Voltaire. Voyez la note de la page
toutes les collines, qui ne laissent pas d’être assez élevées, ne paraissent être composées d’autre chose ; il en est de même à Courtagnon près de Reims, où le banc de coquilles a près de quatre lieues de largeur sur plusieurs de longueur. Je cite ces endroits, parce qu’ils sont fameux, et que les coquilles y frappent les yeux de tout le monde.
A l’égard des pays étrangers, voici ce que les voyageurs ont observé.
« En Syrie, en Phénicie, la pierre vive, qui sert de base aux rochers du « voisinage de Latikea, est surmontée d’une espèce de craie molle, et c’est « peut-être de là que la ville a pris son nom de Promontoire -Blanc . La « Nakoura, nommée anciennement Scala Tyriorum ou Y Échelle des Tyriens, « est à peu près de la même nature, et l’on y trouve encore, en y creusant, « quantité de toutes sortes de coraux, de coquilles. » (Voyez les Voyages de Shaw.)
« On ne trouve sur le mont Sinaï que peu de coquilles fossiles et d’autres « semblables marques du déluge , à moins qu’on ne veuille mettre de ce « nombre le tamarin fossile des montagnes voisines de Sinaï : peut-être « que la matière première dont leurs marbres se sont formés avait une « vertu corrosive et peu propre à les conserver ; mais à Corondel , où Je « roc approche davantage de la nature de nos pierres de taille , je trouvai « plusieurs coquilles de moules et quelques pétoncles, comme aussi un « hérisson de mer fort singulier, de l’espèce de ceux qu’on appelle spatagi, « mais plus rond et plus uni; les ruines du petit village d’Ain el Mousa, et « plusieurs canaux, qui servaient à y conduire de l’eau, fourmillent de « coquillages fossiles. Les vieux murs de Suez et ce qui nous reste encore « de son ancien port ont été construits des mêmes matériaux qui semblent « tous avoir été tirés d’un même endroit. Entre Suez et le Caire, ainsi « que sur toutes les montagnes, hauteurs et collines de la Libye qui ne « sont pas couvertes de sable , on trouve grande quantité de hérissons de « mer, comme aussi des coquilles bivalves et de celles qui se terminent « en pointe, dont la plupart sont exactement conformes aux espèces qu’on « prend encore aujourd’hui dans la mer Rouge. [Idem. t. II, p. 84.) Les « sables mouvants, qui sont dans le voisinage de Ras-Sem dans le royaume « de Barca, couvrent beaucoup de palmiers de hérissons de mer et d’autres « pétrifications que l’on y trouve communément sans cela. Ras-Sem signifie « la tête du poisson et est ce qu’on appelle le village pétrifié, où l’on pré- « tend qu’on trouve des hommes, des femmes et des enfants en diverses « postures et attitudes, qui avec leur bétail, leurs aliments et leurs meubles « ont été convertis en pierre ; mais à la réserve de ces sortes de monuments « du déluge, dont il est ici question, et qui 11e sont pas particuliers à cet « endroit, tout ce qu’on en dit, sont de vains contes et fable toute pure, « ainsi que je l’ai appris non-seulement par M. Le Maire, qui, dans le temps « qu’il était consul à Tripoli, y envoya plusieurs personnes pour en prendre
« connaissance , mais aussi par des gens graves et de beaucoup d’esprit « qui ont été eux-mêmes sur les lieux.
« On trouve devant les pyramides certains morceaux de pierres taillées « par le ciseau de l’ouvrier , et parmi ces pierres on voit des rognures « qui ont la figure et la grosseur de lentilles, quelques-unes même ressem- « blent à des grains d’orge à moitié pelés : or on prétend que ce sont « des restes de ce que les ouvriers mangeaient , qui se sont pétrifiés, ce « qui ne me paraît pas vraisemblable, etc. » [Idem.) Ces lentilles et ces grains d’orge sont des pétrifications de coquilles connues par tous les naturalistes sous le nom de pierre lenticulaire.
« On trouve diverses sortes de ces coquillages dont nous avons parlé, « aux environs de Mastreicht, surtout vers le village de Zichen ou Tichen, « et à la petite montagne appelée des Huns. » ( Yoyez le Voyage de Misson, t. HJ, p. 109.)
« Aux environs de Sienne je n’ai pas manqué de trouver auprès de Cer- « taldo, selon l’avis que vous m’en avez donné, plusieurs montagnes de « sable toutes farcies de diverses coquilles. Le Monte-Mario, à un mille de « Rome, en est tout rempli; j’en ai remarqué dans les Alpes, j’en ai vu en « France et ailleurs. Olearius, Stenon, Cambden, Speed et quantité d’autres « auteurs, tant anciens que modernes, nous rapportent le même phéno- « mène. » [Idem, t. II, p. 312.)
« L’île de Cerigo était anciennement appelée Porphyris à cause de la « quantité de porphyre qui s’en tirait. » ( Voyage de Thévenot, t. I, p. 25.) Or on sait que le porphyre est composé de pointes d’oursins réunies par un ciment pierreux et très-dur.
« Yis-à-vis le village d’Inchené et sur le bord oriental du Nil, je trouvai « des plantes pétrifiées qui croissent naturellement dans un espace de terre « qui a environ deux lieues de longueur sur une largeur très-médiocre, «c’est une production des plus singulières de la nature; ces plantes res- « semblent assez au corail blanc qu’on trouve dans la mer Rouge. » ( Voyage de Paul Lucas, t. Il, p. 380 et 381.)
« On trouve sur le mont Liban des pétrifications de plusieurs espèces, « et entre autres des pierres plates où l’on trouve des squelettes de pois- « sons bien conservés et bien entiers, et aussi des châtaignes de la mer « Rouge avec des petits buissons de corail de la même mer. » [Idem, t. III, p. 326.)
« Sur le mont Carmel nous trouvâmes grande quantité de pierres qui , « à ce qu’on prétend, ont la figure d’olives, de melons, de pêches et d’autres « fruits que l’on vend d’ordinaire aux pèlerins, non-seulement comme de «simples curiosités, mais aussi comme des remèdes contre divers maux. « Les olives, qui sont les lapides judatei qu’on trouve dans les boutiques « des droguistes, ont toujours été regardées comme un spécifique pour la
«pierre et la gravelle. » ( Voyages de Shaw, t. II, p. 70.) Ces lapides judaïci sont des pointes d’oursin.
« M. La Roche, médecin, me donna de ces olives pétrifiées, dites lapis « judaïcus, qui croissent en quantité dans ces montagnes, où l’on trouve, « à ce qu'on m’a dit, d’autres pierres qui représentent parfaitement au « dedans des natures d’hommes et de femmes. » ( Voyage de Monconys, première partie, p. 334.) Ceci est Yhysterolithes.
« En allant de Smyrne à Tauris, lorsque nous fûmes à Tocat, les cha- « leurs étant fort grandes, nous laissâmes le chemin ordinaire du côté du « nord, pour prendre par les montagnes où il y a toujours de l’ombrage « et de la fraîcheur. En bien des endroits nous trouvâmes de la neige et « quantité de très-belle oseille, et sur le haut de quelques-unes de ces mon- « tagnes on trouve des coquilles comme sur le bord de la mer, ce qui est « assez extraordinaire. » ( Tavernier .)
Yoici ce que dit Olearius au sujet des coquilles pétrifiées qu’il a remarquées en Perse et dans les rochers des montagnes où sont taillés les sépulcres, près du village de Pyrmaraüs.
« Nous fûmes trois qui montâmes jusque sur le haut du roe par des « précipices effroyables, nous entr’aidant les uns les autres; nous y trou- « vâmes quatre grandes chambres et au dedans plusieurs niches taillées « dans le roc pour servir de lit; mais ce qui nous surprit le plus, ce fut « que nous trouvâmes dans cette voûte, sur le haut de la montagne, des « coquilles de moules, et en quelques endroits en si grande quantité, « qu’il semblait que toute cette roche ne fût composée que de sable et de « coquilles. En revenant de Perse, nous vîmes le long de la mer Caspie « plusieurs de ces montagnes de coquilles. »
Je pourrais joindre à ce qui vient d’être rapporté beaucoup d’autres citations que je supprime, pour ne pas ennuyer ceux qui n’ont pas besoin de preuves surabondantes, et qui se sont assurés, comme moi, par leurs yeux, de l’existence de ces coquilles dans tous les lieux où on a voulu les chercher.
On trouve en France non-seulement les coquilles de nos côtes, mais encore des coquilles qu’on n’a jamais vues dans nos mers. II y a même des naturalistes qui prétendent que la quantité de ces coquilles étrangères pétrifiées est beaucoup plus grande que celle des coquilles de notre climat, mais je crois cette opinion mal fondée; car, indépendamment des coquillages qui habitent le fond de la mer et de ceux qui sont difficiles à pêcher, et que par conséquent on peut regarder comme inconnus ou même étrangers, quoiqu’ils puissent être nés dans nos mers, je vois en gros qu’en comparant les pétrifications avec les analogues vivants, il y en a plus de nos côtes que d’autres : par exemple, tous les peignes, la plupart des pétoncles, les moules, les huîtres, les glands de mer, la plupart des bue-
cins, les oreilles de mer, les patelles, le cœur-de-bœuf, les nautiles, les oursins à gros tubercules et à grosses pointes, les oursins châtaignes de mer, les étoiles, les dentales, les tubulites, les astroïtes, les cerveaux, les coraux, les madrépores, etc., qu’on trouve pétrifiés en tant d’endroits, sont certainement des productions de nos mers; et, quoiqu’on trouve en grande quantité les cornes d’ammon, les pierres lenticulaires, les pierres judaïques, les columnites, les vertèbres de grandes étoiles, et plusieurs autres pétrifications, comme les grosses vis, le buccin appelé abajour, les sabots, etc., dont l’analogue vivant est étranger ou inconnu, je suis convaincu, par mes observations, que le nombre de ces espèces est petit en comparaison de celui des coquilles pétrifiées de nos côtes1 : d’ailleurs, ce qui fait le fond de nos marbres et de presque toutes nos pierres à chaux et à bâtir, sont des madrépores, des astroïtes, et toutes ces autres productions formées par les insectes2 de la mer et qu’on appelait autrefois plantes marines; les coquilles, quelque abondantes qu’elles soient, ne font qu’un petit volume en comparaison de ces productions, qui toutes sont originaires de nos mers et surtout de la Méditerranée.
La mer Rouge est de toutes les mers celle qui produit le plus abondamment des coraux, des madrépores et des plantes marines; il n’y a peut-être point d’endroit qui en fournisse une plus grande variété que le port de Tor : dans un temps calme, il se présente aux yeux une si grande quantité de ces plantes, que le fond de la mer ressemble à une forêt; il y a des madrépores branchus qui ont jusqu’à huit et dix pieds de hauteur: on en trouve beaucoup dans la mer Méditerranée, à Marseille, près des côtes d’Italie et de Sicile; il y en a aussi en quantité dans la plupart des golfes de l’océan, autour des îles, sur les bancs, dans tous les climats tempérés ou la mer n’a qu’une profondeur médiocre.
M. Peyssonel avait observé et reconnu le premier que les coraux, les madrépores, etc., devaient leur origine à des animaux, et n’étaient pas des plantes, comme on le croyait et comme leur forme et leur accroissement paraissaient l’indiquer : on a voulu longtemps douter de la vérité de l’observation de M. Peyssonel3; quelques naturalistes, trop prévenus de leurs propres opinions, l’ont même rejetée d’abord avec une espèce de dédain ; cependant ils ont été obligés de reconnaître depuis peu la découverte de M. Peyssonel, et tout le monde est enfin convenu que ces prétendues plantes marines ne sont autre chose que des ruches, ou plutôt des loges