‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 111 sur 361 · PAON · texte numérisé non relu

PAON

Indes orientales , on ne voit à la Chine que ceux qu’on y transporte des autres pays ; ce qui prouve au moins qu’ils sont trèsrares à la Chine.

Elicn assure que ce sont les barbares qui ont fait présent à la Grèce de ce bel oiseau ; et ees barbares ne peuvent guère être que les Indiens, puisque c’est aux Indes qu’Alexandre , qui avoit parcouru l’Asie , et qui connoissoit bien la Grèce, en a vu pour la première fois : d’ailleurs il n’est point de pays où ils soient plus généralement répandus et en aussi grande abondance que dans les Indes. Mandeslo et Thévenot en ont trouvé un grand nombre dans la province de Guzarale; Tavernier, dans toutes les Indes , mais particulièrement dans les territoires de Laroche , de Cambaya , et de Broudra ; François Pyrad, aux environs de Calicot; les Hollandois, sur toute la côte de Malabar; Lintscot, dans l’île de Ceylan ; l’auteur du second Voyage de Siam , dans les forêts sur les frontières de ce roy aume , du côté de Camboae et aux environs de la

rivière de Meinam ; Le Gentil , à Java ; Gemelli Carreri , dans les îles Calamianes , situées entre les Philippines et Bornéo. Si on ajoute à cela que dans presque toutes ces contrées les paons vivent dans l’état de sauvages, qu’ils ne sont nulle part ni si grands ni si féconds , on ne pourra s’empêcher de regarder les Indes comme leur climat naturel; et en effet , un si bel oiseau ne pouvoit guère manquer d’appartenir à un pays si riche , si abondant en choses précieuses , où se trouvent la beauté, la richesse en tout genre, l’or, les perles , les pierreries, et qui doit être regardé comme le climat du luxe de la nature. Cette opinion est confirmée en quelque sorte par le texte sacré; car nous voyons que les paons sont comptés parmi les choses précieuses que la flotte de Salomon rapportoit tous les trois ans. Il est clair que c’est ou des Indes, ou de la côte d’Afrique la plus voisine des Indes, que cette flotte, formée et équipée sur la mer Rouge , et qui ne pouvoit s’éloigner des côtes , liroit ses richesses : or il y a de fortes raisons de croire que ce n’étoit point des côtes d’Afrique ; car jamais voyageur n’a dit avoir aperçu dans toute l’Afrique, ni même dans les îles adjacentes , des paons sauvages qui pussent être regardés comme propres et naturels à ces pays ; si ce n’est dans l’île de Sainte-Hélène , où l’amiral Verhowen trouva des paons qu’on ne pouvoit prendre qu’en les tuant à coups de fusil ; mais on ne se persuadera pas apparemment que la flotte

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LÉ PAOft.

iîê Salomon , qui îfavoit point de boussole, se rendit tous les trois ans à l’île de Sainte- Hélène , où d’ailleurs elle n’auroit trouvé ni or, ni argent, ni ivoire, ni presque rien de tout ce qu’elle cherehoit. De plus , il me paroît vraisemblable que cette île , éloignée de plus de trois cents lieues du continent , n’avoit pas même de paons du temps de Salomon ; mais que ceux qu’y trouvèrent les Hollandois y avoient été lâchés par les Portugais , à qui elle avoit appartenu , ou par d’autres, et qu’ils s’y étoient multipliés d’autant plus facilement que File de Sainte- Hélène n’a, dit-on, ni bête venimeuse, ni animal vorace.

On ne peut guère douter que les paons que Kolbe a vus au cap de Bonne-Espérance, et qu’il dit être parfaitement semblables à ceux d’Europe , quoique la Figure qu’il en donne s’en éloigne beaucoup , n’eussent la même origine que ceux de Sainte- Hélène, et qu’ils n’y eussent été apportés par quelques-uns des vaisseaux européens qui arrivent en foule sur cette côte.

On peut dire la même chose de ceux que les voyageurs ont aperçus au royaume de Congo, avec des dindons, qui certainement n’étoient point des oiseaux d’Afrique, et encore de ceux que l’on trouvé sur les confins d’Angola , dans un bois environné de murs, où on les entretient pour le roi du pays. Cette conjecture est fortifiée par le témoignage de Bosman , qui dit en termes formels qu’il n’y a point de paons sur la côte d’Or, et que l’oiseau pris par M. de Foquembrog et par d’autres pour un paon est un oiseau tout différent, appelé kroonvogcl.

De plus , la dénomination de paon d' Àfri- (]ue, donnée par la plupart des voyageurs aux demoiselles de Numidie , est encore une preuve directe que F Afrique ne produit point de paons ; et si l’on en a vu anciennement en Libye , comme le rapporte Eustache , c’en étoit sans doute qui avoient passé ou qu’on avoit portés dans cette contrée de l’Afrique, Fune des plus voisines de la Judée , où Salomon en avoit mis long-temps auparavant : mais il ne paroît pas qu’ils l’eussent adoptée pour leur patrie, et qu’ils s’y fussent beaucoup multipliés , puisqu’il y avoit des lois très-sévères contre ceux qui en avoient tué ou seulement blessé quelquesuns.

Il est donc à présumer que ce n’étoit point des côtes d’Afrique que la flotte de Salomon rapportoit les paons, des côtes d’Afrique , dis-je , où ils sont fort rares , et

où l’on n’en trouve point dans l’état de sauvages ; mais bien des côtes d’Asie, où ils abondent , où ils vivent presque partout en liberté, où ils subsistent et se multiplient sans le secours de l’homme, où ils ont plus de grosseur, plus de fécondité que partout ailleurs, où ils sont, en un mot, comme sont tous les animaux dans leur climat naturel.

Des Indes ils auront facilement passé dans la partie occidentale de l’Asie; aussi voyonsnous dansDiodore de Sicile qu’il y en avoit beaucoup dans la Babylonie : la Médie en nourrissoit aussi de très-beaux et en si grande quantité , que cet oiseau en a eu le surnom d 'avis mcdica. Philostrale parle de ceux du Phase, qui avoient une huppe bleue , et les voyageurs en ont vu en Perse.

De l’Asie ils ont passé dans la Grèce , où ils furent d’abord si rares, qu’à Athènes on les montra pendant trente ans à chaque néoménie comme un objet de curiosité, et qu’on accouroit en foule des villes voisines pour les voir.

On ne trouve pas l’époque certaine de cette migration du paon de l’Asie dans la Grèce; mais il y a preuve qu’il n’a commencé à paroître dans ce dernier pays que depuis le temps d’Alexandre, et que sa première station au sortir de l’Asie a été File de Samos.

Les paons n’ont donc paru dans la Grèce que depuis Alexandre ; car ce conquérant n’en vit pour la première fois que dans les Indes j comme je Fai déjà remarqué, et il fut tellement frappé de leur beauté , qu’il défendit de les tuer sous des peines trèssévères : mais il y a toute apparence que peu de temps après Alexandre, et même avant la fin de son règne , ils devinrent fort communs ; car nous voyons dans le poète Antiplianes, contemporain de ce prince, et qui lui a survécu , qu’une seule paire de paons apportée en Grèce s’y étoit multipliée à un tel point , qu’il y en avoit autant que de cailles; et d’ailleurs Aristote, qui ne survécut que deux ans à son élève, parle en plusieurs endroits des paons comme d’oiseaux fort connus.

En second lieu, que File de Samos ait été leur première station à leur passage d’Asie en Europe , c’est ce qui est probable par la position même de cette île, qui est très-voisine du continent de l’Asie; et de plus cela est prouvé par un passage formel de Menodolus; quelques-uns même, forçant le sens de ce passage , et se prévalant de certaines médailles samiennes fort antiques,

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où éloit représentée «funon avec un paon a ses pieds, ont prétendu que Samos étoit la patrie première du paon, le vrai lieu de son origine, d’où il s’étoil répandu dans l’Orient comme dans l'Occident : mais il est aisé de voir, en pesant les paroles de Menodotus, qu’il n’a voulu dire autre chose, sinon qu’on avoit vu des paons à Samos , avant d’en avoir vu dans aucune autre contrée située hors du continent de l’Asie , de même qu’on avoit vu dans l’Eolie (ou l’Étolie) des méléagrides , qui sont bien connues pour être des oiseaux d’Ai’rique , avant d’en voir en aucun autre lieu de la Grèce (veluti.... <juas melea "ridas 'vocant ex Æto/ia). D'ailleurs l’île de Samos offroit aux paons un climat qui leur convenoit, puisqu’ils y subsistoient dans l’état de sauvages , et qu’Aulu- Gelle regarde ceux de cette ile comme les plus beaux de tous.

Ces raisons étoient plus que suffisantes pour servir de fondement à la dénomination d'oiseau de Samos , que quelques auteurs ont donnée au paon : mais on ne pourroit pas la lui appliquer aujourd’hui, puisque M. de Tournefort ne fait aucune mention du paon dans la description de cette île, qu’il dit être pleine de perdrix, de bécasses, de bécassines, de grives, de pigeons sauvages, de tourterelles, de bec-ligues, et d’une volaille excellente; et il n'y a pas d'apparence que M. de Tournefort ail voulu comprendre sous la dénomination générique de ' volaille un oiseau aussi considérable et aussi distingué.

Les paons, ayant passé de l’Asie dans la Grèce, se sont ensuite avancés dans les parties méridionales de l’Europe, et, de proche en proche, en France , en Allemagne, en Suisse, et jusque dans la Suède1, où, à la vérité, ils ne subsistent qu’en petit nombre, à force de soins, et non sans une altération considérable de leur plumage , comme nous le verrons dans la suite.

Enfin les Européens, qui, par l’étendue de leur commerce et de leur navigation , embrassent le globe entier, les ont répandus d’abord sur les côtes d’Afrique et dans quelques îles adjacentes , ensuite clans le Mexique, et de là dans le Pérou et dans quelquesunes des Antilles, comme Saint-Domingue

i. Les Suisses sont la seule nation qui sc soit appliquée à détruire, dans leur pays, cette belle espèce d’oiseaux , avec autant de soin que toutes les antres en ont mis à la multiplier, et cela en haine

des ducs d’Autriche, contre lesquels ils s’étoient révoltés , et dont l’ccu avoit une queue de paon pour cimier.

et la Jamaïque, où l’on en voit beaucoup aujourd’hui, et où, avant cela, il n’y en avoit pas un seul , par une suite de la loi générale du climat, qui exclut du Nouveau- Monde tout animal terrestre attaché par sa nature aux pays chauds de l’ancien continent ; loi à laquelle les oiseaux pesans ne sont pas moins assujettis que les quadrupèdes : or l’on ne peut nier que les paons ne soient des oiseaux pesans ; et les anciens l’avoieut fort bien remarqué; il ne faut que jeter un coup d’œil sur leur conformation extérieure, pour juger qu’ils ne peuvent pas voler bien haut ni bien long-temps; la grosseur du corps , la brièveté des ailes , et la longueur embarrassante de la queue , sont autant d’obstacles qui les empêchent de fendre l’air avec légèreté : d’ailleurs les climats septentrionaux ne conviennent pc'int à leur nature, et ils n’y restent jamais de leur plein gré.

Le coq-paon n’a guère moins d’ardeur pour ses femelles , ni guère moins d’acharnement à se battre avec les autres mâles, que le coq ordinaire ; il en auroil même davantage, s’il étoit vrai ce qu’on en dit, que, lorsqu’il n’a qu’une ou deux poules , il les tourmente, les fatigue, les rend stériles à force de les féconder, et trouble l’œuvre de la génération à force d’en répéter les actes: dans ce cas les œufs sortent de Xoviducius avant qu’ils aient eu le temps d’acquérir leur maturité. Pour mettre à profit cette violence de tempérament, il faut donner au mâle cinq ou six femelles2; au lieu que le coq ordinaire , qui peut suffire à quinze ou vingt poules, s’il est réduit à une seule , la féconde encore utilement, et la rend mère d’ime multitude de petits poussins.

Les paonnes ont aussi le tempérament foi t lascif; et lorsqu’elles sont privées de mâles, elles s’excitent entre elles, et en se frottant dans la poussière (car ce sont des oiseaux pulvérateurs) , et se procurant une fécondité imparfaite, elles pondent des œufs clairs et sans germe, dont il ne résulte rien de vivant : mais cela n’arrive guère qu’au printemps, lorsque le retour d’une chaleur douce et vivifiante réveille la nature, et ajoute un nouvel aiguillon au penchant qu’ont tous les êtres animés à se reproduire ; et c’est peutêtre par cette raison qu’on a donné à ces

2. Je donne ici l’opinion des anciens ; car des personnes intelligentes que j’ai consultées , et qui ont élevé des paons en Bourgogne, m’ont assuré , d’après leur expérience , que les mâles ne se battaient jamais , et qu’il ne falloil à chacun qu’une ou deux femelles au plus; et peut-être cela n’arrive-t-il qu’à cause de la moindre chaleur du climat.

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œufs le nom de zêphyrlens ipv a zephyria) ; lion qu’on se soit persuadé qu’un doux zéphyr suffise pour imprégner les paonnes et tous les oiseaux femelles qui pondent sans la coopération du mâle, mais parce qu’elles ne pondent guère de ces œufs que dans la nouvelle saison , annoncée ordinairement et même désignée par les zéphyrs.

Je croirois aussi fort volontiers que la vue de leur mâle piaffant autour d’elles, étalant sa belle queue, faisant la roue, et leur montrant toute l’expression du désir, peut les animer encore davantage et leur l'aire produire un plus grand nombre de ces œufs stériles : mais ce que je ne croirai jamais , c’est que ce manège agréable, ces caresses superficielles , et , si j’ose ainsi parler, toutes ces courbettes de petit-maître, puissent opérer une fécondation véritable, tant qu’il ne s’y joindra pas une union plus intime et des approches plus efficaces; et si quelques personnes ont cru que des paonnes avoient été fécondées ainsi par les yeux, c’est qu’apparemment ces paonnes avoient été couvertes réellement sans qu’on s’en fût aperçu.

L’âge de la pleine fécondité pour ces oiseaux est à trois ans , selon Aristote et Columelle, et même selon Pline, qui, en répétant ce qu’a dit Aristote, y fait quelques changement. Vairon fixe cet âge à deux ans; et des personnes qui ont observé ces oiseaux m’assurent que les femelles commencent déjà à pondre dans notre climat à un an , sans doute des œufs stériles : mais presque tous s’accordent à dire que l’âge de trois ans est celui où les mâles ont pris leur entier accroissement , où ils sont en état de cocher leur poule, et où la puissance d’engendrer s’annonce en eux par une production nouvelle très-considérable, celle des longues et belles plumes de leur queue, et par l’habitude qu’ils prennent aussitôt de les déployer en se pavanant et faisant la roue; le superflu de la nourriture, n’ayant plus rien à produire dans l’individu , va s’employer désormais à la reproduction de l’espèce.

C’est au printemps que ces oiseaux se recherchent et se joignent : si on veut les avancer, on leur donnera le matin à jeun, tous les cinq jours , des fèves légèrement grillées , selon le précepte de Columelle.

La femelle pond ses œufs peu de temps après qu’elle a été fécondée; elle ne pond pas tous les jours, mais seulement de trois ou quatre jours l’un. Elle ne fait qu’une ponte par an , selon Aristote , et cette ponte

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est de huit œufs la première année, et de douze les années suivantes : mais cela doit s’entendre des paonnes à qui on laisse le soin de couver elles-mêmes leurs œufs et de mener leurs petits; au lieu que si on leur enlève leurs œufs à mesure qu’elles pondent, pour les faire couver par des poules vulgaires 1 , elles feront trois pontes, selon Columelie , la première de cinq œufs, la seconde de quatre , et la troisième de deux ou trois. Il paroît qu’elles sont moins fécondes dans ce. pays-ci , où elles ne pondent guère que quatre ou cinq œufs par an; et qu’au contraire elles sont beaucoup plus fécondes aux Indes, où, selon Pierre Martyr, elles en pondent de vingt à trente, comme je l’ai remarqué plus haut : c’est qu’en général la température du climat a beaucoup d’influence sur tout ce qui a rapport à la génération, et c’est la clef de plusieurs contradictions apparentes qui se trouvent entre ce que disent les anciens et ce qui se passe sous nos yeux. Dans un pays plus chaud, les mâles seront plus ardens, ils se battront entre eux, il leur faudra un plus grand nombre de femelles, et celles-ci pondront un plus grand nombre d’œufs; au lieu que dans un pays plus froid elles seront moins fécondes, et les mâles moins chauds et plus paisibles.

Si on laisse à la paonne la liberté d’agir selon son instinct, elle déposera ses œufs dans un lieu secret et retiré. Ses œufs sont blancs et tachetés comme ceux du dinde, et .à peu près de la même grosseur. Lorsque sa ponte est finie , elle se met à couver.

On prétend qu’elle est sujette à pondre pendant la nuit, ou plutôt à laisser échap per ses œufs de dessus le juchoir où elle est perchée; c’est pourquoi on recommande d’étendre de la paille au dessous pour empêcher qu’ils ne se brisent.

Pendant tout le temps de l’incubation , la paonne évite soigneusement le mâle, et tâche surtout de lui dérober sa marche lorsqu’elle retourne à ses œufs ; car , dans cette

i. Aristote dit qu’une poule ordinaire ne peut guère faire éclore que deux œufs de paon ; mais Columelle lui en donnoit jusqu’à cinq, et outre cela quatre œufs de poule ordinaire, plus ou moins cependant, selon que la couveuse étoit plus ou moins grande : il recommandoit de retirer ces œufs de poule le dixième jour, et d’en substituer un pareil nombre de même espèce, récemment pondus, afin cju’ils vinssent à éclore en même temps que les œufs de paon , qui ont besoin de dix jours d’incubation de plus : enfin il presci’ivoit de retourner ceux-ci tous les jours , si la couveuse n’avoit pu le faire à cause de leur grosseur; ce qu’il est aisé de reconnoitre , si l’on a eu la précaution de marquer ccs œufs d’un côté.

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espèce , comme dans celle du coq el de bien d’autres , le mâle , plus ardent et moins fidèle au vœu de la nature , est plus occupé de son plaisir particulier que de la multiplication de son espèce; et s’il peut surprendre la couveuse sur ses œufs, il les casse en s’approchant d’elle, et peut-être y metil de l’intention, et cherche-t-il à se délivrer d’un obstacle qui l’empêche de jouir : quelques-uns ont cru qu’il ne les eassoil que par son empressement à les couver lui-même; ce seroit un motif bien différent. L’histoire naturelle aura toujours beaucoup d incertitudes; il faudroit, pour les lui ôter, observer tout par soi-même : mais qui peut tout observer ?

La paonne couve de vingt-sept à trente jours, plus ou moins, selon la température du climat et de la saison : pendant ce temps on a soin de lui mettre à portée une quantité suffisante de nourriture, de peur qu’étant obligée d’aller se repaître au loin elle lie quittât ses œufs trop long-temps, et ne les laissât refroidir. Il faut aussi prendre garde de la troubler dans son nid, et de lui donner de l’ombrage; car, par une suite de son naturel inquiet et défiant , si elle se voit découverte , elle abandonnera ses œufs et recommencera une nouvelle ponte, qui ne vaudra pas la première, à cause de la proximité de l’hiver.

On prétend que la paonne ne fait jamais éclore tous ses œufs à la fois, mais que, dès qu’elle voit quelques poussins éclos , elle quitte tout pour les conduire : dans ce cas , il faudra prendre les œufs qui ne seront pas encore ouverts, et les mettre éclore sous une autre couveuse, ou dans un four d’incubation.

Élien nous dit que la paonne ne reste pas constamment sur ses œufs, et qu’elle passe quelquefois deux jours sans y revenir : ce qui nuit à la réussite de la couvée. Mais je soupçonne quelque méprise dans ce passage d’Elien, qui aura appliqué à l’incubation ce qu’Aristote et Pline ont dit de la ponte, laquelle en effet est interrompue par deux ou trois jours de repos ; au lieu que de pareilles interruptions dans l’action de couver paroissent contraires à l’ordre de la nature, et à ce qui s’observe dans toutes les espèces connues des oiseaux , si ce n’est dans les pays où la chaleur de l’air et du sol approche du degré nécessaire pour l’incubation.

Quand les petits sont éclos, il faut les laisser sous la mère pendant vingt-quatre heures , après quoi on pourra les transpor-

ter sous une mue. Friscli veut qu’on ne les rende à la mère que quelques jours après.

Leur première nourriture sera la farine d’orge détrempée dans du vin, du froment ramolli dans l’eau, ou même de la bouillie cuite et refroidie : dans la suite on pourra leur donner du fromage blanc bien pressé et sans aucun petit-lait , mêlé avec des poireaux hachés, et même des sauterelles, dont on dit qu’ils sont très-friands : mais il faut auparavant ôter les pieds à ces insectes. Quand ils auront six mois, ils mangeront du froment, de l’orge, du marc de cidre et de poiré, et même ils pinceront l’herbe tendre; mais celte nourriture seule ne suffiroit point, quoique Athénée les appelle graminivores.

On a observé que les premiers jours la mère ne revenoit jamais coucher avec sa couvée dans le nid ordinaire, ni môme deux fois dans le même endroit; et comme cette couvée si tendre , et qui ne peut encore monter sur les arbres, est exposée à beaucoup de risques, on doit y veiller de près pendant ces premiers jours, épier l’endroit que la mère aura choisi pour son gîte, et mettre ses petits en sûreté sous une mue, ou dans une enceinte formée en plein champ avec des claies préparées, etc.

Les paonneaux , jusqu’à ce qu’ils soient un peu forts, portent mal leurs ailes, les ont traînantes, el ne savent pas encore s’en servir : dans ces commencemens , la mère les prend tous les soirs sur son dos, et les porte l’un après l’autre sur la branche où ils doivent passer la nuit ; le lendemain matin, elle saute devant eux du haut de l’arbre en bas, et les accoutume à en faire autant pour la suivre, el à faire usage de leurs ailes.

Une mère paonne, et même une poule ordinaire, peut mener jusqu’à vingt-cinq petits paonneaux , selon Columelle ; mais seulement quinze, selon Palladius : ce dernier nombre est plus que suffisant dans les pays froids, où les petits ont besoin de se réchauffer de temps en temps, et de se mettre à l’abri sous les ailes de la mère, qui ne pourroit en garantir vingt-cinq à la fois.

On dit que si une poule ordinaire, qui mène ses poussins, voit une couvée de petits paonneaux, elle est tellement frappée de leur beauté, qu’elle se dégoûte de ses petits, et les abandonne pour s’attacher à ces étrangers ; ce que je rapporte ici non comme un fait vrai, mais comme un fait à vérifier, d’autant plus qu’il me paroît s’écarter du cours ordinaire de la nature, et que, dans les premiers temps , les petits paonneaux

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ne sont pas beaucoup plus beaux que les

poussins.

A mesure que les jeunes paonneaux se fortifient, ils commencent à se battre (surtout dans les pays chauds); et c’est pour cela que les anciens , qui paroissent s’èlre beaucoup plus occupés que nous de l’éducalion de ces oiseaux, les tenoient dans de petites cases séparées : mais les meilleurs endroits pour les élever, c’étoit, selon eux, ces petites îles qui se trouvent en quantité sur les côtes d’Italie, telles, par exemple, que celle de Planasie, appartenant aux Pisans : ce sont, en effet, les seuls endroits où l’on puisse les laisser en liberté, et presque dans l’état de sauvages, sans craindre qu’ils s’échappent , attendu qu’ils volent peu et ne nagent point du tout, et sans craindre qu’ils deviennent la proie de leurs ennemis, dont la petite île doit être purgée; ils peuvent y vivre selon leur naturel et leurs appétits, sans contrainte, sans inquiétude; iis y prospéroient mieux, et, ce qui n’étoit pas .négligé par les Romains , leur chair ètoit d’un meilleur goût ; seulement , pour avoir l’œil dessus , et reconnoitre si leur nombre augmenloit, on les accoutumoit à se rendre tous les jours, à une heure marquée et à un certain signal , autour de la maison, où on leur jetoit quelques poignées de grain pour les attirer.

Lorsque les petits ont un mois d’àge ou un peu plus , l’aigrette commence à leur pousser, et alors ils sont malades comme les dindonneaux lorsqu’ils poussent le rouge : ce n’est que de ce moment que le coq-paon les reconnoît pour les siens , car, tant qu’ils n’ont pas d’aigrette, il les poursuit comme étrangers : on ne doit néanmoins les mettre avec les grands que lorsqu’ils ont sept mois ; et s’ils ne se perchoient pas d’eux-mêmes sur le juclioir, il faut les y accoutumer , et ne point souffrir qu’ils dorment à terre , à cause du froid et de l’humidité.

L’aigrette est composée de petites plumes, dont la tige est garnie, depuis la hase jusqu’auprès du sommet , non de barbes, mais de petits filets rares et détachés ; le sommet est formé de barbes ordinaires, unies ensemble, et peintes des plus belles couleurs.

Le nombre de ces petites plumes est variable; j’en ai compté vingt-cinq dans un mâle , et trente dans une femelle : mais je n’ai pas observé un assez grand nombre d’individus pour assurer qu’il ne puisse pas y en avoir plus ou moins.

L’aigrette n’est pas un cône renversé ,

comme on le pourroit croire ; sa base, qui est en haut, forme une ellipse fort allongée, dont le grand axe est posé selon la longueur de la tète : toutes les plumes qui la composent ont un mouvement particulier assez sensible, par lequel elles s’approchent ou s’écartent les unes des autres, au gré de l’oiseau , et un mouvement général, par lequel l'aigrette entière, tantôt se renverse en arrière et tantôt se relève sur la tête.

Les sommets de cette aigrette ont , ainsi que tout le reste du plumage , des couleurs bien plus éclatantes dans le mâle que dans la femelle : outre cela, le coq-paon se distingue de sa poule, dès l’âge de trois mois, par un peu de jaune qui paroît au bout de l’aile ; dans la suite, ii s’eu distingue par la grosseur, par un éperon à chaque pied , par la longueur de sa queue , et par la faculté de la relever et d’en étaler les belles plumes, ce qui s’appelle faire la roue. Willughby croit que le paon ne partage qu’avec le dindon cette faculté remarquable : cependant on verra dans le cours de cette histoire qu’elle leur est commune avec quelques tétras ou coqs de bruyère , quelques pigeons, etc.

Les plumes de la queue, ou plutôt ces longues couvertures qui naissent de dessus le dos auprès du croupion, sont en grand ce que celles de l’aigrette sont en petit; leur tige est pareillement garnie , depuis sa base jusque près de l’extrémité, de filets détachés de couleur changeante , et elle se termine par une plaque de barbes réunies, ornées de ce qu’on appelle Y œil ou le miroir : c’est une tache brillante , émaillée des plus belles couleurs Jaune doré de plusieurs nuances , vert changeant en bleu et en violet éclatant, selon les différens aspects, et tout cela empruntant encore un nouveau lustre de la couleur du centre, qui est un beau noir velouté.

Les deux plumes du milieu ont environ quatre pieds et demi , et sont les plus longues de toutes, les latérales allant toujours en diminuant de longueur jusqu’à la plus extérieure. L’aigrette ne tombe point; mais la queue tombe chaque année , en tout ou eu partie, vers la fin de juillet, et repousse au printemps ; et pendant cet intervalle l’oiseau est triste et se cache.

La couleur la plus permanente de la tète, de la gorge, du cou, et de la poitrine, c’est le bleu avec différens reflets de violet , d’or et de vert éclatant : tous ces reflets , qui renaissent et se multiplient sans cesse sur son plumage, sont une ressource que la nature semble s’ètre ménagée pour y faire

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