dans son plus gros, près de 6 pieds de circonférence; à l’égard de sa hauteur, elle porte, dans sa partie la plus élevée, 3 pieds 8 à 10 pouces; son poids est au moins de cinq à six cents livres. La souche, ainsi que les racines, ont conservé toutes les apparences du bois , comme écorce , aubier, bois dur, pourriture , trous de petits et gros vers , excréments de ces mêmes vers : toutes ces différentes parties pétrifiées, mais d’une pétrification moins dure et moins solide que le corps ligneux, qui était bien sain lorsqu’il a été saisi par les parties pétrifiantes. Ce corps ligneux est changé en un vrai caillou de différentes couleurs, rendant beaucoup de feu étant frappé avec le fer trempé, et sentant, après qu’il a été frappé ou frotté, une très-forte odeur de soufre...
Ce tronc d’arbre pétrifié était couché presque horizontalement... Il était couvert de plus de quatre pieds de terre , et la grande racine était en dessus et n’était enfoncée que de deux pieds dans la terre a.
M. l’abbé Mazéas, qui a découvert à un demi-mille de Rome, au delà de la porte du Peuple, une carrière de bois pétrifié , s’exprime dans les ceimes suivants:
« Cette carrière de bois pétrifié, dit-il, forme une suite de collines en facedeMonte- « Mario, située de l’autre coté du Tibre... : parmi ces morceaux de bois entassés les « uns sur les autres d’une manière irrégulière , les uns sont simplement sous la forme « d’une terre durcie , et ce sont ceux qui se trouvent dans un terrain léger, sec, et qui « ne paraît nullement propre à la pourriture des végétaux; les autres sont pétrifiés et « ont la couleur, le brillant et la dureté de l’espèce de résine cuite, connue dans nos « boutiques sous le nom de colophane; ces bois pétrifiés se trouvent dans un terrain « de même espèce que le précédent , mais plus humide ; les uns et les autres sont par- « faitement bien conservés : tous se réduisent par la calcination en une véritable terre, » aucun ne donnant de l’alun, soit en les traitant au feu, soit en les combinant avec « l’acide vitriolique C »
M. Dumonchau , docteur en médecine et très-habile physicien à Douai , a bien voulu m’envoyer, pour le Cabinet du Roi, un morceau d’un arbre pétrifié, avec le détail historique suivant :
« La pièce de bois pétrifié que i’ai l’honneur de vous envoyer a été cassée à un tronc « d’arbre trouvé à plus de 150 pieds de profondeur enterre... En creusant, l’année « dernière (1754), un puits pour sonder du charbon, à Notre-Dame-au-Bois , village « situé entre Condé, Saint- Amand, Mortagne et Valenciennes, on a trouvé à environ « 600 toises de l’Escaut , après avoir passé trois niveaux d’eau , d’abord 7 pieds de « rochers ou de pierre dure que les charbonniers nomment en leur langage touriici ; « ensuite, étant parvenu à une terre marécageuse, on a rencontré, comme je viens de
а. Mémoires des Savants étrangers , t. II, p. 598 jusqu’à 604.
б. Mémoires des Savants étrangers, t. V, p. 388.
418 ADDITIONS Sl'P. L’EFFET DES PLUIES;
* le dire, à 150 pieds de profondeur, un tronc d’arbre de deux pieds de diamètre, qui « traversait le puits que Ton creusait, ce qui fit qu’on ne put pas en mesurer la Ion*
« gueur ; il était appuyé sur un gros grès , et bien des curieux voulant avoir de ce bois « on en détacha plusieurs morceaux du tronc. La petite pièce que j’ai l’honneur de « vous envoyer, fut coupée d'un morceau qu’on donna à M. Laurent , savant mé- « canicien...
« Ce bois paraît plutôt charbonnifié que pétrifié; comment un arbre se trouve-t-il si « avant dans la terre? est-ce que le terrain où on Ta trouvé a été jadis aussi bas? Si « cela est, comment ce terrain aurait-il pu augmenter ainsi de 150 pieds? d’où serait « venue toute cette terre ?
« Les sept pieds de tourtia que M. Laurent a observés, se trouvant répandus de « même dans tous les autres puits à charbon de dix lieues à la ronde, sont donc une « production postérieure à ce grand amas supposé de terre.
« Je vous laisse, Monsieur, la chose à décider, vous vous êtes assez familiarisé avec « la nature pour en comprendre les mystères les plus cachés : ainsi je ne doute pas que b vous n’expliquiez ceci aisément »
M. Fougeroux de Bondaroy, de l’Académie royale des sciences, rapporte plusieurs faits sur les bois pétrifiés, dans un mémoire qui mérite des éloges, et dont voici l’extrait :
« Toutes les pierres fibreuses et qui ont quelque ressemblance avec le bois ne sont « pas du bois pétrifié , mais il y en a beaucoup d’autres qu’on aurait tort de ne pas « regarder comme telles , surtout si Ton y remarque l’organisation propre aux végé- « taux
« On ne manque pas d’observations qui prouvent que le bois peut se convertir en <■ pierre , au moins aussi aisément que plusieurs autres substances qui éprouvent incon- » testablement cette transmutation ; mais il n’est pas aisé d’expliquer comment elle se b fait ; j’espère qu’on me permettra de hasarder sur cela quelques conjectures que je b tâcherai d’appuyer sur des observations.
« On trouve des bois qui, étant, pour ainsi dire, à demi pétrifiés, s’éloignent peu de « îa pesanteur du bois; ils se divisent aisément par feuillets ou même par filaments, b comme certains bois pourris; d’autres , plus pétrifiés, ont le poids, la dureté et l’opa- « cité de la pierre de taille ; d’autres , dont la pétrification est encore plus parfaite, b prennent le même poli que le marbre , pendant que d’autres acquièrent celui des « belles agates orientales. J’ai un très-beau morceau qui a été envoyé de la Martinique « à M. Duhamel, qui est changé en une très-belle sardoine; enfin on en trouve de « converti en ardoise. Dans ces morceaux, on en trouve qui ont tellement conservé « l’organisation du bois qu’on y découvre avec la loupe tout ce qu’on pourrait voir « dans un morceau de bois non pétrifié.
« Nous en avons trouvé qui sont encroûtés par une mine de fer sableuse , et d’autres « sont pénétrés d’une substance qui, étant plus chargée de soufre et de vitriol, les rapb proche de l’état de pyrites ; quelques-uns sont, pour ainsi dire, lardés par une mine « de fer très-pure , d’autres sont traversés par des veines d’agate très-noire.
b On trouve des morceaux de bois dont une partie est convertie en pierre et l’autre b en agate; la partie qui n’est convertie qu’en pierre est tendre , tondis que l’autre a la « dureté des pierres précieuses.
« Mais comment certains morceaux, quoique convertis en agate très-dure, conser- < vent-ils des caractères d’organisation très-sensibles , les cercles concentriques , les b insertions , l’extrémité des tuyaux destinés à porter la sève , la distinction de l’écorce, » de l’aubier et du bois ? Si Ton imaginait que la substance végétale fût entièrement
a. Lettre de M. Dumonchau à M. de Buffon. Douai, 29 janvier 1755.
« détruite, ils ne devraient représenter qu’une agate sans les caractères d’organisation a dont nous parlons; si, pour conserver cette apparence d’organisation, on voulait que « le bois subsistât et qu’il n’y eût que les pores qui fussent remplis par le su"; pétri- « fiant, il semble que l’on pourrait extraire de l’agate les parties végétales : cependant « je n’ai pu y parvenir en aucune manière. Je pense donc que les morceaux dont il « s’agit ne contiennent aucune partie qui ait conservé la nature du bois ; et, pour rendre « sensible mon idée, je prie qu’on se rappelle que, si on distille à la cornue un mor- « ceau de bois, le charbon qui restera après la distillation ne pèsera pas un sixième du < poids du morceau de bois; si on brûle le charbon, on n’en obtiendra qu’une très- « petite quantité de cendre , qui diminuera encore quand on en aura retiré les sels « lixiviels.
« Cette petite quantité de cendre étant la partie vraiment fixe, l’analyse chimique r dont je viens de tracer l’idée prouve assez bien que les parties fixes d’un morceau de « bois sont réellement très-peu de chose , et que la plus grande portion de matière qui constitue un morceau de bois est destructible et peut être enlevée peu à peu par l’eau, • à mesure que le bois se pourrit
« Maintenant , si l’on conçoit que la plus grande partie du bois est détruite , que le « squelette ligneux qui reste est formé par une terre légère et perméable au suc pétrifiant, sa conversion en pierre, en agate, en sardoine, ne sera pas plus difficile à « concevoir que celle d’une terre bolaire, crétacée, ou de toute autre nature : toute la ■ différence consistera en ce que cette terre végétale ayant conservé une apparence d’or- « ganisation, le suc pétrifiant se moulera dans ses pores, s’introduira dans ses molé-
« cules terreuses , en conservant néanmoins le même caractère a »
Voici encore quelques faits et quelques observations qu’on doit ajouter aux précédentes. En août 1773 , à Montigni-sur-Braine, bailliage de Châlons, vicomté d’Auxonne, en creusant le puits de la cure, on a trouvé, à 33 pieds de profondeur, un arbre couché sur son flanc, dont on n’a pu découvrir l’espèce. Les terres supérieures ne paraissent pas avoir été touchées de main d’homme , d’autant que les lits semblent être intacts , car on trouve au-dessous du terrain un lit de terre glaise de 8 pieds, ensuite un lit de sable de 10 pieds , après cela un lit de terre grasse d’environ 6 à 7 pieds , ensuite un autre lit de terre grasse pierreuse de 4 à 5 pieds , ensuite un lit de sable noir de 3 pieds; enfin l’arbre était dans la terre grasse. La rivière de Braine est au levant de cet endroit et n’en est éloignée que d’une portée de fusil : elle coule dans une prairie de 80 pieds plus basse que l’emplacement de la cure b.
M. de Grignon m’a informé que , sur les bords de la Marne , près Saint-Dizier, l’on trouve un lit de bois pyriteux, dont on reconnaît l’organisation : ce lit de bois est situé sous un banc de grès qui est recouvert d’une couche de pyrites en gâteaux, surmontée d’un banc de pierre calcaire , et le lit de bois pyriteux porte sur une glaise noirâtre.
Il a aussi trouvé, dans les fouilles qu’il a faites pour la découverte de la ville souterraine de Châtelet, des instruments de fer qui avaient eu des manches de bois, et il a observé que ce bois était devenu une véritable mine de fer du genre des hématites : l’organisation du bois n’était pas détruite, mais il était cassant et d’un tissu aussi serré que celui de l’hématite dans toute son épaisseur. Ces instruments de fer à manche de bois avaient été enfouis dans la terre pendant seize ou dix-sept cents ans , et la conversion du bois en hématite s’est faite par la décomposition du fer, qui peu à peu a rempli tous les pores du bois
a. Mémoires de l'Académie des Sciences, année 1759 , p. 431 jusqu’à 452.
I. Lettre de Mm0 la comtesse de Clermont-Montoison à M. de Buffon.