LE CASTOR
Autaut l'homme s'est élevé au dessus de l'état de nature , autant les animaux se sont abaissés au dessous; soumis et réduits en servitude , ou traités comme rebelles et dispersés par la force ,'*leurs sociétés se sont évanouies, leur industrie est devenue stérile, leurs foibles arts ont disparu; chaque espèce a perdu ses qualités générales , et tous n'ont conservé que leurs propriétés individuelles , perfectionnées dans les uns par Texemple, Timitation, l'éducation, et dans les autres par Ja crainte et par la nécessité où ils sont de veiller continuellement à leur sûreté. Quelles vues, quels desseins, quels projets peuvent avoir des esclaves sans âme, ou des relégués sans puissance 7 ramper ou fuir, et toujours exister d'une manière solitaire, ne rien édifier, ne rien produire, ne rien transmettre, et toujours languir dans la calamité, déchoir, se perpétuer sans se multiplier, perdre, en un mot, par la durée autant et plus quHls n'avoient acquis par le temps.
Aussi ne reste-t-il quelques vestiges de leur merveilleuse industrie que dans des contrées éloignées et désertes, ignorées de Thomme pendant une longue suite de siècles, où chaque espèce pouvoit manifester en liberté ses talens naturels . et les perfectionner dans le repos en se reunissant en société durable. Les castors sont peut-être le seul exemple qui subsiste comme un ancien monument de cette espèce d'intelligence des brutes , qui , quoique infiniment inférieure par son principe à celle de Thomme , suppose cependant des projets communs et des vues relatives ; projets qui , ayant pour base la société, et pour objet une digue à construire, une bourgade à élever, une espèce de république à fonder, supposent aussi une manière quelconque de s'entendre et d'agir de concert.
Les castors, dira-t-on, sont parmi les quadrupèdes ce que les abeilles sont parmi les insectes. Quelle différence ! Il y a dans la nature , telle qu'elle nous est parvenue ,
«54 ANIMAUX. CAILNASSIEILS.
trois emoes de société qu*ân doit considérer âTsnt de les comparer : la société libre de l'homme, de laquelle, après Dieu, il tient toute sa puissance; ta société gèiée des animaux , toujours fugitive devaut celle de Tbomme; et enfin la société forcée de quel' ques petites bêtes qui, naissant toutes en même temps dans le même lieu, sont contraintes d'y demeurer ensemble. Un indiiridu pris solitairement, et au sortir des mains de la nature, n*est qu'un être stérile, dont rindustrie se borne au simple usage des sens ; l'homme lui-même dans l'état de
J)ure nature, dénué de lumières et de tous es secours de lit société, ne produit rien, n'édifie rien. Toute société, au contraire, devient nécessairement féconde , quelque fortuite , quelque aveugle qu'elle puisse être, pourvu qu'elle soit composée d'êtres de même nature : par la seule nécessité de se chercher ou de s'éviter, il s'y formera des mouvemens communs , dont le résultat sera souvent un ouvrage qui aura l'air d*avoir été conçu , conduit et exécuté avec intelligence. Ainsi Fouvrage des abeilles, qui, daus nn lieu donné, tel qu'une ruche ou le creux d'un vieux arbre, bâtissent chacune leur cellule; l'ouvrage des mouches de Cayenne, qui non seulement font aussi leurs cellules, mais construisent même la ruche qui doit les contenir, sont des travaux purement mécaniques qui ne supposent ancune intelligence, aucun projet concexté, aucune vue générale; des travaux qui, n'étant que le produit d'une nécessité physique, un résultat de mouvemens communs, s'exercent toujours de la même façon, dans tous les lieux , par une multitude qui ne s'est point assemblée par choix, mais qui se trouve réunie par force de nature. Ce n'est donc pas la société, c'est le nombre seul qui opère ici ; c'est une puissance aveugle , qu'on ne peut comparer à la lumière qui dirige toute société. Je ne parle ooint de cette lumière puie, de ce rayon aivin qui n'a été dé^iarti qu'à l'homme seul; les castors en sont assurément privés comme tous les autres animaux : mais leur société n'étant point une réunion forcée , se faisant au contraire par une espèce de choix , et supposant au moins un concours général et des vues communes dans ceux qui la composent , suppose au moins aussi une lueur d'intelligence qui, quoique très-différente de celle de l'homme, par le principe, produit cependant des effets assez semblantes pour qu'on puisse les comparer, opn pas dans la société plénière et puissante, teUe qu'elle existe parmi les peu-
ples anciennement potioés, mais dois la soeiété naissante chec des hommes sauvages , laquelle seule peut, avec équité, être comparée è celle des animaux.
Voyons doue le produit de Tune et l'autre de ces sociétés; voyons Jusqu'où s'étend l'art du eastor, et oà se bonie celui du sauvage. Rompre une branche pour s'en Isire un bâton, se bâtir une hutte, la couvrir de feuillages pour se mettre à l'abri, AnMi#rBt>r de la mousse ou du foin pour sa Ad^va lit, sont des actes communs a l'animal ^-àé^auvage. li^s ours font des huttes, les sô^es^ont des bâtons; plusieurs autres aninttiift se pratiquent un domicile propre, cooimode, impénétrable â l'eau. Frotter uoa pierre pour la rendre tranchante et s'en &ire une nache, s'en servir pour couper, pour écoroer du bois, pour aiguiser des flèches, pour creuser un vase; écorcher un animal pour se revêtir de sa peau, en prendra les neris pour faire une corde d'arc, attacher ces mêmes nerfs â une épine dure, et se servir de tous deux comme de fil et d'aiguille, sont des actes purement individuels que l'homme en solitude peut tous exéouter sans être aidé des autre»; des actes qui dépendent de sa seule conformation, puisque ne supposent que l'usage de la main : mais couper et transporter un gros arbre, élever un carbet , construire une fiirogue, sont au contraire des opérations qui supposent nécessairement un travail commun et des vues concertées. Ces ouvrages sont aussi les seuls résultats de U société naissante chez des nations sauvages, comme les
sauvages, cojmme les ouvrages des castors sont les fruits de la société perfectionnée parmi ces animaux : car il faut observer qu'ik ne songent point à bâtir, à moins qu'ils n'habiteat un pays libre, et qu'ils n'y soient parfaitement tranquilles. Il y a des castors eu Languedoc , dans les îles du Rhône; il y en a en plus grand nombre dans les provinces du nord de l'Europe : mais comme toutes ces contrées sont habitées ou du moins fort fréquentées par les hommes, les castors y sont, comme tous les autres animaux, dispersés, solitaires, fugitifs, ou cachés dans un terrier; on ne les â jamais vus se réunir, se rassembler, ni rien entreprendre, ni rien construire; au lieu que dans ces terres désertes où l'homme en société n'a pénétré que bien tard , et où l'on ne voyoit auparavant que quelques vestiges de l'homme sauvage , on a partout trouvé les castors réunis , formant des sociétés, et l'on n'a pu s'empêcher d'admirer leurs ouvrages. Nous tâcherons de ne citer