‹ Œuvres complètes de Buffon avec les supplémens (volume 2)Chapitre 31 sur 146 · LE LOUP · texte numérisé non relu

LE LOUP

' Le loup est l'un de ces animaux dont l'appétit pour la chair est le plus véhément; et quoiqxie avec ce goût il ait reçu de la nature les moyens de le satisfaire, qu'elle lui ait donné des ai-raes, de la ruse , de Tagilité, de la force, tout ce qui est nécessaire, en un mot, pour trouver, attaquer, vaincre, saisir et dévorer sa proie, cependant il meurt * souvent de faim , parce que l'homme lui ayant déclaré la guerre, l'ayant même proscrit en mettant sa tête à prix, le force à fuir, à demeurer dans les bois, où il ne trouve que quelques animaux sauvjuges qui lui échappent par la vitesse de leur course, et qu'il ne peut surprendre que par hasard ou par patience , en les attendant longtemps, et souvent en vain, dans les endroits où ils doivent passer. Il est naturellement grossier et poltron; mais il devient ingénieux par besoin , et hardi par nécessité : pressé par la famine, il brave le danger, vient attaquer les animaux qui sont sons la garde de l'homme , ceux surtout qu'il peut emporter aisément, comme les agneaux, les petits chiens , les cheweaux ; et lorsque cette maraude lui réussit, il revient souvent à la charge, jusqu'à ce qu'ayant été blessé ou chassé et maltraité par les hommes et les chiens il se recèle pendant le jour dans son fort, n'en sort q<ie la nuit, parcourt la campagne, rôde autour des habitations, ravit tes animaux abandonnés; vient attaquer les bergeries , gratte et^ creuse la terre sous les portes, entre furieux, met tout à mort avant de choisir et d'emporter sa proie. Lorsque ces courses ne lui produisent rien, il retourne au fond des bois , se met en quête , cherche, suit à la piste, chasse , poursuit les animaux sauvages, dum ^espérance qu'un autre loup pouixa les arrêter, les saisir dans leur fuite , et qu'ils en partageront la dépouille. Enfin , lorsaue le besoin est extrême, il s'expose à tout ; il attaque les femmes et les.enkns, se jette même quelquefois sur les

hommes, devient furieux par ces excès, qui finissent ordinairement par la rage et la mort.

Le loup , tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, ressemble si fort au chien, qu'il paroît être modelé sur la même forme; cependant il n'offre tout au plus que les revers de l'empreinte , et ne présente les mêmes caractères que sous une face entièrement opposée : si la forme est semblable, ce qui en lésulte est bien contraire; le naturel est si différent , que non seulement ils sont incompatibles , mais antipathiques par nature, ennemis par instinct. UU jeune chien frissonne au premier aspect du loup ; il fuit à l'odeur seule , qui, quoique nouvelle, inconnue, lui répugne si fort, qu'il vient en tremblant se ranger enti*e les jambes de son maître ; un mâtin , qui connoît ses, forces , se hérisse , s'indigtie, l'aitaque avec courage, tâche de le mettre en fuite , et fait tous ses efforts pour se délivrer d'une présence qui lui est odieuse; jamais ils ne se rencontrent sans se fuir ou sans combattre, et combattre à outrance, jusqu'à ce que la mort suive. Si le loup est le plus fort , il déchire , il dévore sa proie; le chien , au contraire, plus généreux , se contente de la victoire, et ne trouve pas que le corps d'un ennemi mort sente bon ; il l'abanaonne pour servir de pâture aux corbeaux , et même aux autres loups ; cai' ils s'entre-dévorent , et lorsqu'un loup est grièvement blessé, les autres le suivent au sang, et s'attroupent pour l'achever.

Le chien même sauvage n'est pas d'un naturel farouche; il s'apprivoise aisément, s'attache et demeure fidèle à son maître. Le loup, pris jeune, se prive, mais ne s'attache point : la nature est plus forte que l'éducation; il reprend avec làge son caractère féroce, et retourne, dès qu'il le peut, à son état sauvage. Les chiens, même les plus grossiers , cherchent la compagnie dés autres animaux; ils sont naturellement portés à ks

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suivre et à les accompagner^ et c'est par instinct seul , et non par éducation , qu'ils savent conduire et garder les troupeaux. Le loup est an contraire Tennemi de toute société; il ne fait pis même compagnie à ceux de son espèce : lorsqu'on les voit plusieurs ensemble , ce n'est point une société de paix ^ c'est un attroupement de guerre, qui se fait à grand bruit avec des hurlemens . aflreux , et qui dénote un projet d'attaquer quelque gros animal, comme un cerf, un bœuf, ou de se défaire de quelque redoutab3e mâtin. Dès que leur expédition' militaire est consommée, ils se séparent et retournent en silence à leur solitude. Il n'y a pas même une grande habitude entre le mâle et la femelle ; ils ne se cherchent qu'une fois par an , et ne demeurent que peu de temps ensemble. C'est en hiver que les louves deviennent en chaleur : plusieurs mâles suivent la même femdle, et cet attroupement est encore plus sanguinaire que le premier, car ils se la di^utent cruellement; ils grondent, ils frémissent^ ils se battent, ils se déchirent, et il arrive souv^ qu'ils mettent en pièces celui d'entre eux qu'elle a préféré. Ordinairement die fuit long-temps , lasse tous ses aspirans, et se dérobe, pendant qu'ils dorment, avec le plus alerte ou le mieux aimé.

La chaleur ne dure que douze ou quinze joun, et commence par les plus vieilles louves; celle des plus jeunes n'arrive que plus tard. Les mâles n'ont point de rut marqué , ils poûiToient s'accoupler en tout temps : ils passent successivement de femelles en femelles à mesure qu'elles deviennent en état de les recevoir; ils ont des vieilles à la fin de décembre, et finissent par les jeunes au mois de février et au commencement de mars. I^ temps de la gestation est d'environ trois mois et demi , et l'on trouve des louveteaux nouveau-nés depuis la fin d'avril jusqu'au mois de juillet. Cette différence dans la durée de la gestation entre les louves, qui portent plus de cent jours, et les chiejmes, qui n'en portent guère plus de soixante, prouve que le loup et le cluen, déjà si différens par le naturel^ le sont aussi par le tempérament, et par l'un des principaux résultats des fonctions de l'économie animale. Aussi le loup et le chien n'ont jamais été pris pour le même animal-que par les nomenclateurs en histoire naturelle qui, ne connoissant la nature que superficiellement, ne la considèrent jamais pour lui donner toute son étendue, mais seulement pour la resserrer et la réduire à leur méthode, toujours fautive, et souvent démentie

BvvroR. y.

par les faits. Le chien et la louve ne peuvent ni s'accoupler ni produire ensemble; il n'y a pas de races intermédiaires entre eux ; ils sont d'un naturel tout opposé, d'un tempérament difTérent. Le loup vit plus, longtemps que le chien; les louves ne portent att'une fois par an , les chiennes portent eux ou trois fois. Ces différences si marquées sont plus que suffisantes pour démontrer que ces animaux sont d'espèces assez éloignées ; d'ailleurs , en y rendant de pi*ès, on reconnoit aisément que, même à l'extérieur, le loup diffère du chien par des caractères essentiels et constans : l'aspect de la tête est différent, la forme des os l'est aussi ; le loup a la cavité de 4'œil obliquement posée, Vorbite inclinée, les yeux étincelans, brilians pendant la nuit; il a le hurle^l^t au lieu de l'aboiement, les mouvemens différens, la démarche plus égale , plus uniforme, quoique plus promp^î^ et plus précipitée, le corps beaucoup plus fort et bien moins souple, les membres plus fermes , les mâchoires et les dents plus grosses , le poil plus rude et plus fourré.

Mais ces animaux se ressemblent beaucoup par la conformation des parties intérieures : les loups s'accouplent comme les chiens; ils ont comme eux la verge osseuse et environnée d'un bourrelet qui se gonfle et les empêche de se séparer. Lorsque les louves sont prêtofr à mettre bas , elles cherchent au fond du>bois un fort, un endroit bien fourré « au milieu duquel elles aplanissent un espace assez considérable, en coupant, en arrachant les épines avec les dents; elles y apportent ensuite une grande quantité de mousse , et préparent un lit commode pour leurs petits : elles en font ordinairement dnq ou six, quelquefois sept, huit et même neuf, et jamais moins de trois. Ils naissent les yeux fermés comme les chiens ; la mère les allaite pe^a^t Quelques semaines , et leur apprend bientôt à manger de la chair qu!elle leur prépafee en la mâchant. Quelque temps après elle teur apporta des mulots, des levrauts, des perdrix, des volailles vivantes : les louveteaux commencent par jouer avec elles et finissent par les étrangler; la louve ensuite les déplume, les écorche, les déchire, et. en donne une part à diacun. Ils ne sortent du fort où ils ont pris naissance qu!«u bout de six semaines ou deux mois ; ils suivent alors leur mère , qui les mène boire dans quelque tronc d'arbre ou à quelque mare voisine, et les ramène au gîte, ou les oblige à se rec^r ailleurs lorsqu'elle craint quelque dan^.

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ANIMAUX CARNASStKRil

Ib la sunreni pendant plwûetm molf. Quand oo la attaque, elle le» défend de lotîtes aes forces, et BièBe avec fureor : tfuâqne dans les antres tetofn elle soit , ooninie toutes les lemcHes, plus timide ifue le mile, lorsqu'elle a des petits elle devient intrépide, semMe ne rien craindre pour elle, et s'expose à tout pour les sauver : aus»i ne rabandonneoi^ib que quand leur éducation est faite, quand ils se sentent assez forts pour n'avoir plus besoin de secoiHs; c*est ordinairement & dix mois oo un an, lorsqu'ils ont refait leurs premières dénis, qui torobeni à six mois, et lorsqu'ils oni acquis de la force, des armes et des lalêns pour la rapine.

Les mâles et tes femelles sont en état d'engendrer & l'âge d'environ deux ans. Il est à eroire que les femelles , comme dans presque tontes les autres espèces, sont à cet égard plus précoces que les mâles; ce qu'il y a de tûr, c'est qu'elles ne dovîennent en chaleur tout an plus tét qu'au second hiver de leur vie, ce qui suppose dix-huit ou vingt mois d'âge, et qu'une louve que j'ai fait élever n'est entrée en chaleur qu'an troisième hiver, c^est-à-dire à plus de deux ans et demi. Les chasseurs assurent que dans toutes les portées il y a plus de mâks que de femelles : cela confirme cette observation, qui paroit générale , du moins dans ces climats , que dans toutes les espèces , à commencer par celle de l'homme, la nature produit plus de mâles que de femelles. Ils disent aussi qu'il y a des loups qui dès le temps de la chaleur s'attachent à leur femelle, l'accompagnent toujoui's jusqu'à ce qu'elle soit sur le point de metire bas; qu'alors elle se dérobe, eache soigneusement ses petits, de peur que leur père ne les dévore en naissant; mais que lorsqu'ils sont nés, il ]N*end de l'affection pour eux, leur apporte à manger, et que si la mère vient à manquer, il la remplace et en prend soin comme elle. Je ne puis assurer ces faits, qui me paroissent même un peu contradictoires. Ces animpux , qui sont deux ou trois ans. à cvolire, vivant quinze ou vingt ans; ce qui s'accorde encore avec ce que nous avons observé sur beaucoup d'autres espèce, dans lesquelles le temps de l'accroissement fait la septième partie de la durée totale de la vie. Les loups blanchissent dans la vieillesse; ils ont alors toutes les dents usées* Ils dorment lorsqu'ils sont rassasiés ou fatigués, mais plus le jour que la nuit, et toujours d'un sontmeil lég(>r: ils boivent fréquemment ; et dans les temps de sécherenei lorsqu'il n'y a point d'eau dibu les

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Le lonp a bemeonn et ibroe, nrtout dans les parties uilérinm dn «m, dans les nnsdes dn eoa et de la mâchoire. U porte avec aa gnenle nn montoo, sans le laisser toudier a terre, et court en même temps pins vite que les bergers, en sorte qu'il n'y a que les dûens qui puissent l'atteindre et lui hân lâcher pnse. Il mord cruellement, et tcmjoors avec d'aitiant plus d'acharnement qn'cm lui rcsisle moins; car il prend des précautions avec les animaux qui peuvent se défendre. H craint pour lui , et ne se bat que par nécessité, et jamais par un mouvement de courage. Lorsqu'mi le tire et que la balle lui casse quelque membre, il crie, et cependant, lorsqu'on l'achève à coups de bâton, il ne ae fdaint pas comme le chien: il est plus dur, moins sensible, plus robuste; il mardie, court, rôde des jours entiers et des nuits; il est infatigable, et c'est peut«être de tous les animaux le plus difiicile à forcer à la course. Le diien est doux et courageux ; le loup, quoique féroce, est timide : lorsqu'il tombe dans un piège , il est si fort et si long-temps épouvanté qu'on peut ouïe tuer sans qu'il se défende, ou le prendre vivant sans qu'il résiste ; ou peut lui mettre un coUier, l'encbainer, le museler, le conduire ensuite partout où l'on veut , sans qu'il ose donner le moindre signe de colère ou même de mécontentement. Le loup a les sens très-bons, l'œil, l'oreille, et surtout l'odorat : il sent souvent de plus loin qu'il ne voit; l'odeur du carnage l'attire de plus d'une lieue; il sent aussi de loin les animaux vivans, il les cha»e même assez long-temps en les suivant aux portées. Lors-

3u'il veut sortir du. bois, jamais il ne manque e prendre le vent; il s'arrête sur la lisière, évente de tous côtés, et reçoit ainsi les émanations des corps morts ou vivans que le vent lui apporte de loin. Il préfère la chair vivante à la morte , et cependant il dévore les voiries les plus infectes. Il aime la chair humaine; et peut-être, s'il étoit le plus fort, n'en mangeroit-il pas d'autre. On a vu des loups suivre des armées, arriver en nombre â des champs de bataille où l'on n'avoit enterré que négligemment les corps, les découvrir, les dévorer avec une insatiable avidité, et oet mèmat loups, acpwttuinéi à

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