‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de CuvierChapitre 53 sur 251 · ÉTAT DES DIFFÉRENTS LITS DE TERRE QUI SE TROUVENT A MARLY-LA-VILLE · texte numérisé non relu

ÉTAT DES DIFFÉRENTS LITS DE TERRE QUI SE TROUVENT A MARLY-LA-VILLE

jusqu’à cent pieds de profondeur®.

Pieds. Pouces

Terre franche rougeâtre , mêlée de beaucoup de limon , d’une très-petite quantité de sable vitrifiable , et d’une quantité un peu plus considérable de sable calcinable, que j’appelle gravier 43 »

Terre franche ou limon mêlé de plus de gravier et d’un peu plus de sable vitrifiable 2 6

Limon mêlé de sable vitrifiable en assez grande quantité , et qui ne faisait que très-peu d’effervescence avec l’eau-forte 3 »

Marne dure qui faisait une grande effervescence avec l’eau-forte 2 »

Pierre marneuse assez dure 4 »

Marne en poudre, mêlée de sable vitrifiable 5 »

Sable très-fin vitrifiable 1 6

Marne en terre, mêlée d’un peu de sable vitrifiable 3 6

Marne dure , dans laquelle on trouve du vrai caillou qui est de la pierre à fusil parfaite 3 6

Gravier ou poussière de marne 1

Églantine , pierre de la dureté et du grain du marbre , et qui est sonnante. 1 6

Gravier marneux 1 6

Marne en pierre dure , dont le grain est fort fin 1 6

Marne en pierre, dont le grain n’est pas si fin 4 6

Marne encore plus grenue et plus grossière 2 6

Sable vitrifiable très-fin , mêlé de coquilles de mer fossiles , qui n’ont aucune adhérence avec le sable , et qui ont encore leurs couleurs et leur vernis naturels 4 6

Profondeur 49

a. La fouille a été faite pour un puits dans un terrain qui appartient actuellement à M. de Pommery.

DES COUCHES OU LITS DE TERRE. 12b

Pieds. Pouces.

De l’autre part, 49 »

Gravier très-menu ou poussière fine de marne 2 »

Marne en pierre dure 3 6

Marne en poudre assez grossière I 6

Pierre dure et calcinable comme le marbre \ »

Sable gris vitrifiable , mêlé de coquilles fossiles , et surtout de beaucoup d’huîtres et de spondiles , qui n’ont aucune adhérence avec le sable , et qui ne sont nullement pétrifiées 3 »

Sable blanc vitrifiable, mêlé des mêmes coquilles 2 »

Sable rayé de rouge et de blanc, vitrifiable, et mêlé des mêmes coquilles. 1 »

Sable plus gros , mais toujours vitrifiable et mêlé des mêmes coquilles. . 1 »

Sable gris , fin , vitrifiable et mêlé des mêmes coquilles 8 6

Sable gras, très-fin, où il n’y a plus que quelques coquilles 3 »

Grès 3 »

Sable vitrifiable , rayé de rouge et de blanc 4 »

Sable blanc , vitrifiable 3 6

Sable vitrifiable , rougeâtre 1 5 »

Profondeur où l’on a cessé de creuser 101

J’ai dit que j’avais éprouvé toutes ces matières à l’eau-forte, parce que, quand l’inspection et la comparaison des matières avec d’autres qu’on connaît ne suffisent pas pour qu’on soit en état de les dénommer et de les ranger dans la classe à laquelle elles appartiennent, et qu’on a peine à se décider par la simple observation, il n’y a pas de moyen plus prompt, et peut-être plus sûr, que d’éprouver avec l’eau-forte les matières terreuses ou lapidifiques; celles que les esprits acides dissolvent sur-le-champ avec chaleur et ébullition sont ordinairement calcinables, celles au contraire qui résistent à ces esprits et sur lesquelles ils ne font aucune impression sont vitrifiabies1.

1. Buffon entend, sans doute, parler ici : d’abord, des carbonates, qui se décomposent par les acides avec effervescence ; et , en second lieu , de la silice , qui , insoluble dans les acides,

SUR LA PRODUCTION

On voit, par cette énumération, que le terrain de Marly-la-Ville a été autrefois un fond de mer qui s’est élevé au moins de 75 pieds, puisqu’on trouve des coquilles à cette profondeur de 75 pieds. Ces coquilles ont été transportées par le mouvement des eaux en même temps que le sable où on les trouve, et le tout est tombé en forme de sédiments qui se sont arrangés de niveau et qui ont produit les différentes couches de sable gris, blanc, rayé de blanc et de rouge, etc., dont l’épaisseur totale est de 15 ou 18 pieds; toutes les autres couches supérieures jusqu’à la première ont été de même transportées par le mouvement des eaux de la mer, et déposées en forme de sédiment, comme on ne peut en douter, tant à cause de la situation horizontale des couches, qu’à cause des différents lits de sable mêlé de coquilles, et de ceux de marne, qui ne sont que des débris, ou plutôt des détriments de coquilles ; la dernière couche elle-même a été formée presque en entier par le limon dont nous avons parlé, qui s’est mêlé avec une partie de la marne qui était à la surface.

J’ai choisi cet exemple comme le plus désavantageux à notre explication, parce qu’il paraît d’abord fort difficile de concevoir que le limon de l’air et celui des pluies et des rosées aient pu produire une couche de terre franche épaisse de 13 pieds; mais on doit observer d’abord qu’il est trèsrare de trouver, surtout dans les pays un peu élevés, une épaisseur de terre labourable aussi considérable ; ordinairement les terres ont trois ou quatre pieds, et souvent elles n’ont pas un pied d’épaisseur. Dans les plaines environnées de collines cette épaisseur de bonne terre est plus grande, parce que les pluies détachent les terres de ces collines et les entraînent dans les vallées; mais en ne supposant ici rien de tout cela, je vois que les dernières couches formées par les eaux de la mer sont des lits de marne fort épais ; il est naturel d’imaginer que cette marne avait au commencement une épaisseur encore plus grande, et que des 13 pieds qui composent l’épaisseur de la couche supérieure il y en avait plusieurs de marne lorsque la mer a abandonné ce pays et a laissé le terrain à découvert. Cette marne exposée à l’air se sera fondue par les pluies, l’action de l’air et de la chaleur du soleil y aura produit des gerçures , de petites fentes, et elle aura été altérée par toutes ces causes extérieures au point de devenir une matière divisée et réduite en poussière à la surface, comme nous voyons la marne que nous tirons de la carrière tomber en poudre lorsqu’on la laisse exposée aux injures de l’air : la mer n’aura pas quitté ce terrain si brusquement qu’elle ne l’ait encore recouvert quelquefois, soit par les alternatives du mouvement des marées, soit par l’élévation extraordinaire des eaux dans les gros temps, et elle aura mêlé avec celte couche de marne, de la vase, de la boue et d’autres matières limoneuses;

se fond au feu, et qui, mêlée à d’autres substances (la cliaux, la potasse, la soude, l’alumine , etc. ), donne le verre.

DES COUCHES OU LITS DE TERRE. 127

lorsque le terrain se sera enfin trouvé tout à fait élevé au-clessus des eaux, les plantes auront commencé à y croître, et c’est alors que le limon des pluies et des rosées aura peu à peu coloré et pénétré cette terre, et lui aura donné un premier degré de fertilité que les hommes auront bientôt augmentée par la culture, en travaillant et divisant la surface, et donnant ainsi au limon des rosées et des pluies la facilité de pénétrer plus avant, ce qui à latin aura produit cette couche de terre franche de 13 pieds d’épaisseur.

Je n’examinerai point ici si la couleur rougeâtre des terres végétales , qui est aussi celle du limon de la rosée et des pluies, ne vient pas du fer qui y est contenu ; ce point , qui ne laisse pas que d’être important , sera discuté dans notre discours sur les minéraux : il nous suffit d’avoir exposé notre façon de concevoir la formation de la couche superficielle de la terre, et nous allons prouver par d’autres exemples que la formation des couches intérieures ne peut être que l’ouvrage des eaux.

La surface du globe, dit Voodward, cette couche extérieure sur laquelle les hommes et les animaux marchent, qui sert de magasin pour la formation des végétaux et des animaux , est , pour la plus grande partie , composée de matière végétale ou animale qui est dans un mouvement et dans un changement continuel. Tous les animaux et les végétaux, qui ont existé depuis la création du monde, ont toujours tiré successivement de cette couche la matière qui a composé leur corps, et ils lui ont rendu à leur mort cette matière empruntée; elle y reste, toujours prête à être reprise de nouveau et à servir pour former d’autres corps de la même espèce successivement sans jamais discontinuer; car la matière qui compose un corps est propre et naturellement disposée pour en former un autre de cette espèce. ( Voy. Essai sur l’histoire naturelle de la terre, page 136.) Dans les pays inhabités , dans les lieux où on ne coupe pas les bois , où les animaux ne broutent pas les plantes, cette couche de terre végétale s’augmente assez considérablement avec le temps ; dans tous les bois, et même dans ceux qu’on coupe, il y a une couche de terreau de 6 ou 8 pouces d’épaisseur, qui n’a été formée que par les feuilles, les petites branches et les écorces qui se sont pourries; j’ai souvent observé sur un ancien grand chemin fait, dit-on, du temps des Romains, qui traverse la Bourgogne dans une longue étendue de terrain, qu’il s’est formé, sur les pierres dont ce grand chemin est construit, une couche de terre ndire de plus d’un pied d’épaisseur, qui nourrit actuellement des arbres d’une hauteur assez considérable, et cette couche n’est composée que d’un terreau noir formé par les feuilles, les écorces et les bois pourris. Comme les végétaux tirent pour leur nourriture beaucoup plus de substance de l’air et de l’eau qu’ils n’en tirent de la terre , il arrive qu’en pourrissant ils rendent à la terre plus qu’ils n’en ont tiré ; d’ailleurs une forêt détermine les eaux de la pluie en arrêtant les vapeurs;

SUR LA PRODUCTION

ainsi dans un bois qu’on conserverait bien longtemps sans y toucher, la couche de terre qui sert à la végétation augmenterait considérablement ; mais les animaux rendant moins à la terre qu’ils n’en tirent, et les hommes faisant des consommations énormes de bois et de plantes pour le feu et pour d’autres usages, il s’ensuit que la couche de terre végétale d’un pays habité doit toujours diminuer et devenir enfin comme le terrain de l’Arabie Pétrée, et comme celui de tant d’autres provinces de l’Orient, qui est en effet le climat le plus anciennement habité, où l’on ne trouve que du sel et des sables; car le sel fixe des plantes et des animaux reste, tandis que toutes les autres parties se volatilisent.

Après avoir parlé de cette couche de terre extérieure que nous cultivons, il faut examiner la position et la formation des couches intérieures. La terre, dit AYoodward, paraît, en quelque endroit qu’on la creuse, composée de couches placées l’une sur l’autre comme autant de sédiments qui seraient tombés successivement au fond de l’eau ; les couches qui sont les plus enfoncées sont ordinairement les plus épaisses, et celles qui sont sur celles-ci sont les plus minces par degrés jusqu’à la surface. On trouve des coquilles de mer, des dents et des os de poissons dans ces différentes couches ; il s’en trouve non-seulement dans les couches molles, comme dans la craie, l’argile et la marne, mais même dans les couches les plus solides et les plus dures, comme dans celles de pierre, de marbre, etc. Ces productions marines sont incorporées avec la pierre, et, lorsqu’on la rompt et qu’on en sépare la coquille, on observe toujours que la pierre a reçu l’empreinte ou la forme de la surface avec tant d’exactitude, qu’on voit que toutes les parties étaient exactement contiguës et appliquées à la coquille. « Je me suis assuré, dit cet auteur, qu’en France, en Flandre, « en Hollande, en Espagne, en Italie, en Allemagne, en Danemark , en Nor- « vége et en Suède, la pierre et les autres substances terrestres sont dispo- « sées par couches de même qu’en Angleterre ; que ces couches sont divisées « par des fentes parallèles; qu’il y a, au dedans des pierres et des autres sub- « stances terrestres et compactes, une grande quantité de coquillages, et « d’autres productions de la mer disposées de la même manière que dans « cette île a. J’ai appris que ces couches se trouvaient de même en Barbarie, « en Égypte, en Guinée et dans les autres parties de l’Afrique, dans l’Arabie, « la Syrie, la Perse, le Malabar, la Chine et les autres provinces de l’Asie, « à la Jamaïque, aux Barbades, en Virginie, dans la Nouvelle-Angleterre, au « Brésil, au Pérou et dans les autres parties de l’Amérique. » ( Essai sur l’histoire naturelle de la terre, pages 4, 41, 42, etc. )

Cet auteur ne dit pas comment et par qui il a appris que les couches de la terre au Pérou contenaient des coquilles; cependant, comme en général

a. En Angleterre.

DES COUCHES OU LITS DE TERRE

ses observations sont exactes, je ne doute pas qu’il n’ait été bien informé, et c’est ce qui me persuade qu’on doit trouver des coquilles au Pérou dans les couches de terre, comme on en trouve partout ailleurs; je fais cette remarque à l’occasion d’un doute qu’on a formé depuis peu sur cela , et dont je parlerai tout à l’heure.

Dans une fouille que l’on fit à Amsterdam pour faire un puits, on creusa jusqu’à 232 pieds de profondeur, et on trouva les couches de terre suivantes : 7 pieds de terre végétale ou terre de jardin , 9 pieds de tourbes ,

9 pieds de glaise molle, 8 pieds d’arène, 4 de terre, 10 d’argile, 4 de terre,

10 pieds d’arène, sur laquelle on a coutume d’appuyer les pilotis qui soutiennent les maisons d’Amsterdam, ensuite 2 pieds d’argile, 4 de sablon blanc, 5 de terre sèche, 1 de terre molle, 14 d’arène, 8 d’argile mêlée d’arène, 4 d’arène mêlée de coquilles, ensuite une épaisseur de 100 et 2 pieds de glaise, et enfin 31 pieds de sable, où l’on cessa de creuser. (Voyez Varenii Geograph. general., pag. 46.)

Il est rare qu’on fouille aussi profondément sans trouver de l’eau , et ce fait est remarquable en plusieurs choses : 1° il fait voir que l’eau de la mer ne communique pas dans l’intérieur de la terre par voie de filtration ou de stillation, comme on le croit vulgairement; 2° nous voyons qu’on trouve des coquilles à 100 pieds au-dessous de la surface de la terre dans un pays extrêmement bas, et que par conséquent le terrain de la Hollande a été élevé de 100 pieds par les sédiments de la mer ; 3° on peut en tirer une induction que cette couche de glaise épaisse de 102 pieds, et la couche de sable qui est au-dessous dans laquelle on a fouillé à 31 pieds et dont l’épaisseur entière est inconnue, ne sont peut-être pas fort éloignées de la première couche de la vraie terre ancienne et originaire, telle qu’elle était dans le temps de sa première formation et avant que le mouvement des eaux eût changé sa surface. Nous avons dit dans l’article premier que, si l’on voulait trouver la terre ancienne, il faudrait creuser dans les pays du Nord plutôt que vers l’équateur, dans les plaines basses plutôt que dans les montagnes ou dans les terres élevées. Ces conditions se trouvent à peu près rassemblées ici; seulement il aurait été à souhaiter qu’on eût continué cette fouille à une plus grande profondeur, et que l’auteur nous eût appris s’il n’y avait pas de coquilles ou d’autres productions marines dans cette couche de glaise de 102 pieds d’épaisseur et dans celle de sable qui était au-dessous. Cet exemple confirme ce que nous avons dit, savoir, que plus on fouille dans l'intérieur de la terre, plus on trouve les couches épaisses, ce qui s’explique fort naturellement dans notre théorie.

Non-seulement la terre est composée de couches parallèles et horizontales dans les plaines et dans les collines, mais les montagnes même sont en général composées de la même façon; on peut dire que ces couches y sont plus apparentes que dans les plaines , parce que les plaines sont ordinairement i 9

SUR LA PRODUCTION

recouvertes d’une quantité assez considérable de sable et de terre que les eaux ont amenés, et, pour trouver les anciennes couches, il faut creuser plus profondément dans les plaines que dans les montagnes.

J’ai souvent observé que, lorsqu’une montagne est égale et que son sommet est de niveau , les couches ou lits de pierre qui la composent sont aussi de niveau ; mais si le sommet de la montagne n’est pas posé horizontalement, et s’il penche vers l’orient ou vers tout autre côté , les couches de pierre penchent aussi du même côté. J’avais ouï dire à plusieurs personnes que, pour l’ordinaire, les bancs ou lits des carrières penchent un peu du côté du levant , mais, ayant observé moi-même toutes les carrières et toutes les chaînes de rochers qui se sont présentées à mes yeux , j’ai reconnu que cette opinion est fausse, et que les couches ou bancs de pierre ne penchent du côté du levant que lorsque le sommet de la colline penche de ce même côté , et qu'au contraire si le sommet s’abaisse du côté du nord, du midi, du couchant ou de tout autre côté, les lits de pierre penchent aussi du côté du nord , du midi , du couchant, etc. Lorsqu’on tire les pierres et les marbres des carrières, on a grand soin de les séparer suivant leur position naturelle, et on ne pourrait pas même les avoir en grand volume si on voulait les couper dans un autre sens; lorsqu’on les emploie, il faut, pour que la maçonnerie soit bonne et pour que les pierres durent longtemps, les poser sur leur lit de carrière, c’est ainsi que les ouvriers appellent la couche horizontale ; si, dans la maçonnerie, les pierres étaient posées sur un autre sens, elles se fendraient et ne résisteraient pas aussi longtemps au poids dont elles sont chargées : on voit bien que ceci confirme que les pierres se sont formées par couches parallèles et horizontales , qui se sont successivement accumulées les unes sur les autres, et que ces couches ont composé des masses dont la résistance est plus grande dans ce sens que dans tout autre.

Au reste chaque couche, soit qu’elle soit horizontale ou inclinée, a dans toute son étendue une épaisseur égale, c’est-à-dire, chaque lit d’une matière quelconque, pris à part, a une épaisseur égale dans toute son étendue; par exemple, lorsque, dans une carrière, le lit de pierre dure a 3 pieds d’épaisseur en un endroit, il a ces 3 pieds d’épaisseur partout; s’il a 6 pieds d’épaisseur en un endroit , il en a 6 partout. Dans les carrières autour de Paris le lit de bonne pierre n’est pas épais, et il n’a guère que 18 à 20 pouces d’épaisseur partout; dans d’autres carrières, comme en Bourgogne, la pierre a beaucoup plus d’épaisseur ; il en est de même des marbres, ceux dont le lit est le plus épais sont les marbres blancs et noirs, ceux de couleur sont ordinairement plus minces, et je connais des lits d’une pierre fort dure, et dont les paysans se servent en Bourgogne pour couvrir leurs maisons, qui n’ont qu’un pouce d’épaisseur; les épaisseurs des différents lits sont donc différentes, mais chaque lit conserve la même épaisseur dans toute

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son étendue : en général on peut dire que l’épaisseur des couches horizontales est tellement variée , qu’elle va, depuis une ligne et moins encore, jusqu’à 1, 10, 20, 30 et 100 pieds d’épaisseur; les carrières anciennes et nouvelles qui sont creusées horizontalement, les boyaux des mines, et les coupes à plomb, en long et en travers, de plusieurs montagnes, prouvent qu’il y a des couches qui ont beaucoup d’étendue en tout sens. « Il est bien prouvé, « dit l’historien de l’Académie, que toutes les pierres ont été une pâte « molle, et, comme il y a des carrières presque partout, la surface de la « terre a donc été dans tous ces lieux, du moins jusqu’à une certaine pro- « fondeur, une vase et une bourbe; les coquillages, qui se trouvent dans «presque toutes les carrières, prouvent que cette vase était une terre « détrempée par l’eau de la mer, et par conséquent la mer a couvert tous « ces lieux-là, et elle n’a pu les couvrir sans couvrir aussi tout ce qui était « de niveau ou plus bas, et elle n’a pu couvrir tous les lieux où il y a « des carrières et tous ceux qui sont de niveau ou plus bas, sans couvrir « toute la surface du globe terrestre. Ici l’on ne considère point encore « les montagnes que la mer aurait dû couvrir aussi, puisqu’il s’y trouve « toujours des carrières et souvent des coquillages : si on les supposait « formées , le raisonnement que nous faisons en deviendrait beaucoup « plus fort. »

« La mer, continue-t-il, couvrait donc toute la terre, et de là vient que « tous les bancs ou lits de pierre qui sont dans les plaines sont horizon- « taux et parallèles entre eux ; les poissons auront été les plus anciens habi- « tants du globe, qui ne pouvait encore avoir ni animaux terrestres, ni « oiseaux. Mais comment la mer s’est-elle retirée dans les grands creux, « dans les vastes bassins qu’elle occupe présentement? Ce qui se présente « le plus naturellement à l’esprit, c’est que le globe de la terre, du moins « jusqu’à une certaine profondeur, n’était pas solide partout, mais entre- « mêlé de quelques grands creux dont les voûtes se sont soutenues pen- « dant un temps, mais enfin sont venues à fondre subitement; alors les « eaux seront tombées dans ces creux, les auront remplis, et auront laissé « à découvert une partie de la surface de la terre qui sera devenue une « habitation convenable aux animaux terrestres et aux oiseaux : les coquil- « lages des carrières s’accordent fort avec cette idée, car, outre qu’il n’a pu « se conserver jusqu’à présent dans les terres que des parties pierreuses « des poissons, on sait qu’ ordinairement les coquillages s’amassent en grand « nombre dans certains endroits de la mer, où ils sont comme immo- « biles et forment des espèces de rochers , et ils n’auront pu suivre les « eaux qui les auront subitement abandonnés; c’est par cette dernière «raison que l’on trouve infiniment plus de coquillages que .d’arêtes ou « d’empremtes d’autres poissons, et cela même prouve une chute soudaine « de la mer dans ses bassins. Dans le même temps que les voûtes, que

SUR LA PRODUCTION

« nous supposons, ont fondu, il est fort possible que d’autres parties de « la surface du globe se soient élevées, et par la même cause : ce seront là « les montagnes qui se seront placées sur cette surface avec des carrières « déjà toutes formées; mais les lits de ces carrières n’ont pas pu conser- « ver la direction horizontale qu’ils avaient auparavant, à moins que les « masses des montagnes ne se fussent élevées précisément selon un axe « perpendiculaire à la surface de la terre, ce qui n’a pu être que très- « rare : aussi, comme nous l’avons déjà observé en 1708 (pag. 30 et « suiv.), les lits des carrières des montagnes sont toujours inclinés à l’ho- «rizon, mais parallèles entre eux, car ils n’ont pas changé de position « les uns à l’égard des autres , mais seulement à l’égard de la surface de « la terre. » (Voyez les Mémoires de V Acad, année 1716, p. 14 et suiv. de V Histoire. )

Ces couches parallèles, ces lits de terre ou de pierre, qui ont été formés par les sédiments des eaux de la mer, s’étendent souvent à des distances très-considérables, et même on trouve dans les collines séparées par un vallon les mêmes lits, les mêmes matières, au même niveau. Cette observation, que j’ai faite, s’accorde parfaitement avec celle de l’égalité de la hauteur des collines opposées dont je parlerai tout à l’heure; on pourra s’assurer aisément de la vérité de ces faits, car, dans tous les vallons étroits, où l’on découvre des rochers, on verra que les mêmes lits de pierre ou de marbre se trouvent des deux côtés à la même hauteur. Dans une campagne que j’habite souvent et où j’ai beaucoup examiné les rochers et les carrières, j’ai trouvé une carrière de marbre qui s’étend à plus de 12 lieues en longueur et dont la largeur est fort considérable, quoique je n’aie pas pu m’assurer précisément de cette étendue en largeur. J’ai souvent observé que ce lit de marbre a la même épaisseur partout ; et dans des collines, séparées de celte carrière par un vallon de 100 pieds de profondeur et d’un quart de lieue de largeur, j’ai trouvé le même lit de marbre à la même hauteur; je suis persuadé qu’il en est de même de toutes les carrières de pierre ou de marbre où l’on trouve des coquilles, car cette observation n’a pas lieu dans les carrières de grès. Nous donnerons, dans la suite, les raisons de cette différence, et nous dirons pourquoi le grès n’est pas disposé, comme les aulres matières, par lits horizontaux, et qu’il est en blocs irréguliers pour la forme et pour la position.

On a de même observé que les lits de terre sont les mêmes des deux côtés des détroits de la mer, et cette observation, qui est importante, peut nous conduire à reconnaître les terres et les îles qui ont été séparées du continent; elle prouve, par exemple, que l’Angleterre a été séparée de la France, l’Espagne de l’Afrique, la Sicile de l’Italie, et il serait à souhaiter qu’on eût fait la même observation dans tous les détroits; je suis persuadé qu’on la trouverait vraie presque partout, et pour commencer par le plus

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long détroit que nous connaissions, qui est celui de Magellan, nous ne savons pas si les mêmes lits de pierre se trouvent à la même hauteur des deux côtés, mais nous voyons, à l’inspection des cartes particulières de ce détroit, que les deux côtes élevées qui le bornent, forment à peu près, comme les montagnes de la terre, des angles correspondants, et que les angles saillants sont opposés aux angles rentrants dans les détours de ce détroit, ce qui prouve que la terre de Feu doit être regardée comme une partie du continent de l’Amérique; il en est de même du détroit de Forbisher, l’île de Frisland paraît avoir été séparée du continent de Groenland.

Les îles Maldives ne sont séparées les unes des autres que par de petits trajets de mer, de chaque noté desquels se trouvent des bancs et des rochers composés de la même matière; toutes ces îles qui, prises ensemble, ont près de 200 lieues de longueur, ne formaient autrefois qu’une même terre, elles sont divisées en treize provinces que l'on appelle Atollons. Chaque atollon contient un grand nombre de petites îles dont la plupart sont tantôt submergées et tantôt à découvert; mais ce qu’il y a de remarquable, c’est que ces treize atollons sont chacun environnés d’une chaîne de rochers de même nature de pierre, et qu’il n’y a que trois ou quatre ouvertures dangereuses par où on peut entrer dans chaque atollon; ils sont tous posés de suite et bout à bout, et il paraît évidemment que ces îles étaient autrefois une longue montagne couronnée de rochers. (Voyez Voyages de Franc. Pyrard, vol. I, Paris, 1719, p. 107, etc.)

Plusieurs auteurs, comme Verstegan, Twine, Sommer, et surtout Campbell dans sa description do l’Angleterre, au chapitre de la province de Kent, donnent des raisons très-fortes pour prouver que l’Angleterre était autrefois jointe à la France, et qu’elle en a été séparée par un coup de mer qui, s’étant ouvert cette porte, a laissé à découvert une grande quantité de terres basses et marécageuses tout le long des côtes méridionales de l’Angleterre. Le docteur Wallis fait valoir, comme une preuve de ce fait, la conformité de l’ancien langage des Gallois et des Bretons, et il ajoute plusieurs observations que nous rapporterons dans les articles suivants.

Si l’on considère, en voyageant, la forme des terrains, la position des montagnes et les sinuosités des rivières, on s’apercevra qu’ordinairement les collines opposées sont non-seulement composées des mêmes matières, au même niveau, mais même qu’elles sont à peu près également élevées : j’ai observé cette égalité de hauteur dans les endroits où j’ai voyagé, et je l’ai toujours trouvée la même à très-peu près, des deux côtés, surtout dans les vallons serrés, et qui n’ont tout au plus qu’un quart ou un tiers de lieue de largeur; car, dans les grandes vallées qui ont beaucoup plus de largeur, il est assez difficile de juger exactement de la hauteur des collines et de leur égalité, parce qu’il y a erreur d’optique et erreur de jugement; en regar-

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dant une plaine ou tout autre terrain de niveau, qui s’étend fort au loin, il paraît s’élever, et au contraire en voyant de loin des collines elles paraissent s’abaisser : ce n’est pas ici le lieu de donner la raison mathématique de cette différence. D’autre côté, il est fort difficile de juger par le simple coup d'œil où se trouve le milieu d’une grande vallée, à moins qu’il n’y ait une rivière; au lieu que dans les vallons serrés le rapport des yeux est moins équivoque et le jugement plus certain. Cette partie de la Bourgogne qui est comprise entre Auxerre, Dijon, Àutun et Bar-sur-Seine , et dont une étendue considérable s’appelle le bailliage de la Montagne, est un des endroits les plus élevés de la France; d’un côté de la plupart de ces montagnes qui ne sont que du second ordre, et qu’on ne doit regarder que comme des collines élevées, les eaux coulent vers l’Océan, et de l’autre vers la Méditerranée; il y a des points de partage, comme à Sombernon, Pouilly en Auxois, etc., où on peut tourner les eaux indifféremment vers l'Océan ou vers la Méditerranée : ce pays élevé est entrecoupé de plusieurs petits vallons assez serrés, et presque tous arrosés de gros ruisseaux ou de petites rivières. J’ai mille et mille fois observé la correspondance des angles de ces collines et leur égalité de hauteur, et je puis assurer que j’ai trouvé partout les angles saillants opposés aux angles rentrants, et les hauteurs à peu près égales des deux côtés. Plus on avance dans le pays élevé où sont les points de partage dont nous venons de parler, plus les montagnes ont de hauteur; mais cette hauteur est toujours la même des deux côtés des vallons, et les collines s’élèvent ou s’abaissent également : en se plaçant à l’extrémité des vallons dans le milieu de la largeur, j’ai toujours vu que le bassin du vallon était environné et surmonté de collines dont la hauteur était égale; j’ai fait la même observation dans plusieurs autres provinces de France. C’est cette égalité de hauteur dans les collines qui fait les plaines en montagnes; ces plaines forment, pour ainsi dire, des pays élevés audessus d’autres pays ; mais les hautes montagnes ne paraissent pas être si égales en hauteur; elles se terminent la plupart en pointes et en pics irréguliers, et j’ai vu, en traversant plusieurs fois les Alpes et l’Apennin, que les angles sont en effet correspondants, mais qu’il est presque impossible de juger à l’œil de l’égalité ou de l’inégalité de hauteur des montagnes opposées, parce que leur sommet se perd dans les brouillards et dans les nues.

Les différentes couches dont la terre est composée ne sont pas disposées suivant l’ordre de leur pesanteur spécifique , souvent on trouve des couches de matières pesantes posées sur des couches de matières plus légères; pour s’en assurer, il ne faut qu’examiner la nature des terres sur lesquelles portent les rochers, et on verra que c’est ordinairement sur des glaises ou sur des sables qui sont spécifiquement moins pesants que la matière du rocher : dans les collines et dans les autres petites élévations on reconnaît facile-

DES COUCHES OU LITS DE TERRE

ment la base sur laquelle portent les rochers; mais il n’en est pas de même des grandes montagnes, non -seulement le sommet est de rocher, mais ces rochers portent sur d’autres rochers, il y a montagnes sur montagnes et rochers sur rochers, à des hauteurs si considérables et dans une si grande étendue de terrain, qu’on ne peut guère s’assurer s’il y a de la terre dessous, et de quelle nature est cette terre : on voit des rochers coupés à pic qui ont plusieurs centaines de pieds de hauteur, ces rochers portent sur d’autres, qui peut-être n’en ont pas moins, cependant ne peut-on pas conclure du petit au grand? et puisque les rochers des petites montagnes dont on voit la base portent sur des terres moins pesantes et moins solides que la pierre, ne peut-on pas croire que la base des hautes montagnes est aussi de terre1? au reste tout ce que j’ai à prouver ici, c’est qu’il a pu arriver naturellement, par le mouvement des eaux, qu’il se soit accumulé des matières plus pesantes au-dessus des plus légères, et que, si cela se trouve en effet dans la plupart des collines, il est probable que cela est arrivé comme je l’explique dans le texte; mais quand même on voudrait se refuser à mes raisons, en m’objectant que je ne suis pas bien fondé à supposer qu’avant la formation des montagnes, les matières les plus pesantes étaient au-dessous des moins pesantes, je répondrai que je n’assure rien de général à cet égard, parce qu’il y a plusieurs manières dont cet effet a pu se produire, soit que les matières pesantes fussent au-dessous ou au-dessus, ou placées indifféremment, comme nous les voyons aujourd’hui; car pour concevoir comment la mer, ayant d’abord formé une montagne de glaise, l’a ensuite couronnée de rochers, il suffit de faire attention que les sédiments peuvent venir successivement de différents endroits, et qu’ils peuvent être de matières différentes, en sorte que dans un endroit de la mer où les eaux auront déposé d’abord plusieurs sédiments de glaise, il peut très-bien arriver que tout d’un coup au lieu de glaise les eaux apportent des sédiments pierreux , et cela, parce qu’elles auront enlevé du fond ou détaché des côtes toute la glaise, et qu’ensuite elles auront attaqué les rochers, ou bien parce que les premiers sédiments venaient d’un endroit, et les seconds d’un autre. Au reste cela s’accorde parfaitement avec les observations, par lesquelles on reconnaît que les lits de terre, de pierre, de gravier, de sable, etc., ne suivent aucune règle dans leur arrangement, ou du moins se trouvent placés indifféremment et comme au hasard les uns au-dessus des autres.

Cependant ce hasard même doit avoir des règles, qu’on ne peut connaître

1. La base des hautes montagnes n’est pas de terre. Je n’ai presque pas besoin d’en avertir; et, plus tard, Buffon en avertira lui-mème : « Depuis trente-quatre ans que cela est écrit, j’ai « acquis des connaissances et recueilli des faits qui m’ont démontré que les grandes montagnes « composées de matières vitrescibles , et produites par l’action du feu primitif , tiennent « immédiatement à la roche intérieure du globe , laquelle est elle-même un roc vitreux de la « même nature. » (Voyez, plus loin, X Addition sur la roche intérieure du globe).

SUR LA PRODUCTION

qu’en estimant la valeur des probabilités et la vraisemblance des conjectures. Nous avons vu qu’en suivant notre hypothèse sur la formation du globe, l’intérieur de la terre doit être d’une matière vitrifiée, semblable à nos sables vitrifiables qui ne sont que des fragments de verre, et dont les glaises sont peut-être les scories ou les parties décomposées; dans cette supposition, la terre doit être composée dans le centre, et presque jusqu’à la circonférence extérieure, de verre ou d’une matière vitrifiée qui en occupe presque tout l’intérieur, et au-dessus de cette matière on doit trouver les sables, les glaises et les autres scories de cette matière vitrifiée. Ainsi en considérant la terre dans son premier état, c’était d’abord un noyau de verre ou de matière vitrifiée1, qui est ou massive comme le verre, ou divisée comme le sable, parce que cela dépend du degré de l’activité du feu qu’elle aura éprouvé; au-dessus de cette matière étaient les sables, et enfin les glaises; le limon des eaux et de l’air a produit l’enveloppe extérieure qui est plus ou moins épaisse suivant la situation du terrain, plus ou moins colorée suivant les différents mélanges du limon , des sables et des parties d’animaux ou de végétaux détruits, et plus ou moins féconde suivant l’abondance ou la disette de ces mêmes parties. Pour faire voir que cette supposition, au sujet de la formation des sables et des glaises, n’est pas aussi gratuite qu’on pourrait l’imaginer, nous avons cru devoir ajouter à ce que nous venons de dire quelques remarques particulières.

Je conçois donc que la terre dans le premier état était un globe, ou plutôt un sphéroïde de matière vitrifiée, de verre, si l’on veut, trèscompacte, couvert d’une croûte légère et friable, formée par les scories de la matière en fusion, d’une véritable pierre-ponce : le mouvement et l’agitation des eaux et de l’air brisèrent bientôt et réduisirent en poussière cette croûte de verre spongieuse, cette pierre-ponce qui était à la surface; de laies sables qui, en s’unissant, produisirent ensuite les grès et le roc vif, ou, ce qui est la même chose, les cailloux en grande masse, qui doivent, aussi bien que les cailloux en petite masse, leur dureté, leur couleur ou leur transparence et la variété de leurs accidents, aux différents degrés de pureté et à la finesse du grain des sables qui sont entrés dans leur composition.

Ces mêmes sables 2, dont les parties constituantes s’unissent par le moyen du feu, s’assimilent et deviennent un corps dur très-dense, et d’autant plus transparent que le sable est plus homogène, exposés au contraire

1. Sur ces mots de noyau de verre ou de matière vitrifiée, j’ai déjà fait uue remarque générale : c’est qu’il ne faut pas les prendre dans un sens spécial et propre, mais dans le grand sens, qu’y attachait Buffon, de matière devenue solide, après avoir été. fondue par le feu. (Voyez , ci-devant, la note 4 de la page 78 ).

2. Les sables sont des fragments , des débris de roches quartzeuses. Les sables mélangés sont des fragments de quartz, de mica, de feld-spath , etc. , etc.

DES COUCHES OU LITS DE TERRE

longtemps à l’air, se décomposent par la désunion et l’exfoliation des petites lames dont ils sont formés, ils commencent à devenir terre, et c’est ainsi qu’ils ont pu former les glaises et les argiles1. Cette poussière, tantôt d’un jaune brillant, tantôt semblable à des paillettes d’argent dont on se sert pour sécher l’écriture, n’est autre chose qu’un sable très-pur, en quelque façon pourri , presque réduit en ses principes, et qui tend à une décomposition parfaite; avec le temps ces paillettes se seraient atténuées et divisées au point qu’elles n’auraient plus eu assez d’épaisseur et de surface pour réfléchir la lumière, et elles auraient acquis toutes les propriétés des glaises : qu’on regarde au grand jour un morceau d’argile, on y apercevra une grande quantité de ces paillettes talqueuses, qui n’ont pas encore entièrement perdu leur forme. Le sable peut donc avec le temps produire l’argile, et celle-ci en se divisant acquiert de même les propriétés d’un véritable limon, matière vitrifiable 2 comme l’argile et qui est du même genre.

Cette théorie est conforme à ce qui se passe tous les jours sous nos yeux : qu’on lave du sable sortant de sa minière , l’eau se chargera d’une assez grande quantité de terre noire, ductile, grasse, de véritable argile. Dans les villes, où les rues sont pavées de grès, les boues sont toujours noires et très-grasses, et desséchées elles forment une terre de la même nature que l’argile. Qu’on détrempe et qu’on lave de même de l’argile prise dans un terrain où il n’y a ni grès ni cailloux, il se précipitera toujours au fond de l’eau une assez grande quantité de sable vitrifiable.

Mais ce qui prouve parfaitement que le sable, et même le caillou et le verre, existent dans l’argile et n’y sont que déguisés3, c’est que le feu en réunissant les parties de celle-ci, que l’action de l’air et des autres éléments avaient peut-être divisées, lui rend sa première forme. Qu’on mette de l’argile dans un fourneau de réverbère échauffé au degré de la calcination, elle se couvrira au dehors d’un émail très-dur; si à l’intérieur elle n’est pas encore vitrifiée, elle aura cependant acquis une très -grande dureté, elle résistera à la lime et au burin, elle étincellera sous le marteau, elle aura enfin toutes les propriétés du caillou ; un degré de chaleur de plus la fera couler et la convertira en un véritable verre 4.

L’argile et le sable sont donc des matières parfaitement analogues et du

1. Par sable, Buffon entend ici, le feld-spath. Les feldspaths sont des silicates doubles d'alumine et d e potasse (ou de soude, ou de chaux, etc. ). L 'argile , à l’état pur, n’est qu’un silicate d’alumine hydraté. L’ argile peut donc tirer son origine du feldspath.

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