‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 113 sur 361 · PAON · texte numérisé non relu

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rentrer leur cou en eux-mêmes et ayant le bec au vent.

Les paons aiment la propreté , et c’est par cette raison qu’ils tâchent de recouvrir et d’enfouir leurs ordures, et non parce qu’ils envient à l’homme les avantages qu’il pourvoit retirer de leurs excrémens , qu’on dit être bons pour le mal des yeux, pour améliorer la terre, etc., mais dont apparemment ils ne commissent pas toutes les propriétés.

Quoiqu’ils ne puissent pas voler beaucoup , ils aiment à grimper; ils passent ordinairement la nuit sur les combles des maisons , où ils causent beaucoup de dommage , et sur les arbres les plus élevés : c’est de là qu’ils font souvent entendre leur voix , qu’on s’accorde à trouver désagréable, peutêtre parce qu’elle trouble le sommeil , et d’après laquelle on prétend que s’est formé leur nom dans presque toutes les langues.

On prétend que la femelle n’a qu’un seul cri, qu’elle ne fait guère entendre qu'au printemps; mais que le mâle en a trois: pour moi, j’ai reconnu qu’il avoit deux tons; l’un plus grave, qui tient plus du hautbois; l’autre plus aigu, précisément à l’octave du premier, et qui tient plus des sons perçans de la trompette; et j’avoue qu’à mon oreille ces tons n’ont rien de choquant , de même que je n’ai rien pu voir de difforme dans ses pieds ; et ce n’est qu’en prêtant aux paons nos mauvais raisonnemens et même nos vices, qu’on a pu supposer que leur cri n’étoit autre chose qu’un gémissement arraché à leur vanité , toutes les fois qu’ils aperçoivent la laideur de leurs pieds.

Théophraste avance que leurs cris souvent répétés sont un présage de pluie ; d’autres, qu’ils l’annoncent aussi lorsqu’ils grimpent plus haut que de coutume; d’autres, que ces mêmes cris pronostiquoient la mort à quelque voisin ; d’autres enfin , que ces oiseaux portoient toujours sous l’aile un morceau de racine de lin comme un amulette naturel , pour se préserver des fascinations.... ; tant il est vrai que toute chose dont on a beaucoup parlé a fait dire beaucoup d’inepties.

Outre les différens cris dont j’ai fait mention , le mâle et la femelle produisent encore un certain bruit sourd , un craquement étouffé, une voix intérieure et renfermée, qu’ils répètent souvent et quand ils sont inquiets , et qu’ils paroissent tranquilles ou même contens.

Pline dit qu’on a remarqué de la sympathie entre les pigeons et les paons; et Cléar-

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que parle d’un de ces derniers qui avoit pris un tel attachement pour une jeune personne, que , l’ayant vue mourir, il ne put lui survivre. Mais une sympathie plus naturelle et mieux fondée c’est celle qui a été observée entre les paons et les dindons : ces deux oiseaux sont du petit nombre des oiseaux qui redressent leur queue et font la roue ; ce qui suppose bien de'S qualités communes : aussi s’accordent-ils mieux ensemble qu’avec tout le reste de la volaille ; et l’on prétend même qu’on a vu un coq-paon couvrir une poule d’Inde ; ce qui indiqueront une grande analogie entre les deux espèces.

La durée de la vie du paon est de vingtcinq ans, selon les anciens; et cette détermination me paroît bien fondée, puisqu’on sait que le paon est entièrement formé avant trois ans , et que les oiseaux en général vivent plus long-temps que les quadrupèdes , parce que leurs os sont plus ductiles : mais je suis surpris que M. Willughby ait cru, sur l’autorité d’Elien, que cet oiseau vivoit jusqu’à cent ans , d’autant plus que le récit d’Elien est mêlé de plusieurs circonstances visiblement fabuleuses.

J’ai dit que le paon se nourrissoit de toutes sortes de grains, comme les gallinacés : les anciens lui donnoient ordinairement par mois un boisseau de froment, pesant environ vingt livres. Il est bon de savoir que la fleur de sureau leur est contraire, et que la feuille d’ortie est mortelle aux jeunes paonneaux, selon Franzius.

Comme les paons vivent aux Indes dans l’état de sauvages, c’est aussi dans ce pays qu’on a inventé l’art de leur donner la chasse : on ne peut guère les approcher de jour , quoiqu’ils se répandent dans les champs par troupes assez nombreuses, parce que , des qu’ils découvrent le chasseur, ils fuient devant lui plus vite que la perdrix, et s’enfoncent dans des broussailles , où il n’est guère possible de les suivre ; ce n’est donc que la nuit qu’on parvient à les prendre, et voici de quelle manière se fait celte chasse aux environs de Gamba ie :

On approche de l’arbre sur lequel ils sont perchés ; on leur présente une espèce de bannière qui porte deux chandelles allumées, et où l’on a peint des paons au naturel : le paon , ébloui par cette lumière , ou bien occupé à considérer les paons en peinture qui sont sur la bannière, avance le cou, le retire, l’allonge encore, et, lorsqu’il se trouve dans un nœud coulant qui y a été placé exprès , on tire la corde et on se rend maître de l’oiseau.

Nous avons vu que les Grecs faisoient grand cas du paon, mais ce n’étoit que pour rassasier leurs yeux de la beauté de son plumage; au lieu que les Romains, qui ont poussé plus loin tous les excès du luxe, parce qu’ils étaient plus puissans, se sont rassasiés réellement de sa chair : ce fut l’orateur Hortensius qui imagina le premier d’en faire servir sur sa table, et son exemple ayant été suivi, cet oiseau devint très-cher à Rome; et les empereurs renchérissant sur le luxe des particuliers, on vit un Vitellius, un Héliogabale , mettre leur gloire à remplir des plats immenses 1 de têtes ou de cervelles de paons , de langues de phénicoptères, de foies de scares, et à en composer des mets insipides, quin’avoient d’autre mérite que de supposer une dépense prodigieuse et un luxe excessivement destructeur.

Dans ces temps-là un troupeau sde cent de ces oiseaux pouvoit rendre soixante mille sesterces , en n’exigeant de celui à qui ou en confioit le soin que trois paons par couvée ; ces soixante mille sesterces reviennent, selon l’évaluation de Gassendi, à dix ou douze mille francs ; chez les Grecs le mâle et la femelle se vendoient mille drachmes; ce qui revient à huit cent quatre-vingt-sept livres dix sous, selon la plus forte évaluation, et à vingt-quatre livres , selon la plus foibîe : mais il me paroît que cette dernière est beaucoup trop foibîe , sans quoi le passage suivant d’Atbénée ne signifieroit rien : « N’y a-t-il pas de la fureur à nourrir des paons dont le prix n’est pas moindre que celui des statues? » Ce prix étoit bien tombé au commencement du seizième siècle, puisque dans la nouvelle coutume du Bourbonnois, qui est de i52i, un paon n’étoit estimé que deux sous six deniers de ce tempslà , que M. Dupré de Saint-Maur évalue à trois livres quinze sous d’aujourd’hui : mais il paroît que peu après cette époque le prix de ces oiseaux se releva ; car Bruyer nous apprend qu’aux environs de Lisieux, où l’on avoit la facilité de les nourrir avec du mare de cidre, on en élevoit des troupeaux dont on tiroit beaucoup de profit , parce que, comme ils étoient fort rares dans le reste du royaume , on en envoyoit de là dans toutes les grandes villes pour les repas d’apparat. Au reste, il n’y a guère que les jeunes que l’on puisse manger; les vieux sont trop durs, et d’autant plus durs que leur chair est naturellement fort sèche; et c’est sans doute à cette qualité qu’elle doit la

t . Entre autres dans celui que Vitellius se plais-oit à nommer i ’ égide de P allas.

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propriété singulière, et qui paroît assez avérée, de se conserver sans corruption pendant plusieurs années. On en sert cependant quelquefois de vieux; mais c’est plus pour l’apparat que pour l'usage, car on les sert revêtus de leurs belles plumes ; et c’est une recherche de luxe assez bien entendue, que l’élégance industrieuse des modernes a ajoutée à la magnificence effrénée des anciens ; c’étoit sur un paon ainsi préparé que nos anciens chevaliers faisoient dans les grandes occasions leur vœu appelé le mœu du paon.

On employoit autrefois les plumes de paon à faire des espèces d’éventails; on en formoit des couronnes en guise de laurier,

pour !cj poètes appelés troubadours. C. es net* a vu une éloffe dont la chaîne étoit de soie et de fil d’or, et la trame de ces mêmes plumes : tel étoit sans doute le manteau tissu de plumes de paon qu’envoya le pape Paul III au roi Pépin.

Selon Aldrovande , les œufs de paon sont regardés par tous les modernes comme une mauvaise nourriture , tandis que les anciens les melloient au premier rang, et avant ceux d’oie et de poule commune ; il explique cette contradiction en disant qu’ils sont bons au goût et mauvais à la santé ; reste à examiner si la température du climat n’auroit pas encore ici quelque influence.

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