‹ Œuvres complètes de Buffon avec les supplémens (volume 2)Chapitre 24 sur 146 · CINQUIÈME EXEMPLE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME EXEMPLE

DU PRODUIT d'uiV CHIEN ET d'uITE LOUVE.

«En 1774, parut une louve en Basse- « Normandie , qui se retiroit dans le bois «' de Mont - Castre , proche le château X de Laune et le bourg de La Haye-du- « Puits.

« Cette louve ayant pris plusieurs bestiaux

«^es habitans du canton 'lui donnèrent la «chasse, firent des battues à différentes « reprises, mais toujours en vain : l'animal, « fin et subtil , sut s'esquiver; ils parvins « rent seulement à l'expulser du pays, après « qu'il y eut séjourné près d'un ad.

« Mais ce qui étoima beaucoup dans, les « battues que Ton fit fut éc voir plusieurs « fois avec cette louve un chien de l'espèce « du lévrier , qui s'étoit joint à elle , et qui « appartenoii au seigneur de la paroisse de «Mobec, voisine de la forêt de Mont- «Castre.

«On sut que cette louve, étant sans ** doute en chaleur , venoit la nuit dans les « environs de la maison du seigneur de « Mobec faire des hurlemens pour attirer à « elle le chien, qui en effet alloit la joindre ; «ce qui fit faire des représentations an « seigneur de Mobec pour se défaire de aom. « chien , qu'en effet il fil tuer.

« Mais la louve étoit pleine ; elle mit bas « ses petits peu de temps après. Les habitans « en trouvèrent cinq ; on en apporta deux au « château de Laune. Le curé crAngoville en « éleva pendant quelque temps un qui pa- « roissoit tenir du loup et du chien ; mais il « devint si méchant et si funeste à la basse- « cour , qu'on fut oblige de le faire tuer.

« Le lévrier tué, les petits louveteaux pris, « la louve ne reparut plus dans le pays.

«Il est certain qu'elle étolt pleine do «chien, puisqu'on les avoit vus plusieurs « fois ensemble , qu'il n'y avoit pas de loup « dans le canton, et qu'elle mit bas ses petits « environ trois mois après qu'on se fut « aperçu de leur union et des hurlemens « qu'elle faisoit pour attirer à elle le chien.

« Tout cela s'est passé depuis l'été de 1774 «jusqu'à l'été de 1776 , et est à la conoois- « sance de tous les habitans du canton.

« On a vu chez M. le comte de Castdmore «un petit. chien, âgé d'environ un an, et « d'une assez jolie forme , et que l'on asisu- « roit provenir d'une petite chienne et d'un « renard. »

Tous ces faits confirment ce que les ancieas avoient , avant nous , observé ou soupçonné ; car plusieurs d'eux ont écrit que les chiens pouvoient s'accoupler et produire avec les loups et les renanis*

ANIMAUX DOMESTIQUES

\l»AMl«AA«<«M<««AI»W«(ta«l*»

LE CHAT

Lx cbat est un domestique infidèle qu^on ne garde que par nécessité , pour l'opposer à un autre ennemi domestique encore plus bicommode , et qu*on ne peut chasser : car nous ne comptons pas les gens qui , ayant du goût pour toutes les bêtes, n'élèvent les chats que pour s'en amuser ; l'un est l'usage , l'autre l'abus; et quoique cesanimaiu, surtout quand ils sont jeunes , aient de la gen« tiiiesse , ils ont en même temps, une malice innée , un caractère faux , un naturel per- Tei<s, que l'âge augmente encore, et que l'éducation ne fait que masquer. De voleurs déterminés ils deviennent seulement , lorsqu'ils sont bien élevés , souples et flatteurs comme les fripons ; ils ont la même adresse , la même subtilité , le même goût pour faire le mal , le même penchant à la petite rapine; comme eux, ils savent couvrir leur marche, dissimuler leur dessein, épier les occasions , attendre, choisir l'instant de faire leur coup , se dérol>er ensuite au châiiment^ fuir et demeurer éloignés jusqu'à ce qu'on les rappelle. Ils prennent aisément des habitudes de société , mais jamais des mœurs. Ils n'ont que l'apparence de l'attachement ; on le voit à leui's mouvemens obliques , à leurs yeux équivoques : ils ne regardent jamais en face la personne aimée; soit défiance ou fausseté , ils prennent des détours pour en approcher, pour chercher des caresses auxquelles ils ne so^t sensibles que pour le plaisir qu'elles leur font Bien différent de cet animal fidèle dont tous les sentimens se rapportent à la personne de son maître , le chat ne paroi t sentir que pour soi , n'aimer que sous condition , né se prêter au commerce que pour en abuser; et par celte convenance de naturel il est moins incompatible avec l'homme qu'avec le chien , dans lequel tout est sincère.

La foime du corps et le tempérament sont d'accord avec le naturel : le chat est joli, léger, adroit, propre et voluptueux : il aime ses aises, il cherche les meubles les plus mollets pour s'y reposer et s'ébattre. Il est aussi très-porté à l'amour; eH, cellfui est raie dans les animaux, la femelle paroît être plus ardente que le mâle: elle l'invite, elle le cherche, elle l'appelle; elle annonce par de hauts cris la furtur de ses désirs, ou

plutôt l'excès de ses besoins ; et lorsque le mâle la fuit ou la dédaigne-, elle le poursuit, le mord, et le force, pour ainsi dire, à la satisfaire , quoique les approches soient toujours accompagnées d'une vive doul^u*. La chaleur dure neuf ou dix jours, et n'arrive que dans des temps marqués : c'est ordinairement deux fois par an, au printemps et en automne , et souvent aussi tpois fois et même quatre. Les chattes portent cinquante-cinq ou cinquante-six jours : elles ne produisent pas en aussi grand nombre

3 ne les chiennes; les portées ordinaires sont e quatre, de cinq ou de six. Comme les mâles sont sujets à dévorer leur progéniture, les femelles se cachent pour mettre bas; et lorsqu'elles craignent qu'on ne découvre ou qu'on n'enlève leurs petits^ elles les transportent dans des trous et dans d'autres lieux Ignorés ou inaccessibles; et après les avoir allaités pendant quelques semaines , elles leiu* apportent des souris , de^ petits oiseaux, et les accoutument de bonne heure à manger de la chair : mais , par une bizarrerie difficile à comprendre, ces mêmes mères, si soigneuses et si tendres, deviemient quelquefois cruelles , dénaturées , et dévorent aussi leurs petits qui leur étoient si chers.

Les jeunes chats sont gais , vifs , joUs , et seroient aussi très-propres à amuser les enfans, si les coups de patte n'étoient pas à craindre; mais leur badinage, quoique toujours a:gréable et léger, n'est jamais innocent , et bientôt il se tpurne en malice habituelle ; et comme ils ne peuvent exercer ces talens avec quelque avantage que sur les petits animaux, ils se mettent à l'affût près d'ime cage, ils épient les oiseaux, les souris, les rats , et deviennent d'eux - mêmes , et sans y être dressés, plus habiles à la chasse que les chiens les mieux instruits. Leur naturel, ennemi de toute contrainte, les rend incapables d'une éducation suivie. On raconte néanmoins que des moines grecs de l'île de Chypre avoient dressé des ch^ts à chasser, prendre et tuer les sei'pens dont cette île étoit infestée; mais c'étoit plutôt par le goût général qu'ils ont pour la destruction que par obéissance qu'ils chassoient; car ils se plaisent à épier, attaquer, détruire assez indifféremment tous les ani-

LE CHAT.-

zià

maux fbibles, comme les oiseaux, les jeunes Ibpihs, les levreaux, les rats, les souris , les mulots, les ckauve-souris , les taupes, les crapauds, les grenouilles, les lézards et les serpeos. Us n*ont aucune docilité; ils man-

auent aussi de la finesse: de l'odorat, qui, ans le chien , sont deux qualités éminentes ; aussi ne poursuivent -ils pas les animaux qu'ils ne voient plus : ils ne les chassent pas, mais ils les attendent, les attaquent par surprise, et, après s'en être joués longtemps, ils les tuent sans aucune nécessite, lors même qu'ils sont le mieux nourris et qu'ils n'ont aucun besoin de cette proie pour satisfaire leur appétit.

La cause physique la plus immédiate de ce penchant qu'ils ont à épier et surprendre les autres animaux vient de l'avantage que leur donne la conformation particulière de leurs yeux. La pupille, dans l'homme comme dans la plupart des animaux, est capable d'un certain degré de contraction et de dilatation: elle s'élargit un peu lorsque la lumière manque, et se rétrécit lorsqu'elle devient trop vive. Dans l'œil du ehat et des oiseaux de nuit, celte contraction et cette dilatation sont si considérables, que la pupille, qui, dans l'obscurité, est ronde et large , devient au grand jour longue et étroite comme une ligne, et dès lors ces animaux voient mieux la nuit que le jour, comme on le remarque dans les chouettes, les hiboux , etc. , car la forme de la pupille est toujours ronde dès qu'elle n'est pas contrainte. Il y a donc contraction continuelle dans l'œil du chat pendant le jour, et ce n'est pour ainsi dire que par effort quïl voit à une grande lumièi*e; au lieu que dans le crépuscule, la pupille reprenant son état naturel, il voit parfaitement, et profite de cet avantage pour reconnoître, attaquer et surprendre les autres animaux. «

On ne peut pas dire que les chats , quoi« que habitans de nos maisons, soient des animaux entièrement domestiques : ceux qui sont le mieux apprivoisés n'en sont pas plus asservis; on peut même dire qu'ils sont entièrement libres; ils ne font que ce qu'ils veulent, et rien au monde ne scroit capable de les retenir un instant de plus dans un lieu dont ils voudroient s'éloigner. D'ailleurs la plupart sont à demi sauvages , ne connoissent pas leurs maîtres, ne &équentent que les greniers et les loils, et quelquefois la cuisine et l'office, lorsque la faim les presse. Quoiqu'on ea élève plus que de chiens, comme on les rencontre rarement, ils ne font pas sensation pour le nombre; aussi

Bvrwojf, V. k

prennent-ils moins d^attaehement pour les personnes que pour les maisons : lorsqu'on les transporte à des distances assez considérables, comme à une lieue ou deux, ils reviennent d'eux-mêmes à leur grenier, et c'est apparemment parce qu'ils en counoissent loiites les retraites à souris , toutes les issues, tous les passages, et que la peine du voyage est moindre que celle qu'il faudroit prendre pour acquérir les mêmes facilités dans un nouveau pays. Ils craignent l'eau , le froid et les mauvaises odeurs; ils aiment à se tenir au soleil; ils cherchent à se giter dans les lieux les plus chauds , derrière les cheminées ou dans les fours. Us aiment aussi les parfums, et se laissent volontiers prendre et caresser par les personnes qui en portent : l'odeur de cette plante que l'on appelle Vfier&e-aux-chats. les remue si fortement et si délicieusement, qu'ib en paroissent transportés de plaisir. On est obligé , pour conserver cette plante dans les jardins, de l'entoui^r d'un treillage fermé : les chats la sentent de loin , accourent pour s'y frotter, passent et repassent si souvent par dessus, qu'ils la détruisent en peu de temps.

A quinze ou dix-huit mois ces animaux ont pris tout leur accroissement ; ils sont aussi en état d'engendrer avant l'Âge d'ua an, et peuvent s'accoupler pendant toute leur vie, qui ne s'étend guère au delà de neuf ou dix ans ; ils sont cependant trèsdurs, très-vivaces , et ont plus de nerf et de ressort que d'autres animaux qui vivent plus long-temps.

Les chats ne peuvent mâcher que lentement et difficilement : leurs dents sont si courtes et si mal posées, qu'elles ne leur servent qu'à déchirer et non pas à broyer les alimens : aussi cherchent-ils de préférence les viandes les plus tendces ; ils aiment le poisson, et le mangent cuit ou cru. Us boivent fréquemment. Leur sommeil est léger, et ils dorment moins qu'ils ne font semblant de dormir. Us marchent légèrement , presque toujours en silence et sans faire aucun bruit; ils se cachent et s'éloignent pour rendre leurs excrémens , et les recou- ^ vrent de terre. Comme ils sont propres , et que leur robe est toujours sèche et lustrée, leur poil s'électrise aisément, et l'on en voit sortir des étincelles dans l'obscurité lorsqu'on le frotte avec la main. Leurs yeux aussi jHllent dans les ténèbres , à peu près comme les diamans, qui réfléchissent au dehors, pendant la nuit, la lumière dont ils se sont pour ainsi dire imbibés pendant la jour.

^NlMÀtrX. DOMESTIQUES-

îî4

Le chat sanvage produit avec le chat (!(>• mestique , et tous deux ne font par conséquent qu'une seule et même espèce. Il n'est pas rare de voir des chats mâles et femelles quitter les maisons dans le temps de la chaleur pour aller dans les bois chercher les chats sauvages, et revenir ensuite à leur habitation : c'est par cette raison que quel-

2ues-uns de nos chats domestiques ressemlent toul-à-fait aux chats sauvages ; la différence la pins i*éelle est à l'intérieur. Le chat domestique a ordinairement les boyaux beaucoup plus longs que le chat sauvage : cependant le chat sauvage est plus fort et plus gros que le chat domestique ; il a toujours les lèvres noires , les oreilles plus roides, la queue plus grosse et les couleurs constantes. Dans ce' climat on ne connoit qu'une espèce de chat sauvage, et il paroît, par le témoignage des ifoyageurs, que cette espèce se retrouve aussi dans presque tous les climats , sans éti>e sujette à de grandes variétés. II y en avoit dans le continent du Nouveau-Monde avant qu'on en eût fait la découverte : un chasseur en porta un qu'il

Jivoit pris dans les bois à Christophe Coomb. Ce chat étoit d'une grosseur ordinaire; il avoit le poil gris-brun, la queue très-longue et très-forte. Il y, avoit aussi de ces chats sauvages au Pérou , quoiqu'il n'y en eût point de domestiques : il y en a en Canada, dans le pays des Illinois, etc. On en a vu dans plusieurs endroits de TAfrique, comme en Guinée , à la Côte-d'Or, à Madagascar, où les natureb du pays avoient même des chats domestiques, au cap de Bonne- Espérance, où Kolbe dit qu*il se trouve aussi des chats sauvages de couleur bleue , quoiqu'en petit nombre. Ces chats bleus, ou plutôt couleur d'ardoise, se retrouvent en Asie. (( Il V a en Perse, dit Pietro délia Vallc, « une espèce de chats qui sont proprement « de la province du Korazan; leur grandeur M et leur forme sont comme celles du chat « ordinaire; leur beauté consiste dans leur « couleur et dans leur poil qui est gris, sans « aucune moucheture et sans nulle tache , « d'une même couleur par tout le corps , si « ce n'est qu'elle est un peu plus obscure «< sur le dos et sur la tète, et plus claire sur w la poitrine et sur le ventre, qui va quel- « quefois jusqu'à la blancheur, avec ce tem- « pérament agréable de clair-obscur^ comme « parlent les peintres, qui, mêlés IW dans « Tautre, font un merveilleux effet : de plus, «leur poil est délié, fin, lustré, mollet , « délicat comme la soie, et si long, que « quoiqu'U ne soit pas hérissé , mais couché.

« il est annelé en quelques radràits , et par- « ticulièrement sous la gorge. Ces chats sont « entre les autres chats ce que les barbets « sont entre les chiens. Le plus beau de « leur corps est la queue , qui est fort longue « et toute couverte de poib longs de cinq ou « six doigts : ils retendent et la renversent « sur leur dos comme font les écureuils , la « pointe eu haut en forme de panache. Ils 1 «c sont fort privé?. Les Portugais en ont porté a de Perse jusqu'aux Indes. » Pietro délia Valle ajoute qu'il en avoit quatre couples, qu'il comptoit porter en Italie On voit par cette description qne ces chats de Perse ressemblent par la couleur à ceux que nous appelons chats chartreux, et qu'à la couleur près, ils ressemblent parfaitement à ceux,

3ue nous appelons chats d'Angora. H est onc vraisemolable que les chats du Korazan en Perse , le chat d'Angora en Syrie et le chat chartreux, ne font qu'une même race, . dont la beauté vient de l'influence particulière du climat de Syrie, comme les «chats d'Espagne , qui sont rouges , blancs et noirs, et dont le poil est aussi très-doux et trèslustré , doivent cette beauté à l'influence du climat de l'Espagne. On peut dire en général que de tous les climats de la terre habitable, celui d'Espagne et celui de Syrie sont les plus favorables à ces belles variétés de la nature : les moutons , les chèvres , les chati, les lapins , etc. , ont en Espagne et en Syrie la plus belle laine, les plus beaux et les plus longs poils , les couleurs les plus agréaoies et les phis variées ; il semble que ce climat adoucisse la nature et embellisse la forme de tous les animaux. Le chat sauvage a les couleurs dures et le poil un peu rude, comme la plupart des autres animaux sauvages ; devenu domestique , le poil s'est radouci , les couleurs ont Tarie , et dans le climat favorable du Korazan et de la Syrie le poil est devenu plus long, plus fin, plus fourni , et les couleurs se sont uniformément adoucies; le noir et le roux sont devenus d'un brun-clair, le gris-brun est devenu gris cendré; et en comparant un chat sauvage de nos forêts avec un chat chartreux, on verra qu'ils ne diffèrent en effet que par cette dégradation nuancée de couleurs : ensuite, comme ces animaux ont plus ou moins de blanc sous le ventre e^ aux côtés, on concevra aisément qiîe pour avoir des chats tout blancs et à longs poils, tels que ceux que nous appelons proprement chats d'Angora, il n'a fallu que choisir dans cette race adoucie ceux qui avoient le plus de blanc aux côtés et sous le ventre, et qu'en les

LE CHAT

animant ensemble on sera parvenu à leur faire produire des chats entièrement blancs» comme on Ta fait aussi pour avoir des lapins blancs , des chiens blancs , des Chèvres blanches , des cerfs blancs , des daims blancs, etc. Dans le cliat d*Espagne', qui n'est qu'une antre variété du chat sauvage, les couleurs, au lieu de s'être affoiblies par nuances uniformes comme dans le chat de Syrie, se sont, pour ainsi dire, esaltées dans le climat d'Espagne , et sont devenues plus vives et plus tranchées; le roux est devenu presque rouge, le brun est devenu noir et le gris est devenu blanc. Ces chats , transportés aux îles de l'Amérique , ont conservé leurs belles couleurs et n'ont pas dégénéré. « Il y a aux Antilles, dit le P. Du « Tertre, grand nombre de chats qui vraice semblablement y ont été apportés par les « Espagnols : la plupart sont marqués de « roux , de blanc et de noir. Plusieurs de « nos François , après en avoir mangé la « chair, emportent les peaux en France pour V les vendre. Ces chats , au commencement «que nous fûmes dans la Guadeloupe, « étoient tellement accoutumés à se repaitre «de perdrix, de tourterelles, de grives et M d'autres petits oiseaux, qu'ils ne daignoient « pas regarder les rats; mais le gibier étant « actuellement fort diminué, ils ont rompu (c la trêve avec les rats , ils leur font bonne « guerre, etc. » En général les chats ne sont pas, comme les chiens, sujets à s'altérer et a dégénérer lorsqu'un les transporte dans les climats chauds.

(« L«8 chats d'Europe , dit Bosman, trans- « porte> en Guinée, ne sont pas sujets à « changei comme les chiens ; ils gardent la •< même ûgure , etc. >• Ils sont, en effet, d'une nature beaucoup plus constante; et, comme leur domesticité n'est ni aussi entière, ,ni aussi universelle, ni peut-être aussi ancienqie lue celle du chien, il n'est pas surprenant qu'ils aient moins varié. Nos chats domestiques, quoique différens les uns des autres par les couleurs , ne forment point de races distinctes et séparées ; les seuls climats d'Espagne et de Syrie ou du Korazan ont produit des variétés constantes , et qui se sont perpétuées ; on pourroit encore y joindre le climat de la province de Pe-chi-ly à la Chine, où il y a des chats à longs poils avec les oreilles pendantes , que les dames chinoises aiment beaucoup. Ces chats domestiques à oreilles pendantes, dont nous n'avons pas une ample description, sont sans doute encore plus éloignés que les autres qui ont lei oreilles droites , de la race du chat sauvage,

qui néanmoins est la'race originaire et primitive de tous les chats.

Nous terminerons ici l'histoire du chat, et en même temps l'histoire des animam^ domestimies. Le cheval , l'âne ,- le bœuf, U brebis , la chèvre, le cochon, le chien, et le chat, sont nos seuU animaux domestiques. Nous n'y joignons pas le chameau , 1 éléphant , le l'enne , et les autres , qui , quoique domestiques ailleurs , n'en sont pas moins étrangers pour nous ; et ce ne sera qu'après avoir donné l'histoire des animaux sauvages de notre climat, que nous parlerons des animaux étrangers. D'ailleurs, comme le chat n'est, pour ainsi dii'e, qu'à demi domestique , il fait la nuance entre les animaux domestiques et les animaux sauvages; car on ne doit pas mettre au nombre des domestiques , des voisins incommodes, tels que les souris, les rats, les taupes, qui, quoique habitans de nos maisons ou de nos jardins, .n'en sont jpas moins libres et sauvag^es, puisqu'au heu d'être attachés et soumis à l'homme , ils le fuient, et que, dans leurs retraites obscures, ils conservent leurs mœurs, leurs habitudes et leur liberté tout entière.

On a vu dans l'histoire de chaque animal domestique combien l'éducation, l'abri, le soin, la main de l'homme, influent sur Ce naturel , sur les mœurs , et même sur la forme des animaux : on a vu que ces causes, jointes à Tinfluence du climat, modifient f altèrent et changent les espèces , au point d'être différentes de ce qu'elles étoient originairement, et rendent les individus si différens entre eux dans le même temps et dans la même espèce , qu'on auroit raison de les regarder comme des animaux diffiSrens, s'ils ne conservoient pas la faculté de produire ensemble des individus féconds; . ce qui fait le caractère essentiel et unique de l'espèce. On a vu que les différentes races de ces animaux domestiques suivent dans les différens climats le même ordre à peu près que les races humaines; qu'ils sont, comme les hommes, plus forts, plus grands et plus courageux, dans les pays froids ; plus civilisés , plus doux , dans le climat tempéré^ plus lâches, plus foibles et plus laids, dans les climats trop chauds; que c'est encore dans les climats tempérés et ^eg les peuples les plus policés que so trouvent la plus grande diversité, le plus grand mélange , et les plus nombreuses variétés dans chaque espèce : et ce qui n'est pas moins digne de remarque, c'est qu'il j a dans les animaux plusieurs signes évidens

ANDUUX DOMESTIQUES.

de rancienneté de leur esclavage; les oreilles pendantes , les couleurs variées , les poils longs et fins , sont autant d*0ffe(s produits par le temps , ou plutôt par la longue durée de leur domesticité. Presque tous les animaux libres et sauvages ont les oreilles droites : le sanglier les a droites et roides, le cochon domestique les a inclinées et demi* pendantes. Chez les Lapons , chez les sauvages de rJLmériqae^chez les Hottentots, chez les Nègres, et les autres peuples non policés , tous les chiens ont les oreilles droites, au lieu qa*en Espagne, en France, en Angleterre , en Turquie , en Perse , à la Chine, et dans tous les pays civilisés , la plupart les ont molles et pendantes. Les chats domestiques n*ont pas les oreilles si roides que les chats sauvages, et l'on voit qu'à la Chine , qui est un empire très-anciennement policé, et où le climat est fort doux, il y a des chats domestiques à oreilles pendantes. C'est par cette même raison que la chèvre d'Angora , qui a les oreilles pen« danles , doit être regardée entre toutes les chèvres comme celle qui s'éloigne le plus de l'état de la nature. L'influence si générale et si marquée du climat de Syrie, jointe à la domesticité de ces animaux chez un peuple très-anciennement policé, aura produit avec le temps cette variété , qui ne se maintiendroit pas dans un autov climat. Les chèvres d* Angora nées en ^France n'ont pas les oreilles aussi longées ni aussi pendantes qu'en Syrie, et reprendroient vraisemblablement les oreilles et le poil de nos chèvres après un certain nombre de générations.

* J'ai dit, paee zi3 , que les chats dor" moient moins qu Us ne font semblant de dormir. Quelques personnes ont pensé , d'après ce passage, que j'étois dans l'opifiion que les chats ne donnoient point du tout. Cependant je savois très-bien qu'ils dorment ; , mais j'ignorois que leur sommeil fût quelquefois très-profond : à cette occasion, j'ai reçu de M. Pasumot, de l'Académie de Dijon , qui est fort instruit dans les diffé* renies parties de l'histoire naturelle, une lettre dont voici l'extrait :

« Peimetiez-moi , monsieur, de remarquer que je crois que vous avez dit , au " sujet du chat , qu'il ne dormoit poinL Je *< puis vous assurer qu'il dort. A ta vérité, «• il dort rarement; mais son sommeil est si <• fort, que c'est une espèce de léthargie. Je m Tai observé dix fois au moins sur les dif- <• férens chats. J'étois assez jeUne quand i> j'en fis l'observation pour la première fois.

«De ooutume je couchois avec moi, dans « mon lit , un chat que je plaçou toujotirs « a mes pieds; dans une nuit, que je ne « dormois pas , je repoussai le chat , qui me « génoit : je fus étonné de le trouver d'un « poids si lourd , et en même temps si immo' « bile , que je le crus mort ; je le tirai bien « vite avec la main , et je fus encore tout « étonné en le tirant de ne lui sentir aucun « mouvement : je le remuai bien fort , et « à ft>ree de l'agiter , il se réveilla , mais ce « fut avec peine et lentement. J'ai observé « le même sommeil par la suite, et la même « difficulté dans le réveil; presque toujours « c'a été dans la nuit ; je l'ai aussi observé « durant le jour, mais une seule fois, à la «vérité, et c'est depuis que j'ai eu lu ce « que vous dites du défaut de sommeil dans « cet animal ; je n'ai même cherché à l'ob- « server qu'à cause de ce que vous en avez « dit. Je pourrois vous citer encore le témoi- « gnage d'une personne qui, comme moi , a • souvent observé le sommeil d'un chat, même « en plein jour et avec les mêmes drcons- « tances. Cette personne a même reconnu « de plus que , quand cet animal dort en « plein jour , c'est dans le fort de la cha- « leur , et surtout lors de la proximité des « orages. »

M. de Lestrée, négociant, de Ghâlons en Champagne, qui faisoit coucher souvent des chats avec lui , a remarqué :

« z" Que, dans le temps que ces animaux « font une espèce de ronflement, lorsqu'ils « sont tranquilles ou qu'ils semblent dor- « mir , ils font quelquefois une inspiration « un peu longue ,' et aussitôt une forte ex- «piration, et que, dans ce moment, ils « exhalent par la bouche une odeur qui res- '«I semble beaucoup à l'odeur du musc ou de « la fouine.

«c 20 Quand ils aperçoivent quelque chose « qui les surprend , comme un chien ou ua «autre objet qui les frappe' inopinément, « ils font une sorte de 'sifflement faux , qui « répand encore la même odeur. Cette re- « marque n'est pas particulière aux mâles; « car j'ai fait la même observation sur des u chattes comme sur des chats de différentes « couleurs et de différens âges. »

De ces faits, M. de Lestrée sembleroit croire que le chat auroit dans la poitrine ou l'estomac quelques vésicules remplies d'une odeur parfumée , qui se répand au dehors par la bouche ; mais l'anatomie ne nous démontre rien de semblable.

Nous avons dit qu'il y «voit à la Chine des chats à oreUles pendantes : cette va-

LS CHAT

riété ne se trouve nulle part ailleurs, et fût peut-être une espèce différente de celle du chat; car les voyageurs , parlant d'un animal appelé Sumxu^ qui est tout-à-fait domestique à la Chine, disent qu'on ne peut mieux le comparer qu'au chat , avec lequel il a beaucoup de rapports. Sa couleur est noire ou jaune , et son poil extrêmement luisant. Les Chinois mettent à ces animaux des colliers d'argent au cou , et les rendent extrêmement familiers : comme ils ne sont pas communs, on les achète fort cher\ tant à cause de leur beauté que parce qu'ils font aux rats la plus cruelle guerre.*

Il y a aussi à Madagascar des chats sauvages rendus domestiques , dont la plupai't ont la queue tortillée ; on les appelle Saca : mais ces chats sauvages sont de la même espèce que les chats domestiaues de ce pays, car ils s'accouplent et produisent ensemble.

Une autre variété que nous avons observée, c'est que, dans notre climat, il naît quelquefois des «chats avec des pinceaux à rexb'émité des oreilles. M. de Sè%'e , que j 'aurai occasion de citer plusieurs fois , m'écrit (16 novembre 1773) qu il est né dans sa maison, à Paris, une petite chatte de la race que nous avons appelée chat d'Espagne, avec des pinceaux au bout des oreilles, quoique le père et la mère eussent les oreilles comme tous les autres chats , c'està-dire sans pinceaux; et quelques mois après, les pinceaux de cette jeune chatte étoient aussi grands , à proportion de sa taille, que ceux du lynx de Canada.

On ma envoyé récemment de Cayente la peau d'un animal qui ressemble beaucoup à celle de notre chat sauvage. On appelle cet animal Haïra dans la Guianc , où l'on en mange la chair, qui est blanche et de bon goût.; c^a seul suffit pour faire présumer que le haïra , quoique fort ressemblant au chat, est néanmoins d'une espèce différeute: mais il se peut que le nom haïra soit mal appliqué ici ; car je présume que ce nom est le même que taira, et il n'appartient pas à un chat, mais à une petite fouine dont nous parlerons.

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