DES VENTS IRRÉGULIERS, DES OURAGANS, DES TROMBES
ET DE QUELQUES AUTRES PHÉNOMÈNES CAUSÉS PAR L’AGITATION DE LA MER ET DE l’AIR.
Les vents sont plus irréguliers sur terre que sur mer, et plus irréguliers dans les pays élevés que dans les pays de plaines. Les montagnes, non-seulement changent la direction des vents, mais même elles en produisent qui sont ou constants ou variables suivant les différentes causes : la fonte des neiges qui sont au-dessus des montagnes produit ordinairement des vents constants qui durent quelquefois assez longtemps; les vapeurs qui s’arrêtent contre les montagnes et qui s’y accumulent produisent des vents variables qui sont très-fréquents dans tous les climats, et il y a autant de variations dans ces mouvements de l’air, qu’il y a d’inégalités sur la surface de la terre. Nous ne pouvons donc donner sur cela que des exemples, et rapporter les faits qui sont avérés ; et comme nous manquons d’observations suivies sur la variation des vents, et même sur celle des saisons dans les différents pays, nous ne prétendons pas expliquer toutes les causes de ces différences, et nous nous bornerons à indiquer celles qui nous paraîtront les plus naturelles et les plus probables.
Dans les détroits, sur toutes les côtes avancées, à l’extrémité et aux environs de tous les promontoires, des presqu’îles et des caps, et dans tous les golfes étroits, les orages sont fréquents ; mais il y a outre cela des mers beaucoup plus orageuses que d’autres. L’Océan Indien, la mer du Japon, ia mer Magellanique. celle de la côte d’Afrique au delà des Canaries, et de l’autre côté vers la terre de Natal, la mer Rouge, la mer Vermeille, sont toutes fort sujettes aux tempêtes ; l’Océan Atlantique est aussi plus orageux que le Grand Océan, qu’on a appelé, à cause de sa tranquillité, mer Pacifique; cependant cette mer Pacifique n’est absolument tranquille qu’entre les tropiques et jusqu’au quart environ des zones tempérées; et plus on approche des pôles, plus elle est sujette à des vents variables dont le changement subit cause souvent des tempêtes.
Tous les continents terrestres sont sujets à des vents variables qui produisent souvent des effets singuliers : dans le royaume de Cachemire, qui est environné des montagnes du Caucase, on éprouve à la montagne Pire- Penjale des changements soudains; on passe, pour ainsi dire, de l’été à l’hiver en moins d’une heure; il y règne deux vents directement opposés, l’un de nord et l’autre de midi, que, selon Bernier, on sent successivement en moins de deux cents pas de distance. La position de cette montagne doit être singulière et mériterait d’être observée. Dans la presqu’île de l’Inde, qui est traversée du nord au sud par les montagnes de Gâte, on a l’hiver d’un côté de ces montagnes, et l’été de l’autre côté dans le même temps , en sorte que sur la côte de Coromandel l’air est serein, et tranquille et fort chaud, tandis qu’à celle de Malabar, quoique sous la même latitude, les pluies, les orages, les tempêtes, rendent l’air aussi froid qu’il peut l’être dans ce climat, et au contraire, lorsqu’on a l’été à Malabar, on a l’hiver à Coromandel. Cette même différence se trouve des deux côtés du cap de Rosalgate en Arabie : dans la partie de la mer qui est au nord du cap, il règne une grande tranquillité, tandis que dans la partie qui est au sud on éprouve de violentes tempêtes. Il en est encore de même dans l’île de Ceylan : l’hiver et les grands vents se font sentir dans la partie septentrionale de l’île, tandis que dans les parties méridionales il fait un très-beau temps d’été; et au contraire, quand la partie septentrionale jouit de la douceur de l’été, la partie méridionale à son tour est plongée dans un air sombre, orageux et pluvieux : cela arrive, non-seulement dans plusieurs endroits du continent des Indes, mais aussi dans plusieurs îles : par exemple, à Céram, qui est une longue île dans le voisinage d’Amboine, on a l’hiver dans la partie septentrionale de l'ile, et l’été en même temps dans la partie méridionale, et l’intervalle qui sépare les deux saisons n’est pas de trois ou quatre lieues.
En Égypte, il règne souvent pendant Pété des vents du midi qui sont si chauds qu’ils empêchent la respiration; ils élèvent une si grande quantité de sable, qu’il semble que le ciel est couvert de nuages épais ; ce sable est si fin et il est chassé avec tant de violence, qu’il pénètre partout, et même dans les coffres les mieux fermés : lorsque ces vents durent plusieurs jours ils causent des maladies épidémiques, et souvent elles sont suivies d’une grande mortalité. Il pleut très-rarement en Égypte; cependant tous les ans il y a quelques jours de pluie pendant les mois de décembre , janvier et février; il s’y forme aussi des brouillards épais qui y sont plus fréquents que les pluies, surtout aux environs du Caire; ces brouillards commencent au mois de novembre et continuent pendant l’hiver; ils s’élèvent avant le lever du soleil : pendant toute l’année il tombe une rosée si abondante, lorsque le ciel est serein, qu’on pourrait la prendre pour une petite pluie.
Dans la Perse, l’hiver commence en novembre et dure jusqu’en mars ; le froid y est assez fort pour y former de la glace, et il tombe beaucoup de i. 47
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neige dans les montagnes et souvent un peu dans les plaines : depuis le mois de mars jusqu’au mois de mai il s’élève des vents qui soufflent avec force et qui ramènent la chaleur ; du mois de mai au mois de septembre le ciel est serein, et la chaleur de la saison est modérée pendant la nuit par des vents frais qui s’élèvent tous les soirs et qui durent jusqu’au lendemain matin, et en automne il se fait des vents qui, comme ceux du printemps, soufflent avec force ; cependant quoique ces vents soient assez violents, il est rare qu’ils produisent des ouragans et des tempêtes ; mais il s’élève souvent pendant l’été, le long du golfe Persique, un vent très-dangereux que les habitants appellent Samyel, et qui est encore plus chaud et plus terrible que celui d’Égypte dont nous venons de parler ; ce vent est suffocant et mortel, son action est presque semblable à celle d’un tourbillon de vapeur enflammée, et on ne peut en éviter les effets lorsqu’on s’y trouve malheureusement enveloppé. Il s’élève aussi sur la mer Rouge, en été, et sur les terres de l’Arabie, un vent de même espèce qui suffoque les hommes et les animaux et qui transporte une si grande quantité de sable, que bien des gens prétendent que cette mer se trouvera comblée avec le temps par l’entassement successif des sables qui y tombent. Il y a souvent de ces nuées de sable, en Arabie, qui obscurcissent l’air et qui forment des tourbillons dangereux. A la Yera-Cruz, lorsque le vent de nord souffle, les maisons de la ville sont presque enterrées sous le sable qu’un vent pareil amène: il s’élève aussi des vents chauds en été à Négapatam dans la presque île de l’Inde, aussi bien qu’à Pétapouli1 et à Mazulipatam; ces vents brûlants, qui font périr les hommes, ne sont heureusement pas de longue durée, mais ils sont violents, et plus ils ont de vitesse et plus ils sont brûlants, au lieu que tous les autres vents rafraîchissent d’autant plus qu’ils ont plus de vitesse ; cette différence ne vient que du degré de chaleur de l’air : tant que la chaleur de l’air est moindre que celle du corps des animaux, le mouvement de l’air est rafraîchissant; mais, si la chaleur de l’air est plus grande que celle du corps, alors le mouvement de l’air ne peut qu’échauffer et brûler. A Goa, l’hiver, ou plutôt le temps des pluies et des tempêtes, estaux mois de mai, de juin et de juillet : sans cela les chaleurs y seraient insupportables.
Le cap de Bonne-Espérance est fameux par ses tempêtes et par le nuage singulier qui les produit : ce nuage ne paraît d’abord que comme une petite tache ronde dans le ciel, et les matelots l’ont appelé OEil-de-bœuf ; j’imagine que c’est parce qu’il se soutient à une très-grande hauteur qu’il paraît si petit. De tous les voyageurs qui ont parlé de ce nuage, Kolbe me paraît être celui qui l’a examiné avec le plus d’attention; voici ce qu’il en dit (tome I, page 224 et suiv.) : « Le nuage qu’on voit sur les montagnes de la « Table, ou du Diable, ou du Yent, est composé, si je ne me trompe, d’une
1 Pétapilly.
«infinité de petites particules poussées, premièrement contre les mon- « tagnes du cap, qui sont à l’est, par les vents d’est qui régnent pendant « presque toute l’année dans la zone torride ; ces particules ainsi poussées « sont arrêtées dans leur cours par ces hautes montagnes et se ramassent « sur leur côté oriental ; alors elles deviennent visibles et y forment de petits « monceaux ou assemblages de nuages, qui, étant incessamment poussés « par le vent d’est, s’élèvent au sommet de ces montagnes; ils n’y restent « pas longtemps tranquilles et arrêtés; contraints d’avancer, ils s’engouf- „ fient entre les collines qui sont devant eux, où ils sont serrés et pressés « comme dans une manière de canal ; le vent les presse au-dessous, et « les côtés opposés de deux montagnes les retiennent à droite et à gauche;
« lorsqu'en avançant toujours ils parviennent au pied de quelque montagne i où la campagne est un peu plus ouverte, ils s’étendent, se déploient et » deviennent de nouveau invisibles ; mais bientôt ils sont chassés sur les « montagnes par les nouveaux nuages qui sont poussés derrière eux , et « parviennent ainsi, avec beaucoup d’impétuosité, sur les montagnes les « plus hautes du cap, qui sont celles du Yent et de la Table, où règne alors « un vent tout contraire; là il se fait un conflit affreux, ils sont poussés « par derrière et repoussés par devant, ce qui produit des tourbillons hor- « ribles, soit sur les hautes montagnes dont je parle, soit dans la vallée de « la Table, où ces nuages voudraient se précipiter. Lorsque le vent denord- « ouest a cédé le champ de bataille, celui de sud-est augmente et continue « de souffler avec plus ou moins de violence pendant son semestre ; il se « renforce pendant que le nuage de l’OEil-de-bœuf est épais, parce que les « particules qui viennent s’y amasser par derrière s’efforcent d’avancer ; il « diminue lorsqu’il est moins épais , parce qu’alors moins de particules « pressent par derrière ; il baisse entièrement lorsque le nuage ne paraît « plus, parce qu’il n’y vient plus de l’est de nouvelles particules, ou qu’il « n’en arrive pas assez; le nuage enfin ne se dissipe point, ou plutôt paraît « toujours à peu près de même grosseur, parce que de nouvelles matières « remplacent par derrière celles qui se dissipent par devant.
« Toutes ces circonstances du phénomène conduisent à une hypothèse « qui en explique bien toutes les parties : 1° Derrière la montagne de la « Table on remarque une espèce de sentier ou une traînée de légers brouil- « lards blancs, qui, commençant sur la descente orientale de cette montagne, « aboutit à la mer et occupe dans son étendue les montagnes de Pierre. Je « me suis très-souvent occupé à contempler cette traînée qui, suivant moi , « était causée par le passage rapide des particules dont je parle, depuis les « montagnes de Pierre jusqu’à celle de la Table.
« Ces particules, que je suppose, doivent être extrêmement embarrassées « dans leur marche par les fréquents chocs et contre-chocs causés non- « seulement par les montagnes, mais encore par les vents de sud et d’est
DES VENTS, DES OURAGANS
« qui régnent aux lieux circonvoisins du cap ; c’est ici ma seconde observa- « tion : j’ai déjà parlé des deux montagnes qui sont situées sur les pointes de « la baie Falzo ou fausse baie, l’une s’appelle la Lèvre-Pendante et l’autre « Norvège. Lorsque les particules que je conçois sont poussées sur ces « montagnes par les vents d’est, elles en sont repoussées par les vents de « sud, ce qui les porte sur les montagnes voisines; elles y sont arrêtées « pendant quelque temps et y paraissent en nuages, comme elles le faisaient « sur les deux montagnes de la baie Falso et même un peu davantage. Ces « nuages sont souvent fort épais sur la Hollande hottentote, sur les monte tagnes de Stellenbosch , de Drakenstein et de Pierre; mais surtout sur la « montagne de la Table et sur celle du Diable.
« Enfin , ce qui confirme mon opinion est que constamment deux ou trois « jours avant que les vents de sud-est soufflent, on aperçoit sur la Tète-du- « Lion de petits nuages noirs qui la couvrent; ces nuages sont, suivant moi, « composés des particules dont j’ai parlé; si le vent de nord-ouest règne « encore lorsqu’elles arrivent, elles sont arrêtées dans leur course, mais « elles ne sont jamais chassées tort loin jusqu’à ce que le vent de sud-est « commence. »
Les premiers navigateurs qui ont approché du cap de Bonne-Espérance ignoraient les effets de ces nuages funestes, qui semblent se former lentement, tranquillement et sans aucun mouvement sensible dans l’air, et qui tout d’un coup lancent la tempête et causent un orage qui précipite les vaisseaux dans le fond de la mer, surtout lorsque les voiles sont déployées. Dans la terre de Natal, il se forme aussi un petit nuage semblable à l’OEil-debœuf du cap de Bonne-Espérance, et de ce nuage il sort un vent terrible et qui produit les mêmes effets ; dans la mer qui est entre l’Afrique et l’Amérique, surtout sous l’équateur et dans les parties voisines de l’équateur, il s’élève très-souvent de ces espèces de tempêtes ; près de la côte de Guinée, il se fait quelquefois trois ou quatre de ces orages en un jour; ils sont causés et annoncés, comme ceux du cap de Bonne-Espérance, par de petits nuages noirs; le reste du ciel est ordinairement fort serein et la mer tranquille. Le premier coup de vent qui sort de ces nuages est furieux, et ferait périr les vaisseaux en pleine mer, si l’on ne prenait pas auparavant la précaution de caler les voiles ; c’est principalement aux mois d’avril, de mai et de juin qu’on éprouve ces tempêtes sur la mer de Guinée, parce qu’il n’y règne aucun vent réglé dans cette saison ; et plus bas, en descendant à Loango, la saison de ces orages sur la mer voisine des côtes de Loango est celle des mois de janvier, février, mars et avril. De l’autre côté de l’Afrique, au cap de Gardafu, il s’élève de ces espèces de tempêtes au mois de mai, et les nuages qui les produisent sont ordinairement au nord, comme ceux du cap de Bonne-Espérance.
Toutes ces tempêtes sont donc produites par des vents qui sortent d’un
nuage et qui ont une direction, soit du nord au sud, soit du nord-est au sudouest, etc. ; mais il y a d’autres espèces de tempêtes que l’on appelle des ouragans, qui sont encore plus violentes que celles-ci, et dans lesquelles les vents semblent venir de tous les côtés; ils ont un mouvement de tourbillon et de tournoiement auquel rien ne peut résister. Le calme précède ordinairement ces horribles tempêtes, et la mer paraît alors aussi unie qu’une glace; mais dans un instant la fureur des vents élève les vagues jusqu’aux nues. Il y a des endroits dans la mer où l’on ne peut pas aborder, parce que alternativement il y a toujours ou des calmes ou des ouragans de cette espèce; les Espagnols ont appelé ces endroits calmes et tornados : les plus considérables sont auprès de la Guinée à 2 ou 3 degrés latitude nord ; ils ont environ 300 ou 350 lieues de longueur sur autant de largeur, ce qui t'aitun espace de plus de 100,000 lieues carrées; le calme ou les orages sont presque continuels sur cette côte de Guinée, et il y a des vaisseaux qui y ont été retenus trois mois sans pouvoir en sortir.
Lorsque les vents contraires arrivent à la fois dans le même endroit, comme à un centre, ils produisent ces tourbillons et ces tournoiements d’air par la contrariété de leur mouvement, comme les courants contraires produisent dans l’eau des gouffres ou des tournoiements; mais lorsque ces vents trouvent en opposition d’autres vents qui contre-bal ancent de loin leur action, alors ils tournent autour d’un grand espace dans lequel il règne un calme perpétuel, et c’est ce qui forme les calmes dont nous parlons, et desquels il est souvent impossible de sortir. Ces endroits de la mer sont marqués sur les globes de Sénex, aussi bien que les directions des différents vents qui régnent ordinairement dans toutes les mers. A la vérité, je serais porté à croire que la contrariété seule des vents ne pourrait pas produire cet effet, si la direction des côtes et la forme particulière du fond de la mer dans ces endroits n’y contribuaient pas ; j’imagine donc que les courants causés en effet par les vents, mais dirigés par la forme des côtes et des inégalités du fond de la mer, viennent tous aboutir dans ces endroits, et que leurs directions opposées et contraires forment les tornados en question dans une plaine environnée de tous côtés d’une chaîne de montagnes.
Les gouffres ne paraissent être autre chose que des tournoiements d’eau causés par l’action de deux ou de plusieurs courants opposés; l’Euripe, si fameux parla mort d’Aristote1, absorbe et rejette alternativement les eaux sept fois en vingt-quatre heures : ce gouffre est près des côtes de la Grèce. Le Carybde, qui est près du détroit de Sicile, rejette et absorbe les eaux trois fois en vingt-quatre heures : au reste, on n’est pas trop sûr du nombre de ces alternatives de mouvement dans ces gouffres. Le docteur Placentia, dans son Traité qui a pour titre YEgeo redivivo, dit que l’Euripe a des mou-
1. Si fameux par la mort d'Aristote Pure faille. Ce grand homme mourut de maladie,
à l’ige de soixante-trois ans.
DES VENTS, DES OURAGANS
vements irréguliers pendant dix-huit ou dix-neuf jours de chaque mois, et des mouvements réguliers pendant onze jours; qu’ordinairement il ne grossit que d’un pied et rarement de deux pieds; il dit aussi que les auteurs ne s’accordent pas sur le flux et le reflux de l’Euripe ; que les uns disent qu’il se fait deux fois, d’autres sept, d’autres onze, d’autres douze, d’autres quatorze fois en vingt-quatre heures, mais que Loirius, l’ayant examiné de suite pendant un jour entier, il l’avait observé à chaque six heures d’une manière évidente et avec un mouvement si violent, qu’à chaque fois il pouvait faire tourner alternativement les roues d’un moulin.
Le plus grand gouffre que l’on connaisse est celui de la mer de Norvège; on assure qu’il a plus de vingt lieues de circuit ; il absorbe pendant six heures tout ce qui est dans son voisinage, l’eau, les baleines, les vaisseaux, et rend ensuite pendant autant de temps tout ce qu’il a absorbé.
Il n’est pas nécessaire de supposer dans le fond de la mer des trous et des abîmes qui engloutissent continuellement les eaux, pour rendre raison de ces gouffres; on sait que, quand l’eau a deux directions contraires, la composition de ces mouvements produit un tournoiement circulaire et semble former un vide dans le centre de ce mouvement, comme on peut l’observer dans plusieurs endroits auprès des piles qui soutiennent les arches des ponts, surtout dans les rivières rapides; il en est de même des gouffres de la mer, ils sont produits par le mouvement de deux ou de plusieurs courants contraires ; et comme le flux et le reflux sont la principale cause des courants, en sorte que pendant le flux ils sont dirigés d’un côté et que pendant le reflux ils vont en sens contraire, il n’est pas étonnant que les gouffres qui résultent de ces courants attirent et engloutissent pendant quelques heures tout ce qui les environne, et qu’ils rejettent ensuite pendant tout autant de temps tout ce qu’ils ont absorbé.
Les gouffres ne sont donc que des tournoiements d’eau qui sont produits par des courants opposés1, et les ouragans ne sont que des tourbillons ou tournoiements d’air produits par des vents contraires; ces ouragans sont communs dans la mer de la Chine et du Japon, dans celle des îles Antilles et en plusieurs autres endroits de la mer, surtout auprès des terres avancées et des côtes élevées, mais ils sont encore plus fréquents sur la terre, et les effets en sont quelquefois prodigieux. « J’ai vu, dit Bellarmin, je ne « le croirais pas si je ne l’eusse pas vu, une fosse énorme creusée par le « vent, et toute la terre de cette fosse emportée sur un village, en sorte que « l’endroit d’où la terre avait été enlevée paraissait un trou épouvantable , « et que le village fut entièrement enterré par cette terre transportée. »
1. En effet, lorsque deux courants, d’une direction contraire et d’une force égale, se rencontrent dans un passage étroit , ils tournent jusqu’à ce qu’ils se réunissent , ou que l’un des $.eux s’échappe : c’est ce qu’on appelle aujourd’hui tournants et que Buffon appelait gouffres ou tournoiements.
^Bellarminus, De ascensu mentis in Deum. ) On peut voir, dans Y Histoire de l'Académie des Sciences et dans les Transactions -philosophiques , le détail des effets de plusieurs ouragans qui paraissent inconcevables, et qu’on aurait de la peine à croire, si les faits n’étaient attestés par un grand nombre de témoins oculaires, véridiques et intelligents.
Il en est de même des trombes, que les navigateurs ne voient jamais sans crainte et sans admiration : ces trombes sont fort fréquentes auprès de certaines côtes de la Méditerranée, surtout lorsque le ciel est fort couvert et que le vent souffle en même temps de plusieurs côtés; elles sont plus communes près des caps de Laodicée, de Grecgo et de Carmel que dans les autres parties de la Méditerranée. La plupart de ces trombes sont autant de cylindres d’eau qui tombent des nues, quoiqu’il semble quelquefois, surtout quand on est à quelque distance, que l’eau de la mer s’élève en haut*. (Yoyez les Voijages de Shaiv, vol. II, p. 56.)
Mais il faut distinguer deux espèces de trombes : la première, qui est la trombe dont nous venons de parler, n’est autre chose qu’une nuée épaisse, comprimée, resserrée et réduite en un petit espace par des vents opposés et contraires, lesquels, soufflant en même temps de plusieurs côtés, donnent à la nuée la forme d’un tourbillon cylindrique, et font que l’eau tombe tout à la fois sous cette forme cylindrique ; la quantité d’eau est si grande et la chute en est si précipitée, que, si malheureusement une de ces trombes tombait sur un vaisseau, elle le briserait et le submergerait dans un instant. On prétend, et cela pourrait être fondé, qu’en tirant sur la trombe plusieurs coups de canon chargés à boulet, on la rompt, et que cette commotion de l’air la fait cesser assez promptement1 2; cela revient à l’effet des cloches qu’on sonne pour écarter les nuages 3 qui portent le tonnerre et la grêle.
L’autre espèce de trombe s’appelle typhon ; et plusieurs auteurs ont confondu le typhon avec l’ouragan , surtout en parlant des tempêtes de la mer de la Chine, qui est en effet sujette à tous deux ; cependant ils ont des causes bien différentes. Le typhon ne descend pas des nuages comme la première espèce de trombe, il n’est pas uniquement produit par le tournoiement des vents comme l’ouragan, il s’élève de la mer vers le ciel avec une grande violence, et, quoique ces typhons ressemblent aux tourbillons qui s’élèvent sur la
1. « Au-dessous d’un nuage épais , la mer s’agite de mouvements violents , les flots s’élancent <; avec rapidité vers la masse d’eau agitée : y étant arrivés, ils sont dispersés en vapeurs aqueuses, « et s’élèvent en tourbillonnant , suivant une spirale , vers le nuage. Cette colonne conique et « ascendante est rencontrée par une autre colonne descendante qui , du centre de la nue , se
« penche vers la colonne marine et s’y réunit Toute la colonne se présente comme un cylindre
« creux... » ( Abrégé de géogr. univ. de Maltebrun. )
2. La trombe étant due, en grande partie, à l’action des vents, on conçoit qu’une forte commotion de l’air puisse la rompre.
3. Pour écarter les nuages. Franklin n’avait pas encore prouvé que la foudre n’est qu’une étincelle électrique. Sa belle expérience est du mois de juin 1752. Les métaux sont les meilleurs conducteurs de l 'électricité.
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terre en tournoyant, ils ont une autre origine. On voit souvent, lorsque les vents sont violents et contraires , les ouragans élever des tourbillons de sable, de terre, et souvent ils enlèvent et transportent dans ce tourbillon les maisons, les arbres, les animaux. Les typhons de mer, au contraire, restent dans la même place, et ils n’ont pas d’autre cause que celle des feux souterrains, car la mer est alors dans une grande ébullition et l’air est si fort rempli d’exhalaisons sulfureuses, que le ciel paraît caché d’une croûte couleur de cuivre, quoiqu’il n’y ait aucun nuage et qu’on puisse voir à travers ces vapeurs le soleil et les étoiles : c’est à ces feux souterrains qu’on peut attribuer la tiédeur de la mer de la Chine en hiver, où ces typhons sont très-fréquents. (Voyez Acta erud. Lips . Suppl., 1. 1, p. 405.)
Nous allons donner quelques exemples de la manière dont ils se produisent : Voici ce que dit Thévenot dans son Voyage du Levant : « Nous vîmes « des trombes dans le golfe Persique entre les îles Quésomo , Laréca et « Ormus. Je crois que peu de personnes ont considéré les trombes avec « toute l’attention que j’ai faite dans la rencontre dont je viens de parler, « et peut-être qu’on n’a jamais fait les remarques que le hasard m’a donné « lieu de faire; je les exposerai avec toute la simplicité dont je fais profession « dans tout le récit de mon voyage, afin de rendre les choses plus sensibles « et plus aisées à comprendre.
« La première qui parut à nos yeux était du côté du nord ou tramontane, « entre nous et l’île Quésomo, à la portée d’un fusil du vaisseau; nous .« avions alors la proue à grec-levant ou nord-est. Nous aperçûmes d’abord « en cet endroit l’eau qui bouillonnait et était élevée de la surface de la mer « d’environ un pied ; elle était blanchâtre, et au-dessus paraissait comme « une fumée noire un peu épaisse, de manière que cela ressemblait propre- « ment à un tas de paille où l’on aurait mis le feu, mais qui ne ferait encore « que fumer; cela faisait un bruit sourd semblable à celui d’un torrent qui « court, avec beaucoup de violence, dans un profond vallon ; mais ce bruit, « était mêlé d’un autre un peu plus clair, semblable à un fort sifflement de « serpents ou d’oies; un peu après nous vîmes comme un canal obscur qui « avait assez de ressemblance à une fumée qui va montant aux nues en « tournant avec beaucoup de vitesse, et ce canal paraissait gros comme le « doigt, et le même bruit continuait toujours. Ensuite la lumière nous en « ôta la vue, et nous connûmes que cette trombe était finie, parce que nous « vîmes que cette trombe ne s’élevait plus, et ainsi la durée n’avait pas été « de plus d’un demi-quart-d’heure. Celle-là finie, nous en vîmes une autre « du côté du midi, qui commença de la même manière qu’avait fait la pré- « cédente ; presque aussitôt il s’en fit une semblable à côté de celle-ci vers « le couchant, et incontinent après une troisième à côté de cette seconde; « la plus éloignée des trois pouvait être à portée du mousquet; loin de nous, « elles paraissaient toutes trois comme trois tas de paille hauts d’un pied et
« demi ou de deux, qui fumaient beaucoup et faisaient même bruit que la «première. Ensuite nous vîmes tout autant de canaux qui venaient depuis « les nues sur ces endroits où l’eau était élevée, et chacun de ces canaux « était large par le bout qui tenait à la nue, comme le large bout d’une «trompette, et faisait la même figure (pour l’expliquer intelligiblement) « que peut faire la mamelle ou la tette d’un animal tirée perpendiculaire- « ment par quelques poids. Ces canaux paraissaient blancs d’une blancheur « blafarde, et je crois que c’était l’eau qui était dans ces canaux transparents « qui les faisait paraître blancs ; car apparemment ils étaient déjà formés « avant que de tirer de l’eau, selon qu’on peut juger par ce qui suit, et lors- « qu'ils étaient vides ils ne paraissaient pas, de même qu’un canal de verre « fort clair, exposé au jour devant nos yeux à quelque distance, ne paraît « pas s’il n’est rempli de quelque liqueur teinte. Ces canaux n’étaient pas «droits, mais courbés en quelques endroits, même ils n’étaient pas per- « pendiculaires ; au contraire, depuis les nues où ils paraissaient entés «jusqu’aux endroits où ils tiraient l’eau, ils étaient fort inclinés; et ce qui « est de plus particulier, c’est que la nue où était attachée la seconde de « ces trois, ayant été chassée du vent, ce canal la suivit sans se rompre et « sans quitter le lieu où il tirait l’eau, et passant derrière le canal de la « première, ils furent quelque temps croisés comme en sautoir ou en croix « de Saint-André. Au commencement ils étaient tous trois gros comme le « doigt, si ce n’est auprès de la nue qu’ils étaient plus gros, comme j’ai « déjà remarqué ; mais dans la suite celui de la première de ces trois se « grossit considérablement : pour ce qui est des deux autres, je n’en ai « autre chose à dire, car la dernière formée ne dura guère davantage « qu’avait duré celle que nous avions vue du côté du nord. La seconde du « côté du midi dura environ un quart d’heure, mais la première de ce « même côté dura un peu davantage, et ce fut celle qui nous donna le plus « de crainte; et c’est de celle-là qu’il me reste encore quelque chose à dire. « D’abord son canal était gros comme le doigt, ensuite il se fit gros comme « le bras, et après comme la jambe, et enfin comme un gros tronc d’arbre, « autant qu’un homme pourrait embrasser. Nous voyions distinctement « au travers de ce corps transparent l’eau qui montait en serpentant un « peu, et quelquefois il diminuait un peu de grosseur, tantôt par le haut et « tantôt par le bas : pour lors il ressemblait justement à un boyau rempli « de quelque matière fluide que l’on presserait avec les doigts, ou par haut « pour faire descendre cette liqueur, ou par bas pour la faire monter, et « je me persuadai que c’était la violence du vent qui faisait ces changements, « faisant monter l’eau fort vite lorsqu’il pressait le canal par le bas, et la « faisant descendre lorsqu’il le pressait par le haut. Après cela il diminua « tellement de grosseur qu’il était plus menu que le bras, comme un boyau <' qu’on allonge en le tirant perpendiculairement, ensuite il retourna gros
DES VENTS, DES OURAGANS
« comme la cuisse, après il redevint fort menu, enfin je vis que l’eau élevée « sur la superficie de la mer commençait à s’abaisser, et le bout du canal, « qui lui touchait, s’en sépara et s’étrécit, comme si on l’eût lié, et alors la « lumière, qui nous parut par le moyen d’un nuage qui se détourna, m’en « ôta la vue ; je ne laissai pas de regarder encore quelque temps si je ne « le reverrais point, parce que j’avais remarqué que par trois ou quatre « fois le canal de la seconde de ce même côté du midi nous avait paru se « rompre par le milieu, et incontinent après nous le revoyions entier, et ce « n’était que la lumière qui nous en cachait la moitié ; mais j’eus beau « regarder avec toute l’attention possible, je ne revis plus celui-ci, et il ne « se fit plus de trombe, etc.
« Ces trombes sont fort dangereuses sur mer ; car si elles viennent sur « un vaisseau elles se mêlent dans les voiles : en sorte que quelquefois elles « l’enlèvent, et le laissant ensuite retomber, elles le coulent à fond, et cela «arrive particulièrement quand c’est un petit vaisseau ou une barque; « tout au moins si elles n’enlèvent pas un vaisseau elles rompent toutes « les voiles ou bien laissent tomber dedans toute l’eau qu’elles tiennent, ce « qui le fait souvent couler à fond. Je ne doute point que ce ne soit par de « semblables accidents que plusieurs des vaisseaux dont on n’a jamais eu « de nouvelles ont été perdus, puisqu’il n’y a que trop d’exemples de ceux « que l’on a su de certitude avoir péri de cette manière. »
Je soupçonne qu’il y a plusieurs illusions d’optique dans les phénomènes que ce voyageur nous raconte ; mais j’ai été bien aise de rapporter les faits tels qu’il a cru les voir, afin qu’on puisse ou les vérifier, ou du moins les comparer avec ceux que rapportent les autres voyageurs. “Voici la description qu’en donne Le Gentil dans son Voyage autour du monde : « A « onze heures du matin, l’air étant chargé de nuages, nous vîmes autour « de notre vaisseau, à un quart de lieue environ de distance, six trombes « de mer qui se formèrent avec un bruit sourd, semblable à celui que fait « l’eau en coulant dans des canaux souterrains; ce bruit s’accrut peu à peu, « et ressemblait au sifflement que font les cordages d’un vaisseau lorsqu’un « vent impétueux s’y mêle. Nous remarquâmes d’abord l’eau qui bouillon- « nait et qui s’élevait au-dessus de la surface de la mer d’environ un pied «et demi; il paraissait au-dessus de ce bouillonnement un brouillard, ou « plutôt une fumée épaisse d’une couleur pâle, et cette fumée formait une « espèce de canal qui montait à la nue.
« Les canaux ou manches de ces trombes se pliaient selon que le vent « emportait les nues auxquelles ils étaient attachés, et malgré l’impulsion « du vent, non-seulement ils ne se détachaient pas, mais encore il semblait « qu’ils allongeassent pour les suivre, en s’étrécissant et se grossissant à « mesure que le nuage s’élevait ou se baissait.
« Ces phénomènes nous causèrent beaucoup de frayeur, et nos matelots,
« au lieu de s’enhardir, fomentaient leur peur par les contes qu'ils débitaient. « Si ces trombes, disaient-ils, viennent à tomber sur notre vaisseau elles « l’enlèveront, et le laissant ensuite retomber, elles le submergeront ; d’aucc très (et ceux-ci étaient les officiers) répondaient d’un ton décisif qu’elles « n’enlèveraient pas le vaisseau , mais que venant à le rencontrer sur leur « route, cet obstacle romprait la communication qu’elles avaient avec l’eau « de la mer, et qu’étant pleines d’eau, toute l’eau qu’elles renfermaient « tomberait perpendiculairement sur le tillacdu vaisseau et le briserait.
« Pour prévenir ce malheur Qn amena les voiles et on chargea le canon, « les gens de mer prétendant que le bruit du canon agitant l’air, fait crever « les trombes et les dissipe ; mais n-ous n’eûmes pas besoin de recourir à ce « remède ; quand elles eurent couru pendant dix minutes autour du vais- « seau, les unes à un quart de lieue, les autres à une moindre distance, «. nous vîmes que les canaux s’étrécissaient peu à peu, qu’ils se détachèrent « de la superficie de la mer, et qu’enfin ils se dissipèrent. » (T. I, p. 191. ) Il paraît, par la description que ces deux voyageurs donnent des trombes, qu’elles sont produites, au moins en partie, par l’action d’un feu ou d’une fumée qui s’élève du fond de la mer avec une grande violence, et qu’elles sont fort différentes de l’autre espèce de trombe qui est produite par l’action des vents contraires, et par la compression forcée et la résolution subite d’un ou de plusieurs nuages, comme le décrit M. Shaw (t. II, p. 56) : « Les « trombes, dit-il, que j’ai eu occasion de voir m’ont paru autant de cylindres « d’eau qui tombaient des nuées, quoique par la réflexion des colonnes qui « descendent ou par les gouttes qui se détachent de l’eau qu’elles contien- « nent et qui tombent, il semble quelquefois, surtout quand on en est à « quelque distance, que l’eau s’élève de la mer en haut. Pour rendre raison « de ce phénomène on peut supposer que les nuées étant assemblées dans « un même endroit par des vents opposés, ils les obligent, en les pressant « avec violence, de se condenser et de descendre en tourbillons. »
Il reste beaucoup de faits à acquérir avant qu’on puisse donner une explication complète de ces phénomènes 4; il me paraît seulement que, s’il y a sous les eaux de la mer des terrains mêlés de soufre, de bitume et de minéraux, comme l’on n’en peut guère douter, on peut concevoir que, ces matières, venant à s’enflammer, produisent une grande quantité d’air “ , comme en produit la poudre à canon; que cette quantité d’air, nouvellement généré et prodigieusement raréfié, s’échappe et monte avec rapidité, ce qui doit élever l’eau et peut produire ces trombes qui s’élèvent de la mer vers le ciel ; et de même, si, par l’inflammation des matières sulfureuses que contient un
a. Voyez Y Analyse de l’air de M. Haies, et le Traité de l’Artillerie de M. Robins.
1. L’explication complète de ces phénomènes n’a point été donnée encore. Quelques physiciens se sont attachés , dans ces derniers temps , à étudier le rôle que paraît y jouer l’électricité. (Voyez surtout Peltier : Traité des trombes. — 1840 )
DES VENTS, DES OURAGANS, ETC
nuage, il se forme un courant d’air qui descende perpendiculairement du nuage vers la mer, toutes les parties aqueuses que contient le nuage peuvent suivre le courant d’air et former une trombe qui tombe du ciel sur la mer; mais il faut avouer que l’explication de cette espèce de trombe, non plus que celle que nous avons donnée par le tournoiement des vents et la compression des nuages, ne satisfait pas encore à tout, caron aura raison de nous demander pourquoi l’on ne voit pas plus souvent sur la terre, comme sur la mer, de ces espèces de trombes qui tombent perpendiculairement des nuages.
U Histoire de l’Académie, année 1727, fait mention d’une trombe de terre qui parut à Capestang près de Béziers : c’était une colonne assez noire qui descendait d’une nue jusqu’à terre, et diminuait toujours de largeur en approchant de la terre, où elle se terminait en pointe; elle obéissait au vent qui soufflait de l’ouest au sud-ouest; elle était accompagnée d’une espèce de fumée fort épaisse et d’un bruit pareil à celui d’une mer fort agitée, arrachant quantité de rejetons d’olivier, déracinant des arbres et jusqu’à un gros noyer, qu’elle transporta jusqu’à quarante ou cinquante pas, et marquant son chemin par une large trace bien battue où trois carrosses de front auraient passé ; il parut une autre colonne de la même figure , mais qui se joignit bientôt à la première, et, après que le tout eut disparu , il tomba une grande quantité de grêle.
Cette espèce de trombe paraît être encore différente des deux autres ; il n’est pas dit qu’elle contînt de l’eau, et il semble, tant par ce que je viens d’en rapporter, que par l’explication qu’en a donnée M. Andoque lorsqu’il a fait part de l’observation de ce phénomène à l’Académie, que cette trombe n’était qu’un tourbillon de vent épaissi et rendu visible par la poussière et les vapeurs condensées qu’il contenait. (Voyez YHist. de l’ Acad., an. 1727, p. 4etsuiv.) Dans la même histoire, année 1741, il est parlé d’une trombe vue sur le lac de Genève : c’était une colonne dont la partie supérieure aboutissait à un nuage assez noir, et dont la partie inférieure, qui était plus étroite, se terminait un peu au-dessus de l’eau. Ce météore ne dura que quelques minutes, et dans le moment qu’il se dissipa on aperçut une vapeur épaisse qui montait de l’endroit où il avait paru, et là même les eaux du lac bouillonnaient et semblaient faire effort pour s’élever. L’air'était fort calme pendant le temps que parut cette trombe, et lorsqu’elle se dissipa il ne s’ensuivit ni vent ni pluie. « Avec tout ce que nous savons déjà, dit l’historien de l’Académie, sur les trombes marines, ne serait-ce pas une preuve de plus qu’elles ne se forment point par le seul conflit des vents, et qu’elles sont presque toujours produites par quelque éruption de vapeurs souterraines, ou même de volcans, dont on sait d’ailleurs que le fond de la mer n’est pas exempt? Les tourbillons d’air et les ouragans, qu’on croit communément être la cause de ces sortes de phénomènes, pourraient donc bien n’en être que l’effet ou une suite accidentelle. » (Voyez YHist. de l’Acad., an. 1741, p. 20.)