‹ Œuvres complètes de Buffon avec les supplémens (volume 2)Chapitre 132 sur 146 · LE PÉCARI» OU LE XAJACU · texte numérisé non relu

LE PÉCARI» OU LE XAJACU

séparent que quand ils sont adultes. On les apprivoise , ou plutôt on les prive aisément eu les prenant jeunes ; ils perdent leur férocité naturelle, mais $ans se4épouiller de, leur grossièreté ; car ils ne connoissent personne, ne s'attachent point à ceux c^ui les soignent : seulement ils ne font point de mal , et Von peut, sans inconvénient, les laisser aller et venir en liberté; ils ne s'éloignent pas beaucoup, reviennent d'eux-mêmes au gîte, et n'ont de querelle qu'auprès de Tauge Ou delà gamelle , lorsqu'on la lear présente ei^ commun. Ils ont un grognement de colère plus fort et plus dur que celui du cochon, mais 4>h les entend très- rarement crier; ils soufflent aussi comme le sanglier lorsqu'on les surprend et qu'on les époiivanlé brusquement; leur haleine est très-forte; leur poil se tiérisse lorsqu'ils sont irrités ; il est si rude qu'il ressemble pluiôt aux piquans du hérisson qu'aux soies du sanglier.

L*espèce du pécari s'est conservée sans altération et ne s'est point mêlée avec celle du cochon marron ; c'est ainsi qu'on appelle le cochon d'Europe transporte et devenu sauvage en Amérique : ces animaux se rencontrent dans les bois et vont même de compagnie sans qu'il en résulte rien; il en est (le même du cochon de Guinée , qui s'est aussi multiplié en Amérique, après y avoir été transporté d'Afrique. Le cochon d'Europe, le cochon de Guinée, et le pécari', sont trois espèces qui paroissent être fort voisines , et qui cependant sont distinctes et séparées les unes des autres, puisqu'elles subsistent toutes trois dans le même climat sans mélange et sans altération. Notre sanglier est le plus fort, le plus robuste et le plus redoutable des trois: le pécari, quoique assez féroce, est plus fuible, plus pesant , et plus mal armé ; ces grandes dents tranchantes qu'on appelle défenses sont beaucoup plus courtes que dans le sanglier. Il craint le froid et ne pouiToit subsister sans abri dans notre climat tempéré, comme notre sanglier ne peut lui-mêiAe subsister dans les climats trop froids :. ils n^ont pu nj l'un ni l'autre passer d^un continent à l antre par les terres du Nord; ainsi l'on ne doit pas regarder le pécari comme nn cochon d'Europe dégénéré ou dénaturé sous te climat d'Amérique \ mais comme un animal propre et particulier aux terres méridionales de ce nouveau continent.

Ray et plusieurs autres auteurs ont prétendu que la liqueur du pécari, qui suinte par l'ouverture du dos , est une espèce àt

un parfum agréable, même au. sortir du corps de l'animal; que cette odeur a^éa-

musc,

ique nous avons éprouve mille fois tout le contraire : l'odeur de cette limieur , au sortir du corps de l'animal , est si désagréable que nous ne pouvions la sentir ni la faire recueillir sans un extrême dé-p goût; il semble seulement qu'elle devienne moins fétide en se desséchant à l'air ; mais jamais elle ne prend l'odeur suave du musc ni le parfum de la civette , et les naturalistes auroient parlé plus juste s'ils l'eussent comparée à celle ou castoreum, -'

M. de La Borde dit, dans ses observations , qu'il y a deux es|)èces de pécari à Cayenne, bien distinctes, et qui ne se mêlent ni ne s'accouplent ensemble. La plus grosse esjpèce, dit-il, a le poil de la mâchoire blanc, et des deux côtés de la mâchoire il y a une tache ronde de poils blancs de la grandeur d'un petit écu : le reste du corps est noir; l'animal pèse environ cent livres. La plu* petite espèce a le poil roux , et ne pèse ordinairement que soixante livres.

•C'est la grande espèce dont nous avons donné la description et la figure ; et à l'égard de la petite espèce, nous ne croyons pas que cette différence dans la couleur du poil et la grandeur du corps, dont parle M. de la Borde, puisse être autre chose qu'une variété produite par l'âge ou par quelque autre circonstance accidentelle.

M. de La Borde dit néanmoins que ceux de la plus grande espèce ne courent pas, comme ceux de la petite , après les chiens et les hommes ; il ajoute que les deux espèces habitent les grands bois, qu'ils vont par troupes de deux ou trois cents. Dans le temps des pluies , ils habitent les montagnes ; et lorsque le temps des pluies est passé , on les trouve constamment dans les endroits bas et marécageux. Ils se noun-issent de fruits, de graines, de racines, et fouillent aussi les endroits boueux pour en tirer des vers et des insectes. On les chasse sans chiens et en les suivant à la piste. On peut les tirer aisément et en tuer plusieurs ; car ces animaux , au lieu de fuir , se ntteemblent , et donnent quelquefois le temps de recharger et de tirer plusieurs coups de suite. Cependant ils poursuivent -les cliiens , et quelquefois les hommes. Il raconte qu'étant ini jour à la chasse de ces animaux avec plusieurs autres personnes, et un seul chien qui s'é' toit , à leur aspect , réJugié entre les jambes de son maître, stir un rocher où tous lés

ANIMAUX SAUVAGES

chasseurs étoient montés pour se mettre en sûreté , ils n'en furent pas moins investis par la troupe de ces cochons, et qu'ils n^ cessèrent de faire feu sans pouvoir^ ks fbreer à se retirer , qu'api^ès en avoir tué un grand nombre. Cependant, dit -il, ces animaux s'enfuient k^squ -ils ont été chassés plusieurs fois. Lés petits que f Ob phend à fa chasâe s^ap^ivoisentftis^meBt; Mais ils ne veulent pas suivre les autres cochons domestiques , ei ne se mMent jamais avec eux. Dans leur état de liberté , ils se tiennent iKmvent daus les marécages , et traversent quelquefb\s les grandes rivières; ils font btôucotip de ravages dans les plantations. Letir chair, dit-it, est de meilleur goèt , mais moins tendre que celle des cochons domestiques ; elle ressemble à celle du lièvre , et n'a ni lard ni graisse. Us ne font que deux petits, mais ils produisent dans lootes les saisons. Il faut avoir soin, lorsqu'on les tue, d'ôter la glande qu'ils ont sur le dos : cette glande répand une odeur fétide , qui donneroit un mauvais* goût à ta viande.

M. de La Borde parle d'nne autre espèce de cochon qui se nomme pâtira^ et qui se trouve également dans le continent de la Goiaite. Je vais rapporter ce qu'il en dit , quoique j'avoue qu il soit difficile d'en tirer aucune conséquence. Je le cite dans la vue qœ M. de La Borde lui-même, ou quelque atttre observateur, pourra nous donner des renseignemens plus précis et des descriptions un peu plus détaillées. '

« Le potrra esi de la grosseur du pécari <( de la peiite espèce ; il en diffère par une « ligne de poiis olancs qu'il a tout le long « de répine du dos , depuis le cou jusqu'à la « queue.-

« Il vit dans les grands bois, dont il né « sort point. Ces animaux ne vont jamais « en iipmbreuses troupes , mais seulement « par familles. Ils sont cependant très-com- « muns, ne quittent pas le pays natal. On «< les chasse avec des chiens , ou même sans « chiens si l'on ne veut pas s'en servir. « Quand les chiens les poursuivent , ils tien- «« ncni ferme el se défendent courageusement. » lis se renferment dans des trous d'arbres X ou daus d«s creux en terre que les tatous- « kabassous ont creusés , mais ils y entrent à «« reculons et autant qu'ils peuvent y tenir ; » et si peu qu'on les agace, ils sortent tout « de suite. El pour les prendre à leur sortie, « on commence par faire une enceinte avec « du branchage ; ensuite un des chasseurs se « porte sur le trou , une fourche à la main ,

« pour les saisir par le cou à mesure qu'un «autre chasseur ]s& fait sortir, et les tue «« avec un sabre.

« S*it n y en a qu'un dans un trou , et que « le chasseur n'ait pas le temps de le preo- « dre , il en Douche la sortie , et est sûr de « retrouver le lendemain son gibier. Sa chair * est bien supérieure à celle deâ autres co- « chons.'On les apprivoise aisément lorsqu'on « les prend petits; mais ils ne peuvent soufre ît'w les chiens, qu'ils attaquent à tout mo- « ment, lis ne font jamais plus de deux pe- « tits à la fois , et toutefs les saisons de l'an- « laée sont propres à leur génération. Ils se « tiennent toujours dans des marécages , à « moins qu'ils ne soient tout à fait inondés.

« Le poil d(i pâtira n'est pas si dur que « celui du sanglier ou même du cochon do- « mestique : ce poil est , comme celui du «pécari, doux et pliant. Les pâtiras sui- « vent leur maîti*e lorsqu'ils sont apprivoi- « ses ; ils se laissent manier par ceux qu'ils « connoissent , et menacent de la tète et « des dents ceux qu'ils ne connoissent pas. »

Je suis maintenant assuré par plusieurs témoignages qu'il existe en effet deux esj^èces distinctes dans le genre des pécaris ou tajacus. La plus grande espèce est celle dont nous avons donné la figure; mais nous n'avons pas encoi-e pu nous procurer un seul individu de la seconde, espèce. On nomme cet animal pâtira , et il est en général beaucoup plus petit que le pécari. Les pâtiras ont , dans leur jeunesse , une bande noire tout le long de 1 épine du dos ; mais ils deviennent bruns et presque noirs sur tout le corps à mesure qu'ils vieillissent. Les pâtiras vont , ainsi que les pécaris , par grandes troupes , et on les chasse de même. La seule différence, indépendamment de la grandeur, qui soit bien remarquable eutre ces deux espèces si voisines l'une de l'autre, c'est que lé pâtira a les jambes sensiblement plus menues que le pécari ; mais comme ils ne se mêlent point ensemble, quoique habitant les mêmes terres , on doit les regarder comme deux espèces ou du moins comme deux^aces très-distinctes, et ces deux espèces ou races sont les seules qui soient bien constatées. Il nous est amvé , pour le Cabinet du Roi , une peau bourrée d'un jeune pécari âgé de trois semaines , qsi est beaucoup plus petit qu'un cochon de lait de même âge , et dont les couleurs sont bien plus foibles que celles du pécari adulte, auquel il ressemble pai* tous les autres ca* ractères.

LE POLATOtTCHte. '

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Nous avons mieux aimé conserver à cet animal le nom qu'il, porte dans sou pays natal, que d'adopter les noms vagues et précaires que lui ont donnée les naturalistes; ils l'ont appelé rat volant, écureuil volant, loir Isolant, rat de Pont, rat de Scjtliic, etc. Nous excluerons tant.que nous pourrons de l'histoire naturelle ces dénominations composées, parce que la liste de la nature, pour être vraie, doit être tout aussi simple qu'elle. Le polatouche est d'une espèce particulière, qui se rapproche seulement par quelques caractères de celles de l'écureuil , du loir et du rat ; il ne ressemble à l'écureuil que par la grosseur des yeux el par la forme de la queue , qui cependant n'est ni aussi longue ni fournie d'aussi longs poils ; il approcne plus du loir par la figure du corps, par celle des oreilles , qui sont courtes et unes , par les poiU de la queue , qui sont de la même forme et de la môme grandeur que ceux du loir ; mais il n'est pas <, comme lui , sujet à l'engourdissement par l'aclion du froid. Le polatouche n'est donc ni écureuil , ni rat, ni loir, quoiqu'il participe un peu de la nature de tous trois,

M. Klein est le premier qui ait donné une description exacte dé cet animal dans les Transactions phiiosophiqueSf année i733; il étoit cependant connu long-temps auparavant. On le trouve également dans les pai'ties septentrionales de l'ancien et du nouveau continent; il est seulement plus commun en Amérique qu'eu Europe , où il ne se trouve que rarement, et dans quelques provinces du Nord , telles que la Lithuanie et la Russie. Ce petit animal habite sur les arbres comme l'écureuil ; il va de branche en branche; et lorsqu'il saute pour passer d'un arbre à un autre, ou pour traverser un espace considérable , sa peau , qui est lâche et plissée sur les côtés du corps , se tire au dehors, se bande et s'élargit par , la direction contraire des pattes de devant qui s'étendent en avant, etde celles de derrière qui s'étendent en anière dans le mouvement du saut. La peau ainsi tendue et tirée en dehors de plus d'un pouce , augmente d'autant la surface du coi-ps , sans en accroître la masse, et retarde par conséquent l'accélération de la chute , en sorte que d'un seul saut l'animal arrive à une assez grande distance : ainsi ce mouvement

n'est, point un vol<îoi«mecelwj<jksioi»eaux^ u^un vQltige]|û(Çnt pqmvie oelui) ito ehauve»^ souris, qui se font tous d^m .en&apfpant l'air vw 4e« vibrations réitérées : c <esl îii^ simple saut , dans^ lequel tout défend de hb première Mpulnon , dont léi mouvement «st seulement prqloqgé et subsiste. plus long* temps, p^r^e quq le corps de l'ammal, nré* seu'ant june j^lus grande surface à lair, éprouve une plus grande résistance et tombe plus lentement. On ^ut voir le détail de la mécanique et du jeu de cette eiïtension singulière de la peau ,. qui n'appartient qu'au polatouche , et qui ne.se treiuve dans iMieuii autre animal : ce seul c^ractèiw saffiroit donc pour le distinguer de tous les autres écureuils, rats ou loirs; mais les bhoses même les plus singulières de la nature sontelles jamais imiqnes ? devroit-en s'autendre à trouver d^ns le même genre un autifeani-^ mal avec une pareille peçiuy.et;don< le&pro^ longemens s'étendent non seulement d'iAiô janibeà l'autre, mais délaliêleià la qu^uei^ Cet animal y dont la figure et la diescription nous ont été données par Seba„ sotts le 'nom-. éC écureuil "volant de Virginie 9 parolt asses différent du polatouche pour consiituer une autre espèce ; cependant nous ne nous presserons pas de prononcer sur sa nature ; d est probable quç c'est un animal dont l'espèce est réellement existante, et différente de celle du polatouche ; mais ce pourroit être aussi une simple variété dans cette espèce; et peut-être enfin n'est-ce qu'une .production accidentelle ou une monstruosité : car aucun voyageur, aucun naturaliste n'a fait mention de cet animal : Seba est le seul qui l'ait vu dans le cabinet de Vincent; et je me défie toujours de c^s descriptions faites dans des cabinets d'après des animaux que sou^ vent on ajuste pour les rendi*e plus eitraordinaires.

Nous avons vu et gardé long-temps le polatouche vivant; il a été bien indique par les voyageurs. Sagard-Théodat , Jean de Laët^ Fernandès» La Hontan, Denys, en ont tous fait mention, ainsi que MM. Ca* tesby, Dumont , Le Page du Pralz, etc. ; et MM. Klein, Seba et Edwards ei^ ont donaé de bonnes descriptions avec la figwe. Oe que nous avons vu nous-méme de cet animal s'accorde très-bien avec ce qu'ils en disent : communément il est plus petit que l'écu-

ANlMAtX SAUVAGES.

retdl ; «élut qut nous avons en ne j[Mbcfit guère que deoi onces , cVl8t-à-4ltie «iitapt <|u*une chauve-son Hs de la moyeiine espèce; et récureuil pèse huU ou neuf onces. Cependant il y en a de plus grands : nous avons une peau de polatoucne qiri ne peut provenir que â\m animal plus grand que le polatouche ordinaire.

Le polatouche approche en quelque sorte de la chauve-touns par cette extension de la peau qui dans le sant réunit les jambes de devant à celles de derrière , et qui lui sert à se soutenir en Tair ; il paroil aussi lui ressembler un peu par le naturel : car il est tranquille, et pour ainsi dire endormi pendant le jour ;' il ne prend de l'activité que le soir. Il est très-facile à apprivoiser; mais

il est en même temps sujet à s'enfuir, et il faut le garder dans une cage , ou l'attacher avec une petite chaîne. On le nourrit de pain , de fruits ,- de graines ; il aime surtout les boutons et le$ jeunes pousses du pin ei du bouleau ; il ne cherche point les noix et les amandes comme les écureuils. Il se fait un lit 8e feuilles dans lequel il s'ensevelit, et où il demeure tout le jour ; il n'en sort que la nuit , et quand la faim le presse. Comme il a peu de vivacité, il devient aisément la proie des martesr et des autres animaux qur grimpent sur les arbres : aussi l'espèce subsistante est-elle en très -petit nombre, quoiqu'il produise oi*dinairemeut trois ou quatre petits.

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