‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de CuvierChapitre 77 sur 251 · Suakem ou Suakin · texte numérisé non relu

Suakem ou Suakin

« verts en plusieurs endroits d’une espèce de gomme ou de glu verte, et « dans d’autres lieux, orange foncé. Or l’eau de cette mer étant plus claire « et plus transparente qu’aucune autre eau du monde, de sorte qu’à « 20 brasses de profondeur l’œil pénètre jusqu’au fond, surtout depuis « Suaquen jusqu’à l’extrémité du golfe, il arrive quelle paraît prendre la « couleur des choses qu’elle couvre : par exemple, lorsque les rocs sont «comme enduits de glu verte, l’eau qui passe par-dessus, paraît d’un « vert plus foncé que les rocs mêmes, et lorsque le fond est uniquement « de sable, l’eau paraît blanche; de même lorsque les rocs sont de corail, « dans le sens que j’ai donné à ce terme, et que la glu qui les environne « est rouge ou rougeâtre, l’eau se teint ou plutôt semble se teindre en * rouge; ainsi comme les rocs de cette couleur sont plus fréquents que les « blancs et les verts, Dom Jean conclut qu’on a dû donner au golfe Ara- « bique le nom de mer Rouge plutôt que celui de mer verte ou blanche; « il s’applaudit de cette découverte avec d’autant plus de raison , que la « méthode par laquelle il s’en était assuré ne pouvait lui laisser aucun « doute. Il faisait amarrer une flûte contre les rocs dans les lieux qui « n’avaient point assez de profondeur pour permettre aux vaisseaux d’ap- « procher, et souvent les matelots pouvaient exécuter ses ordres à leur « aise, sans avoir la mer plus haut que l’estomac à plus d’une demi-lieue «des rocs; la plus grande partie des pierres ou des cailloux qu’ils en « tiraient, dans les lieux où l’eau paraissait rouge, avaient aussi cette cou- « leur; dans l’eau qui paraissait verte, les pierres étaient vertes, et si l’eau « paraissait blanche, le fond était d’un sahle blanc, où l’on n’apercevait « point d’autre mélange. »

Depuis l’entrée de la mer Rouge au cap Gardafui jusqu’à la pointe de l’Afrique au cap de Bonne-Espérance, l’océan a une direction assez égale, et il ne forme aucun golfe considérable dans l’intérieur des terres; il y a seulement une espèce d’enfoncement à la côte de Mélinde, qu’on pourrait regarder comme faisant partie d’un grand golfe, si l’île de Madagascar était réunie à la terre ferme : il est vrai que cette île, quoique séparée par le large détroit de Mozambique, paraît avoir appartenu autrefois au continent, car il y a des sables fort hauts et d’une vaste étendue dans ce détroit, surtout du côté de Madagascar; ce qui reste de passage absolument libre dans ce détroit, n’est pas fort considérable.

En remontant la côte occidentale de l’Afrique depuis le cap de Bonne- Espérance jusqu’au cap Négro, les terres sont droites et dans la même direction, et il semble que toute cette longue côte ne soit qu’une suite de montagnes; c’est au moins un pays élevé qui ne produit, dans une étendue de plus de 500 lieues, aucune rivière considérable, à l’exception d’une ou de deux dont on n'a reconnu que l’embouchure; mais au delà du cap Négro la côte fait une courbe dans les terres qui, dans toute l’étendue de

cette courbe, paraissent être un pays plus bas qne le reste de l’Afrique, et qui est arrosé de plusieurs fleuves dont les plus grands sont le Coanza et le Zaïre. On compte depuis le cap Négro jusqu’au cap Gonzalvez vingtquatre embouchures de rivières toutes considérables, et l’espace contenu entre ces deux caps est d’environ 420 lieues en suivant les côtes. On peut croire que l’océan a un peu gagné sur ces terres basses de l’Afrique, non pas par son mouvement naturel d’orient en occident, qui est dans une direction contraire à celle qu’exigerait l’effet dont il est question, mais seulement parce que ces terres étant plus basses que toutes les autres, il les aura surmontées et minées presque sans effort. Du cap Gonsalvez au cap des Trois-Pointes l’océan forme un golfe fort ouvert 1 qui n’a rien de remarquable, sinon un cap fort avancé et situé à peu près dans le milieu de l’étendue des côtes qui forment ce golfe : on l’appelle le cap Formosa : il y a aussi trois îles dans la partie la plus méridionale de ce golfe, qui sont les îles Fernandpo, du Prince et de Saint-Thomas; ces îles paraissent être la continuation d’une chaîne de montagnes située entre Rio-del-Rey et le fleuve Jamoer. Du cap des Trois-Pointes au cap Palmas l’océan rentre un peu dans les terres, et du cap Palmas au cap Tagrin il n’y a rien de remarquable dans le gisement des terres; mais auprès du cap Tagrin l’océan fait un très-petit golfe dans les terres de Sierra-Liona, et plus haut un autre encore plus petit où sont les îles Risagas; ensuite on trouve le cap Yert qui est fort avancé dans la mer, et dont il paraît que les îles du même nom ne sont que la continuation, ou, si l’on veut, celle du cap Rlanc, qui est une terre élevée, encore plus considérable et plus avancée que celle du cap Yert. On trouve ensuite la côte montagneuse et sèche qui commence au cap Blanc et finit au cap Bajador; les îles Canaries paraissent être une continuation de ces montagnes; enfin entre les terres du Portugal et de l’Afrique l’océan fait un golfe fort ouvert, au milieu duquel est le fameux détroit de Gibraltar, par lequel l’Océan coule dans la Méditerranée avec une grande rapidité. Cette mer s’étend à près de 900 lieues dans l’intérieur des terres, et elle a plusieurs choses remarquables : premièrement elle ne participe pas d’une manière sensible au mouvement de flux et de reflux, et il n’y a que dans le golfe de Yenise, où elle se rétrécit beaucoup, que ce mouvement se fait sentir ; on prétend aussi s’être aperçu de quelque petit mouvement à Marseille et à la côte de Tripoli ; en second lieu elle contient de grandes îles, celle de Sicile, celles de Sardaigne, de Corse, de Chypre, de Majorque, etc., et l’une des plus grandes presqu’îles du monde, qui est l’Italie : elle a aussi un archipel, ou plutôt c’est de cet archipel de notre mer Méditerranée que les autres amas d’îles ont emprunté ce nom; mais cet archipel de la Méditerranée me paraît appartenir plutôt à la mer Noire,

1 Golfe de Guinée.

et il semble que ce pays de la Grèce ait été en partie noyé par les eaux surabondantes de la mer Noire, qui coulent dans la mer de Marmara, et de là dans la mer Méditerranée.

Je sais bien que quelques gens ont prétendu qu’il y avait dans le détroit de Gibraltar un double courant, l'un supérieur, qui portait l’eau de l’Océan dans la Méditerranée, et l’autre inférieur, dont l’effet, disent-ils, est contraire; mais cette opinion est évidemment fausse et contraire aux lois de l’hydrostatique 1 : on a dit de même que dans plusieurs autres endroits il y avait de ces courants inférieurs , dont la direction était opposée à celle du courant supérieur, comme dans le Bosphore, dans le détroit du Sund, etc. , et Marsilli 2 rapporte même des expériences qui ont été faites dans le Bosphore et qui prouvent ce fait; mais il y a grande apparence que les expériences ont été mal faites, puisque la chose est impossible et qu’elle répugne à toutes les notions que l’on a sur le mouvement des eaux3 : d’ailleurs Greaves, dans sa Pyramidographie, pag. 101 et 102, prouve par des expériences bien faites qu’il n’y a dans le Bosphore aucun courant inférieur dont la direction soit opposée au courant supérieur : ce qui a pu tromper Marsilli et les autres, c’est que dans le Bosphore, comme dans le détroit de Gibraltar et dans tous les fleuves qui coulent avec quelque rapidité, il y a un remous considérable le long des rivages, dont la direction est ordinairement différente, et quelquefois contraire à celle du courant principal des eaux.

Parcourons maintenant toutes les côtes du nouveau continent , et commençons par le point du cap Holdwith-Hope , situé au 73e degré latitude nord : c’est la terre la plus septentrionale que l’on connaisse dans le nouveau Groenland, elle n’est éloignée du cap Nord de Laponie que d’environ 160 ou 180 lieues; de ce cap on peut suivre la côte du Groenland jusqu’au cercle polaire ; là l’océan forme ün large détroit entre l’Islande et les terres du Groenland. On prétend que ce pays voisin de l’Islande n’est pas l’ancien Groenland que les Danois possédaient autrefois comme province dépendante de leur royaume; il y avait dans cet ancien Groenland des peuples policés et chrétiens, des évêques, des églises, des villes considérables par leur commerce ; les Danois y allaient aussi souvent et aussi aisément que les Espagnols pourraient aller aux Canaries : il existe encore, à ce qu’on assure, des titres et des ordonnances pour les affaires de ce pays , et tout cela n’est pas bien ancien ; cependant , sans qu’on puisse deviner comment ni pour-

1. « Arago a montré qu’au détroit de Gibraltar, où les eaux de l’Océan Atlantique pénètrent « en produisant un courant superüciel dirigé de l’ouest à l’est, un contre-courant inférieur «déverse les eaux de la Méditerranée dans le Grand Océan, et s’oppose à l’introduction du « courant polaire inférieur. » ( Cosmos, 1. 1, p. 357.)

Page 1