‹ Œuvres complètes de Buffon avec les supplémens (volume 2)Chapitre 5 sur 146 · LE BOUC ET LA CHEVRE · texte numérisé non relu

LE BOUC ET LA CHEVRE

Quof<iuK les espèces dans les animaux soient toutes séparées par un intervalle que la nature ne peut franchir, quelques-unes semblent se rapprocher par un si grand nombre de rapports , qu'il ne reste pour ainsi dire entre elles que respeoe nécessaire pour tirer la ligne de séparation ; et lorsqne nous compa'i^ns ces espèces voisines, et que nous les considérons relativement à nous , les unes se présentent comme des espèces de première utilité, et les autres semblent n'être que des 'espèces auxiliaires, qui pourroient, à bien des égards, remplacer les premières et nous servir aux mêmes usages. «L'âne pourrait presque remplacer le cheval ; et de même, si Pespèce de la brebis venoit à nous manquçr, celle de la chèvre pourroit y suppléer. La chèvi^ fournit du lait comme la brebis, et même en plus grande abondance; elle donne aussi du suif en quantité ; son poil, quoique plus rude que la laine, sert à faire d^ très-bonnes étoffes ; sa peaif Tant mieux que celle du mouton ; la chair du chevreau approche assez de celle de l'agneau, etc. Ces espèces auxiliaires sont plis agr^tes, pkis robustes, que les espèces principales : l'âne et la chèvFe ne -deman^denl pas autant de soin que le cheval et la brebis ; partout ils trouvent à vivre et broutent également les plantes de toutes espèces, les herbes grossières, les arbrisseaux chargés d'épines : ils sont moins affectés de l'intempérie du climat , ils peuvent mieux se passer du secours de l'homme : moins ils nous appartiennent , plus ils semblent appartenir à la nature ; et au lieu d'imaginer que ces espèces subalternes n'ont été .produites que par la dégénération des espèces premières; au lieu de regarder l'âne comme un cheval dégénéré^ il y auFoit plus de raison de dire que le cheval est un âne perfectionné; que la brebis n'est qu'une espèce de chèvre plus délicate que nous

avons soignée, perfectionnée, propagée )>our noire utilité; et qu'en général les espèces les plus parfaites , surtout dans les animaux domestiques , tirent leur origine de l'espèce moins parfaite des animaux sauvages qui en approche le plus, la nature seule ne pouvant faire autant que la nature et l-homme réunis.

Quoi qu'il en soit, la chèvïie est une espèce distincte, et peut-être encore plus éloignée de celle de la brebis que l'espèce de l'âne ne Test de celle du cheval. Le bouc s'accouple volontiers avec la brebis, comme l'âne avec la jument; et le bélier se joint arec la chèvre , comme le cheval* avec lânesse; mais quoique ces accoupiemens soient assez fréquens, et quelquefois prolifiques, il ne s'est point formé d'espèce in* termédiaire entre la chèvre et la brebis : ces deux espèces sont distinctes , demeurent constamment séparées et toujours à la même distance l'une de l'autre; elles n'ont donc {loint été altérées par ces mélanges; elles n'ont point fait de nouvelles souches et de nouvelles races d'animaux mitoyens; elles n'ont produit que des différences individuelles, qui n'influent pas sur l'unité de chacune des espèces primitives , et qui confirment au contraire la réalité de leur diffé* rence caractéristique.

Mais il y a bien des cas où nous ne pouvons ni distinguer ces caractères ni prononcer sur leurs difTérences avec autant de certitude; il y en a beaucoup d'autres où nous sommes obligés de suspendre noire jugement, et encore une inanité d'autres sur lesquels nous n'avons aucime lumière : car, indépendamment de Tinceriitude où nous jette la contrariété des témoignages sur les faits qui nous ont été transmis, indépendamment du doute qui résulte du peu d'exactitude de ceux ' qui ont observe la nature, le plus grand oustacle qu'il y ail à

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