‹ Œuvres complètes de Buffon avec les supplémens (volume 2)Chapitre 128 sur 146 · SECONDE VUE · texte numérisé non relu

SECONDE VUE

Uir individu, de cptelque espèce qu'il soit , n'est rien dans l'univers; cent individus, mille, ne sont encore rien : les espèces sont les seuls êtres de la nature ; êtres perpétuels , aussi anciens , aussi permanens qu'elle, que, pour mieut juger, nous ne considérons plus comme une collection ou une suite d'individus semblables , mais cmnme un tout indépendant du nom])re, indépendant du temps; un tout tonjours vivant , toujours le même ; un tout qui a été compté pour un dans les ouvrages de la création , et qui par conséquent ne fait qu'une unité dans la nature. De toutes ces unités l'espèce humaine est la pr^nière; les autres, de l'éléphant jusqu'à la mite, du cèdre jusqu'à l'hysope, sont en seconde et en troisième ligne ; et quoique différente par la forme , par la substance, et même par

la vie , chacune tient sa place, subsiste par elle-même, se défend des autres, et toutes ensemble composent et représentent la nature vivante , qui se maintient et se maintiendra comme elle s'est maintenue : un jour, un siècle , un âge , toutes les portions du temps , ne font pas partie de sa durée ; le temps lui-même n'est relatif qu'aux individus, aux êtres dont l'existence est fugitive; mais celle des espèces étant coustante , leur permanence fait la durée , et leur différence le nombre. Comptons donc les espèces comme nous l'avons fait , donnons-leur à diacuue un droit égal à la mense de la nature ; elles lui sont toutes également chères; puisqu'à chacune elle a donné les moyeUS d'être et de durer tout aussi long -temps qu'elle.

Faisons plus , mettons aujourd'hui l'es-

pèce à la plaM de l'indmda : noas avons TH quel éloit pour rhoimne le spoetacle de k natuTC ; îma^inoiis «{n'eue eii seroit la Yue ponr un être qni représenteroit l*espèoe iMmaine entière. Lorsque, dans nn beau jour de printemps, noas voyons ta verdure renaître , les fleurs s'épanouir, tous les germes éclore, les abeilles revivre, rhirondelle arriver, le rossignol chanter l'amour, le bélier en bondir, le taureau en mugir, tous les êtres vivans se chereher et se joindre pour en produire d'autres, nous n'avons d'autre idée que celle d'une reproduction et d'une nouvelle vie. Lorsque, dans la saison aoire du froid et des frimas , l'on voit les natures devenir indifférentes , se fuir au lieu de se chercher; les habiians de l'air déserter nos climats, cou\ de l'eau perdre leur liberté sous de.> voûtai de glace ; tous les insectes disparoitre ou périr ; la plupart des animaux s'engourdir, se creuser des retrait tes ; la terre se durcir, les plantes se sécher, les arbres dépouillés se courber, s'affaisser sous le poids de la ucige et du givre; tout présente l'idée de la langueur et de l'anéantissement. Mais ces idées de renonvellement et de destruction , ou ]>lutôt ces images de la moit et de la vie , quelque grandes , quelque générales qu'elles nous paroissent , ne sont qu'individuelles et particulières ; l'homme, comme individu, juge ainsi la nature : l'être que nous avons mis à la placé de l'espèce la juge plus grandement , plus généralement ; il ne voit dans cette destruction , dans ce renoiivollement , dans toutes ces successions , que permanence et durée ; la saison d'ime année est pour lui la même (|ue celle de l'année précédente, la même que celle de tous les siècles ; le millième animal dans l'ordre des générations est pour lui le même que le premier animal. Et en effet j si nous vivions , si nous subsistions à jamais, si tous les êtres qui nous environnent subsistoient aussi tels qu'il sont pour toujours, et que tout fût perpétuellement comme tout est aujourd'hui, l'idée du temps s'évanouiroit, et l'individu deviendroit l'espèce.

Ehl pourquoi nous refuserions-nous de considérer la nature pendant quelques instans sous ce nouvel aspect P A la yérité , l'homme , en venant au monde, arrive des ténèbres , l'âme aussi nue que le corps ; il naît sans connoissance comme sans défense, il n'apporte que des qualités passives; il ne peut que recevoir les impressions des objets et laisser atYeeter ses organes; la lumière brille long-temps à ses yeux avant que de l'éclairer : d abord il reçoit tout de la nature

DE LA NATURE

et ne lui rend ncn; mais dès que aes seos sont affermis , dès qu'il peitt csomptrer ses sensations , il se réfléchit vers Tuaivers , il forme des idées , il les conserre, les étend, les combine : l'homme, et surtout l'homiM instruit, n'est pkis un simple individu, il représente en grande - partie l'espèee hih maine entière : il a commencé par receroir de ses pères les connoisamaees qui leur avoient été tnumnises par ses aieux ; ceuxci, ayant trouvé l'art divin de tracer la pensée et de la faire passer à la postérité, se sont , pour ainsi dire, identifiés avec leun neveux ; les nôtres s'identiCercMit avec nous. Cette réunion dans un seul homme de l'eipérienoe de plusieurs siècles recule à rinfioi les limites de son être : ce n'est plus on individu simple , borné , comme les autres, aux sensations de l'instant présent , aux expériences du jour actuel ; c'est à peu prés l'être que nous avons mis à la place de l'espèce entière : il lit dans le passé , voit le présent, juge de l'avenir ; et dans le torrent des temps, qui amène, entraîne, absorbe tous les individus de l'univers, il trouve les espèces constantes, la nature invariable. La relation des choses étant toujours la méffle, Tordre des temps lui paroit nul ; les lois da renouvellement ne font que compenser à ses yeux celles de sa permanence : une succession continuelle d'êtres , tous semblables entre eux, n'équivaut en effet qu'à rexisteoce perpétuelle d'tm seul de ces êtres.

A quoi donc se rapporte ce ^and appareil des générations, cette immense profusion de germes , dont il .en avorte mille et miHe |KHir un qui réussit? qu'est-ce que cette propagation, cette multiplication des êtres, qui, se détruisant et se renouvelant sans cesse, n'offrent toujours que la même scène , et ne remplissent ni plus ni moins la nature.' d'où viennent ces alternatives de mort et de iiie, œs lois d'accroissement et de dépérissement, toutes ces vicissitudes individuelles , toutes ces représentations renouvelées d'une seule et même chose? elles tiennent à l'essence même de la nature, et dépendait du premier établissement de la machine du monde: fixe dans son tout et mobile dans chacune de ses parties, les mouvemens généraux des corps célestes ont produit les mouvemens particuliers du globe de la terre ; les forées pénétrantes dont ces grands corps sont animés, par lesquelles ih» agissent au loin et réciproquement les uns sur les autres, animent aussi chaque atome de matière ; et cette propension mutuelle de toutes ces parties les unes vers les autres est le premier lien des

SBGONDB VUE.

êtres , le prineipe<le ia consistaDce des choses, et le soutien de l'harmonie de Tunivers. Les grandes oorabinaisoiis ont produit toiu les petits rapports : le mouveaient delà terre sur son axe ayant partagé en jours et en nuits les espaces de' la durée , tous les êtres vivans qui habitent la terre ont leur temps de himière et leur temps de ténèbres, la veille et le sommeil; une grande portion de récoDomie animale, celle de l'action des sens et du mouTenient des mofnbres , est relative à cette première combinaison. Y am^it>-il des sens ouverts à la lumière dans un monde où ia nuit seroit perpétuelle ?

L'inclinaison de Taxe de la terre produisant dans son mouvement annuel autour du soleil des alternatives durables de chaleur et de froid, que nous avons appelées des jaùo/?^, tous les êtres végétans ont aussi , en tout ou en partie, leur saison de vie. et leur saison de mon. La chute des feuilles et des fruits, le dessèchement des herbes, la mort des insectes , dépendent en entier de celte seconde combinaison : dans les climats où elle n'a pas lieu , la vie des végétaux n'est jamais suspendue ; chaque insecte vit son âge : et ne voyons-nous pas sous la ligne , où les quatre saisons n'«i font qu'une , la teiTe toujours fleurie, les arbres continuell^nent verts , et la nature toujours au printemps ?

La constitution particulière des animaux et des plantes est relative à la température générale du globe de la terre, et cette tempé^'ature dépend de sa situation , c'est-à-dire dé la distance à laquelle il se trouve de celui du soleil : à une dislance plus grande , nos animaux , nos plantes , ne pourroient ni vivre ni végéter ; l'eau , la sève , le sang , toutes les autres liqueurs , perdroient leur fluidité; à une distance moindre elles s'évanouiroient et se dissiperoient en vapeurs : la glace et le feu sont les élémens de la mort ; la chaleur tempérée est le premier germe de la vie.

Les molécules vivantes répandues dans tous les corps organisés sont relatives, et pour l'action et pour le nombre , aux molécules de la lumière qui frappent toute matière et la pénètrent de leur chaleur. Partout où les rayons du soleil peuvent échauffer la terre , sa surface se vivifie , se couvre de verdure, et se peuple d'animaux : la glace même , dès qu'elle se résout en eau , semble se féconder ; cet élément est plus fertile que celui de la terre , il reçoit avec la chaleur le mouvement et la vie. La mei* produit à chaque saison plus d'animaux que la terre n'en nourrit , elle produit moins de planles ; et

tous ces animaux qid nagent à la surface des eaux , ou qui en habitent les profondeur» , n'ayant pas, comme ceux de la teri%, uu fonds de subsistance assuré sur les substan» ces végétales , sont forcés de vivre les uns sur les autres; et c'est à cette combinaison que tient leur immense multiplication, ou plutôt leur pullulation sans nombre.

Chaque espèce des uns et des autres ayant été créée, les premiers iudividus ont servi de modèles à tous leurs descendans. Le corps de chaque animal ou de chaque végétal est uu moule auquel s'assimilent indifféremment les molécules organiques de tous les animaux ou végétante détruits par la mort et consumés par le temps; les parties brutes qui étoient entrées dans leur composition retournent à la ma<ise commune de la matière brute : les parties organiques , toujours subsistantes , sont reprises par les corps organisés ; d'abord' repompées par les végétaux ^ ensuite absorbées par les animaux qui se nourrissent de végétaux , elles servent au développement, à l'entretien, à l'accroissement et des uns et des autres; elles constituent leur vie , et, circulant continuellement de corps en corps , elles animent tous les êtres organisés. Le fonds des substances vivantes est donc toujours le même ; elles ne varient que par la forme , c'est-à-dire par la différence des représentations : dans les siècles d'abondance, dans l^s temps de la plus grande population , le nombre des hommes , des animaux domestiques et des plantes utiles, semble occuper ei couvrir en entier la surface de la terre ; celui des animaux féroces , des insectes nuisibles, des plantes parasites, des herbes inutiles , reparoîl et domine à son tour dans les temps de disette et de dépopulation. Ces variations , si sensibles pour l'homme , sont indifférentes à la nature ; le ver à soie, si précieux pour lui, n'est pour elle que la chenille du mûrier. Que cette chenille du luxe disparoi^se; que d'autres chenilles dévorent les herb&s dcslhiées à engraisser nos bœufs; que d'autres enfin minent, avant la récolte, la substance de nos épis ; qu'en général l'homme et les espèces majeures dans les animaux soient affamés par les espèces infimes , la nature n'en est ni moins l'emplie ni moins vivante : elle ne protège pas les unes aux dépens des autres , elle lés soutient toutes ; mais elle méconnoît le nombre dans les iddividus ; et ne les voit que comme des images successives d'une seule et même empreinte , des ombres fugitives dont l'espèce est le corps.

Il existe donc sur la terre , et dans Tan ,

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