‹ Œuvres complètes de Buffon avec les supplémensChapitre 53 sur 161 · SEPTIÈME ÉPOQUE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME ÉPOQUE

lions sauvages de TAmérique avec dos grands peuples civilisés; comparez même celles de f Afrique , qui ne le sont qu'à denïi ; voyez en même temps Télat des terres que ces nations habitent, vous jugerez aisément du peu de valeur de ces nommes par le peu d'impression que leurs mains ont faite sur leur sol. Soit stupidité, soit paresse, ces hommes à demi bruts, ces nations non policées, grandes ou petites, ne font que peser sur le globe sans soidager la terre, Taflamer sans la féconder, détruire sans édifier, tout user sans rien renouveler. Néanmoins la condition la plus méprisable de l'espèce humaine n'est pas celle du sauvage, mais celle de ces nations au quart policées qui de lout temps ont été les vrais fléaux de la nature humaine, et que les peuples civilisés ont encore peine à contenir aujourd'hui : ils ont, comme nous l'avons dit, ravagé la première terre heureuse, ils en ont arraché les germes du bonheur et détruit les truils de la science. Et de combien d'autres invasions cette première irruption des barbares n'a-t-elle pas été suivie ! C'est de ces mêmes contrées du nord , où se trouvoient autrefois tous les biens de l'espèce humaine , qu'ensuite sont venus tous ses maux. Combien n'a-t-ou pas vu de ces débordemcns d'animaux à face humaine , toujours venant du nord , ravager les terres du midi ! Jetez les yeux sur les annales de tous les peuples , vous y compterez vingt siècles de désolation pour quelques années de paix et de repos.

Il a fallu six cents siècles à la nature pour construire ses grands ouvrages, pour attiédir la terre, pour en façonner la surface, et arriver à un état tranquille : combien n'en faudra-l-il pns pour que les hommes arrivent a^j même point et cessent de s'inquiéter, de s'agiter, et de s'entre-détruire? Quand reconnoitront-ils que la jouissance paisible des terres de leur partie suffit à leur bonheur?

Quand seront-Us assez sages pour rabattre de leurs prétentions, pour renoncer à des

avoir eu des idées plus saines de.cesétablissemens ; ils ne prbjetoientdes émigrations que quand leur population les surchargeoit, et que leurs terres et leur commerce ne suffisoient plus à leurs besoins. I^s invasions des barbares , qu'on regarde avec horreur, n'ont-elles pas eu des causes encore plus pressantes lorsqu'ils se sont trouvés trop serrés dans des terres ingrates, froides, et dénuées, et en même temps voisines d'autres terres cultivées , fécondes , et couvertes de tous les biens qui leur manquoient ? Mais aussi que de sang ont coûté ces funestes conquêtes ! que de malheurs , que de pertes les ont accompagnées et suivies!

Ne nous arrêtons pas plus long-temps sur le triste spectacle de ces révolutions de mort et de dévastation, toutes produites par l'ignorance; espérons que l'équilibre, quoique imparfait, qui se trouve actuellement entre les puissances des peuples civilisés se maintiendra, et pourra même devenir plus stable à mesure que les hommes sentiront mieux leurs véritables intérêts, qu'ils reconnoitronl le prix de la paix cl du bonheur tranquille , qu'ils en feront le seul objet de leur ambition, que les princes dédaigneront la fausse gloire des conquérans, et mépnseront la petite vanité de ceux qui , pour jouer un rôle, les excitent à de grands mouvemeus.

Supposons donc le monde en paix , et voyons de plus près combien la puissance de l'homme pourroit influer sur celle de la nature. Rien ne paroît plus difficile, pour ne pas dire impossible, que de s'opposer au refroidissement successif de la terre , et de réchauffer la température d'un climat; cependant l'homme le peut faire et l'a fait.

Paris et Quél)ec sont à peu près sous la même latitude et à la même élévation sur le globe : Paris seroit donc aussi froid que Québec si la France et toutes les contrées

3 ni l'avoisincnt étoient aussi dépourvues 'hommes, aussi couvertes de bois, aussi baignées pai* les eaux, que le sont les terres

dominations imaginaires, à des possessions voisines du ('anada. Assainir, défricher, et

éloignées , souvent ruineuses , ou du moins plus à charge qu'utiles? L'empire de l'Espagne, aussi étendu que celui de la France en Europe , et dix fois plus grand en Anjérique , est-il dix fois plus puissant ? Test-il même autant que si cette fière et grande nation se fût bornée à tirer de son heureuse terre tous les biens qu'elle pou voit fournir? Les Auglois , ce peuple si sensé , si profondément pensant, n'ont-ils pas fait une grande faute en étendant trop loin les limites de leurs colonies? Les anciens me paroissent

Bnnoxr. II.

peupler un pays, c'est lui rendre de la chaleur pour plusieurs milliers d'années ; et ceci Prévient la seule objection raisonnable que on puisse faire contre mon opinion, ou, pour mieux dire, contre le fait réel du refroidissement de la terre.

Selon votre système , me dira-t-on, toute la terre doit être plus froide aujourd'hui qu'elle ne l'étoit il y a deux mille ans; or la tradition semble nous prouver le contraire.

Les Gaules et la Germanie nourrissoient des élans, des loups-cerviers, des ours, et d'au-

za

très aniitiaiii qui ké sont retirés depuis dans les pays septentrionaux : cette progression est bien différente de celle que vous leur supposez du nord au midi. D'ailleurs Fhisfoire nous apprend que tous les ans la ri- \ière de Seine étoit ordinairement glacée pondant une partie de l'hiver : ces faits' ne paroissent-ils pas être directement opposés au prétendu refroidissement successif du ^tobe? Ils le seroient, je l'avoue, si la France et rAIlemagne d'aujourd'hui étoient semblables à la Gaule et la Germanie ; si l'on ji'eût pas abattu les forêts, desséché les marais, contenu les torrens, dirigé les fleuves , et défriché toutes les terres trop couvertes ei surchargées des débris mêmes de leurs productions. Mais ne doit-on pas considérer que la déperdition de la chaleur du globe se fait d'une manière insensible ; qu'il a fallu soixante-seize mille ans pour l'attiédir au point de la température actuelle , et que , dans soixante-seize autres mille ans , il ne sera pas encore assez refroidi pour que la chaleur particulière de la nature vivante y soit anéantie? Ne faut-il pas comparer ensuite à ce refroidissement si lent le froid ptompt et subit qui nous arrive des régions de l'air, se rappeler qu'il n'y a néanmoins qu'un trente-deuxième de différence entre le plus grand chaud de nos étés et le plus grand froid de nos hivers , et l'on sentira déjà que les causes extérieures influent beaucoup plus que la cause intérieure sur la température de chaque climat, et que, dans tous ceux où le froid de la région supérieure de Pair est attiré par l'humidité ou poussé par les vents qui le rabattent vers la surface de la terre , les effets de ces causes particulières l'emportent de beaucoup sur le produit de la cause générale? Nous pouvons en donner un exemple qui ne laissera aucun doule sur ce sujet, et qui prévient en même temps toute objection de celte espèce.

Dans l'immense étendue des terres de la Guiane , qui ne sont que des forêts épaisses où le soleil peut à peine pénétrer, où les eaux répandues occupent de grands espaces, où les fleuves, très-voisins les uns des autres, ne sont ni continus ni dirigés, où il pleut continuellement pendant huit mois de l'année , l'on a commencé seulement depuis un siècle à défricher autour de Cayenne un très-petit canton de ces vasies forêts; et déjà la différence de température , dans celte petite étendue de terrain défriché, est si sensible, qu'on y éprouve trop de chaleur, même pendant la nuit, tandis que, dans toutes les autres terres couvertes de bois, *il

DE LA NATURE

fait assez froid la nmtpotir qu'on soit foroè d'allumer du feu. Il en est de même de k quantité et de la continuité des pluies : elles cessent plus tôt et commencent plus tard à Cayenne que dans l'intérieur deS terres; elles sont aussi moins abondantes et moins continues. Il y a quatre mois de sécheresse absolue à Cayenne , au lieu que , dans l'intérieur du pays, la saison sèche ne dure que trois mois , et encore y pleut-il tous les jours par un orage assez violent qu*on appelle le grain de midi, parce que c'est vers le milieu du jour que cet orage se forme : de plus, il ne tonne presque jamais à Cayenne, tandis que les tonnerres sont violcns et très-fré-

, quens dans l'intérieur du pays, où les nnages sont noirs , épais , et très-bas. Ces faits , qui sont certains , ne démontrent-ils pas qu'on feroit cesser ces pluies continuelles de huit mois, et qu'on augmenteroit prodigieusement la chaleur dans toute cette contrée , si l'on détruisoit les forêts qui la couvrent , si l'on y resserrait les eaux en dirigeant les fleuves, et si la culture de la terre, qui suppose le mouvement et le grand nombre des animaux et des hommes, chassoit l'humidité froide et superflue que le nombre infiniment trop grand des végétaux attire, entretient, et répand ?

Comme tout mouvement, toute action, produit de la chaleur , et que tous les êtres doués du mouvement progressif sont euxmêmes autant de petits foyers de chaleur, c'est de la proportion du nombre des hommes et des animaux à celui des végétaux que dépend ( toutes choses égales d'ailleurs) la température locale de chaque terre en particulier; les premiers répandent de la chaleur, les seconds ne produisent que de

' l'humidité. L'usage habituel que l'homme fait du feu ajoute beaucoup à cette température artificielle dans tous les lieux où ii habite en nombre. À Paris , dans les grands froids, les thermomètres au faubourg Saintïtonoré marquent a ou 3 degrés de froid de plus qu'au faubourg Saint - Marceau , parce que le vent du nord se tempère eu passant sur les cheminées de cette grande ville. Une seule forêt de plus ou de moins dans un pays suffit pour en changer la température : tant que les arbres sont sur pied, ils attirent le froid , ils diminuent par leui ombrage la chaleur du soleil; ils produisent des vapeurs humides qui forment des nuages et retombent en pluie d'autant plus froide qu'elle descend de plus haut : et si ces forêts sont abandonnées à la seule nature , ces mêmes arbres, tombés de vétusté, pourris^

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