‹ Œuvres complètes de Buffon avec les supplémens (volume 2)Chapitre 112 sur 146 · LE COUGUAR NOIR · texte numérisé non relu

LE COUGUAR NOIR

M. de La Borde, médecin du roi à Cayenne, m'écrit qu'il y a dans ce continent trois animaux de ces espèces voraces, dont le premier est le jaguar, et que Ton appelle tim; le second , le cougiiar, qu'on nomme tigre ronge ^ à cause de la couleur uniforme de son poil roux ; que le jaguar e«t de la grandeur d'un gros dogue, et qu'il pèse environ deux cents livres ; que le couguar est plus petit, moins dangereux et en moindre nombre que le jaguar dans les terres voisines dç Cayenne , et que ces deux animaux sont environ six ans à prendre leur accroissement entier.

n ajoute qu'il y a une troisième espèce assez commune dans ce même pars que l'on appelle tîgrt noir, et c'est celui qne nous décrivons ici sous le nom de conguar noir,

« La .tête, dit M. de La Borde, est assez « semblable a celle des couguars ; mais il a . « le poil noir et long, la queue fort longue « aussi , avec d'assez fortes moustaches. Il « ne pèse guère que quarante livres. Il fait « ses petits dans aes irons d'arbres creux. >»

Ce couguar noir poiirroit bien être le même animal que Pison et Marcgravc ont indiqué sous le nom de jaguarète ou jaguar à poil noir , et dont aucun antre voyageur n'a fait mention sous ce même nom de jaguarète : je trouve seulement , dans ime note de M. Sonnini de Manoncourt, que le jaguarète s'appelle h Cayenne tigre noir ; qu'il est d'une espèce ditférenle de celle du jaguar, étant d'une plus petite taille et a)ant le corps fort effilé. Cet animal est très-mcçhani et très-carnassier; mais il est assez rare dans les terres voisines de Cayenne.

« Les jaguars et les couguars, continue « M, de Là Borde , sont fort communs dans « toutes les terres qui a voisinent la rivière « des Amazones, jusqu'à celle de Sainte- « Marthe ; leur peau est assez tendre pour « que les Indiens leur envoient des flèches « qui pénètrent avant , poussées avec de «' simples sarbacanes. Au reste tous ces

« finimaux ne sont pas a))5olument aviJes « de carnage ; une seule proie leur suffit. « On les rencontre presque toujours seuls, « et quelquefois deux ou trois .ensemble « quaud les femelles sont e^;^ chaleur..

« Lorsqu'ils sont fort affamés, ils attaquent « les vaches et les bœufs en leur sautant sur « le das ; ils enfoncent les griffes de la patte « gauche sur le cou , et lorsque le bœuf est « courbé, ils le déchirent et traînent les t lambeaux de la chair dans le bois , après « lui avoir ouvert la poitrine et le ventre <« pour boire tout le sang, dont ils se con- « tentent pour une première fois* Us cou- « vreut ensgite avec des branches les restes « de leur proie et ne s'en, écartent jamais « guère ; mais lorsc^ue la chair commence «c à se corrompre, ils n'en mangent plus. « Quelquefois ils se mettent à l'affût sur des «t arbres pour s'élancer sur les animaux qui « viennent à passer. Ils suivent aussi les R troupes de cochons sauvages et tombent « sur les trauieurs ; mais s'ils se laissent « une fois entourei* par ces animaux , ils ne « trouvent de salut que dans la fuite.

« Au reste, les jaguars, ainsi que l^s coûte giiars , ne spnt pas absolument féroces et « n'attaquent pas les hommes , à noiiis « qu'ils ne se sentent blessés ; mais ils sont <t intrépides contre les attaques' des chiens « et yoTft les prendre près des habitations : <* lorsque plusieurs chiens les poursuivent « et les forcent à fuir par leur nombre , ils •t grimpent sur les arbres. Ces animaux «r rodent souvent le long des bords de la « mer, et ils mangent les œufs que les lur- « tues viennent y déposer. Ils mangent aussi « des caïmans, des lézards, et du poisson, « quelquefois les bourgeons et les feuillej» R tendres des palétuviers. Ils sont bous na- « g^urs et traversent des rivières très-larges « pour prendre les caïmans ; ils se couchent « ventre à terre au bord de la rivière, et « battent l'eau pour faire du bruit , afin « d'attirer le caïman , qui ne manque pas R de vejiir aussitôt et de lever la tête, sur

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laquelle le jaguar se jette; il -le tue, et le trame plus Ipiu pour le manger à loisir. « Les Indiens prétendent que les jaguai^ atth'ent Fagouti en contrefaisant son cri ; mais ils ajoutent qu'ils af tirent aussi le caïman par un cri semblable à celui des jeunes cbiens, ou en contrefaisant la^oix d'un liomme qui tousse, ce qui est plus difQcile à croire.

« Ces animaux carnassiers détruisent beaucoup de chiens -de chasse qu'ils surprennent à la poursuite du gibier. Les Indiens prétendent qu'on peut préservei' les chiens de leur attaque en les frottant avec une Certaine herbe dont* l'odeur les éloigne, ce Qliand ces animaux sont en chaleur , ils eut une espèce de rugissement effrayant, "et qu'on entend de fort loin. Ils ne font ordinairement qu'un petit, qu'ils déposent toujours dans de gros troncs d'arbres

<* pourris. Ou ma«0e à p^iwwe la «bajr de « ces animaux., surtout cell« 4ea<jeune9, « qui esl blauche comme celle du lâjxiii. «

Le couguar réduit en captivité est presque aussi doux que les autres animaux domestiques.

" J'ai vu , dit Tauteur des Reckercfui sur « les jéméricains, un couguar vi^ntchez « Ducos , maitre des bêtes étrangères ; il « avoit la tranquillité d'un chien et beau« « coup plus que la corpulence d'un très- « grand dogue} U est haut mente sur ses « jambes , œ qui le rend svelte et alerte ; «* ses dents canines sont coniques et très- « grandes. On ne l'avoit ni désarmé ni émet muselé, et on le eonduisoit en laisse.,. « Il se laissoit flatter de la main, et je vis, « de petits garçons monter sur son dos et « s'y tenir à califourchon. Le nom de tigre « poltron lui a été bien donnée «

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IJi COUGUAR DE PENSYLVANIE.

- Le jaguar ainsi que' le couguar habitent dans les contrées les plus chaudes de l'Ajïiérique méridionale; mais il y a une autre espèce de couguar qui se trouve dans les parties tempéi^s de l'Amérique septentrionale, surtout dans les montagnes de la Caroline, de la Géorgie, de la Pensylvanie, et des provinces adjacentes. Le dessin de ce couguar m'a été envoyé d'Angleterre par feu IVl. CoUinson, avec la description cijointe. Si elle esl exacte , ce couguar ne laisse pas de différer beaucoup du couguar ordinaire, auquel on peut le comparer. Voici ce que m'en a écrit alors M. CoUinson :

« Le couguar de Pensylvanie diffère beau- « coup , par sa taille et par ses dimensions , « du couguar de Cayenne. Il est plus l^as « de jambes, beaucoup plus long de corps, « la queue aussi de trois ou quatre pouces « plus longue. Au reste, ils se ressemblant « parfaitement par la couleur du poil , par « la forme de la tète, et par celle des oreilles. « Le couguar de Pensylvanie , ajoute M. Col-

<( linson , est un animal remai*quable par sou «corps miuce et trcs-allongè, ses jambes « courtes et sa longue queue. Yoici ses di? « mensions :

pi. po. lig.

Longueur du corps depuis le museau jusqu'à l'anus 5 4 »

Longueur de la queue a 6 »

Longueurdes jambes de devant. . 1 » »

Longueur des jambes de derrière..' i 3 »

Hauteur du corps à l'avant i 9 »

Hauteur du corps à l'arrière i lû *•

Circonférence du corps à l'endroit •

le plus gros a 3 m

M. Edwards, dont l'habileté dans l'art du dessin et les connoissances en histoire naturelle méritent les éloges de tous les amateurs des sciences , m'a envojé quel(jues gravures qu'il n'avoit pas encore j^ubUées, et qui sont relatives au dessin ci-dessus , envoyé par feu M. CoUinson.

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LE LYNX, ou LOUP-CERVIER.

M£Ssi£URS de l'Académie des Sciences nous ont donné une très-bonne description du lynx ou hup-cervier , et ils ont discuté en critiques éclairés les faits et les noms

qui ont rapport à cet animal dans les écrits des anciens : ils font voir que le lynx d'Ëlien est le même animal que celui qu'ils ont décrit et disséqué sous le nom de loup-cer^

tlo

pier; 0t ib censurent a%ec raison ceax mii l'ont pris pour Ip thos «TAristole. Cette discussion est mêlée cTobservations et de réflexions qui sont intéressautes et solides. En général, la description de cet animal est Tune des mieux faites de tOMt fôuTraffe; on ne peut même les blâmer de ce qu'aorès avoir pTouvé que cet animal est \e hnx d'Élîen et non pas le thos d'Aristote, in ae lui aieni pas conservé son vrai nom irnx , et qu'ils lui aient donné en frtnçois le même nom que (?aza a donné en laiin au thos d'Aristote. Oaza est eu efîei le premier qui, dans sa traduction de VHistoire des Animaux d'Aristote , ait traduit thos par lupiu cervarius ; ils auroient dû seulement avertir ue par le nom de toup-cervier ils n'entenoient' pas le lupus ce/varius de Gaza 013 le hos d'Aristote, mais le iupus cervarîus ou

AMMA(iX CÀkKAÀKERS.-

thos

le chaus de Pline, Il nous a aussi paru qu'après avoir très-bien indiqué , d'après Oppien , qu'il y avoit deux espèces ou deux races de loups-cerviers, les uns plus ^ands qui chasseit et attaquent les daimis et les cerfs, les autres pins petits qui ne chassent guère qu'au lièvre, ils ont mis ensemble deux espèces réellement différentes , savoir, le lynx marqué de taches, qui se trouve communément dans les pays septentrionaux , et le lynx du Levant ou de la Barbarie , dont lé poil est sans tache et de couleur uniforme. Nous avons vu ces deux animaux vi- '▼ans ; ils se ressemblent à bien des égards ; ils ont tous deux un long pinceau de poil noir au bout des oreilles : ce caractère particulier, par lequel Élien a le premier indiqué le lynx , n'appartient en effet qu'à ces deux anima. iX ; et c'est probablement ce qui a déterminé MM. de TAcadémie à les regarder tous deux comme ne faisant qu'un. Mais, indépendamment de la différence (fe la couleur et des taches du poil, on verra que très-vraisemblablement ce «ont deux auimaux d'espèces différentes.

M. Klein dit que les plus beaux lynx sont en Afrique et en Asie ; principalement en Perse ; qu'il en a vu un à Dresde qui renoit d'Afrique, qui étoit bien moucheté, et qui étoit haut sur ses jambes; que ceux d'Europe, et notammmit ceux qui viennent de Prusse et des autres pays septentrionaux, sont moins beaux ; qu'ils n'ont que peu ou point de blanc ; qu'ils sont plutôt roux rfveé dés taches brouillées ou cumulées (maculis confluentibus t etc.). Sans vouloir nier absolument ce que dit M. Klein , j'avoue que je n'ai trouve nulle part ailleurs que le lynx habitât. l«s pays chauds de l'Afrique et de

FAsie. Kolbé est le âeid qui dise qu'il ^est commun au cap de Itonne-Espérance , «t qull ressemble parfaitement à càm du Brandebourg en Allemagne ; mais j*ai recounu tant d'antres méprises dans les Mémoires de cet auteur, que je n'ajoute presque aucune foi à son témoignage , à moins qu'il ne s'accorde avec celui des autres; Or tous les voyageurs disent avoir vn des lynx on loups-cerviers i peau, tachée dans le nord de l'Allemagne , en lilhuanie , en Mosco- Tie , en Sibérie , au Canada et dans les antres parties septentrionales de Pun et de Pautfe co'ntinent; hiais aucun, du moins de tous ceux que j'ai lus, ne dit avoir rencontré cet animal dans les climats chauds de TAfrique et de l'Asie. Les lynx du Levant, de la Barbarie, de l'Arabio et des autr« pays chauds , sont , comme nous l'avons dit ci-dessus , d'une couleiu* uniforme et sans taches : ce ne sont donc pas ceux dont parle M. Klein, qui, selon lui, sont bien mouchetés, ni ceux de Kolbe , qui ressemblent, dit -il , parfaitement à ceux du Brandebourg, n seroit difficile de concilier ces témoignages avec ce que nous savons d'ailleurs : le lynx est certainement un animal plus common dans les pays froids que dans les pavs tempérés , et il est au moins trèsH'are dans 4es pavs chauds. Il étoit à la vérité connu des Grecs » et des Latins ; mais cela ne suppose pas qu*il vînt d'Afrique ou des provinces méridionales de l'Asie : Pline dit au contraire que les premiers qu'on vil à-Rome, du temps de Pompée , avoient été envoyés des Gaules. Maintenant il n'y en a plus ea France, si ce n'est peùt-êrre quelques-uns dans les Pyrénées et les Alpes; mais aussi sous le nom de Gaules, les Romains comprerioienl beaucoup de pays septentrionaux, et d'ailleurs tout le monde sait qu'aujourd'Iîuî la France est bien moins fî'oide que ne l'étoh la Gaule. Les plus belles peaux de lynx viennent de Sibérie sous le nom de. loup-cerviei'f et du Canada sous ^ celui de cUat-cervier, parce que ces animaux étant comme tous les autres , plus petits dans le nouveau que dans l'ancien continent, on lès a comparés au loup pour la grandeur en Europe, et au chat sauvage en Améri(|ue. Ce qui paroit avoir déçu:M. Klein, et qui pourroit encore en tromper beaucoup

I. Les Grecs , ^i dans leurs fictions ne laissoienl pas de conserver les vraisemblances et surtout les circonstances des temps et des lieux , ont dit que c'étnit un roi de Scythie qui avoit «té chang/' en lynx ; ce qui paroit indi(^uer q[uè le lynx étoit un animal d« Scythie.

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