‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 126 sur 361 · L’ÉPERONNIER · texte numérisé non relu

L’ÉPERONNIER

Cet oiseau n’est guère connu que par la figure et la description que M Edwards a publiées du mâle et de la femelle, et qu’il avoit faites sur le vivant.

Au premier coup d’œil le mâle paroît avoir quelque rapport avec le faisan et le paon; comme eux il a la queue longue, il l’a semée de miroirs comme le paon; et quelques naturalistes , s'en tenant à ce premier coup d’œil , l’ont admis dans le genre du faisan : mais quoique, d’après ces rapports superficiels , M. Edwards ait cru pouvoir lui donner ou lui conserver le nom de faisan-paon , néanmoins , en y regardant de plus près , il a bien jugé qu il ne pouvoit appartenir au genre du faisan, i° parce (pie les longues plumes de sa queue sont arrondies et non pointues par le bout; 20 parce qu’elles sont droites dans toute leur longueur, et non recourbées en en-bas ; 3° parce qu’elles ne font pas la gouttière renversée parle renversement de leurs barbes, comme dans le faisan ; 40 enfin, parce qu’en marchant il ne recourbe point sa queue en en-haut.

Mais il appartient encore bien moins à l’espèce du paon , dont il diffère non seulement par le port de la queue , par la configuration et le nombre des pennes dont elle est composée , mais encore par les proportions de sa forme extérieure , par la grosseur de la tête et du cou, et en ce qu’il ne redresse et n’épanouit point sa queue comme le paon T, qu’il 11’a au lieu d’aigrette qu’une espèce de huppe plate , formée par les

1. M. Edwards ne dit point que cet oiseau fasse la roue; et de cela seul je me crois en droit de conclure qu’il ne la fait point : un fait aussi considérable n’auroit pu échapper à M. Edwards; et, s’il l’eût observé , il ne l’auruit point omis.

plumes du sommet de la tète qui se relèvent , et dont la pointe revient un peu en avant : enfin le mâle diffère du coq-paon et du coq-faisan par un double éperon qu’il a à chaque pied ; caractère presque unique, d’après lequel je lui ai donné le nom d 'éperon nier.

Ces différences extérieures, qui certainement en supposent beaucoup d’autres plus cachées, paraîtront assez considérables à tout homme de sens et (pii 11e sera préoccupé d’aucune méthode, pour exclure l’éperonnier du nombre des paons et des faisans, encore qu’il ait comme eux les doigts séparés , les pieds nus, les jambes revêtues de plumes jusqu’au talon, le bec en cône courbé, la queue longue, et la tète sans crête ni membrane. A la vérité, je sais tel méthodiste qui ne pourroit sans inconséquence ne pas le reconnoîlre pour un paon ou pour un faisan , puisqu’il a tous les attributs par lesquels ce genre est caractérisé dans sa méthode; mais aussi un naturaliste sans méthode et sans préjugé ne pourra le reconnoitre pour le paon de la nature : et (pie s’ensuivra-t-il de là , sinon que l’ordre de la nature est bien loin de la méthode du naturaliste?

En vain me dira-t-on (pie, puisque l’oiseau dont il s’agit ici a les principaux caractères du genre du faisan , les petites variétés par lesquelles il en diffère ne doivent point empêcher ([n on 11e le rapporte à ce genre; car je demanderai toujours : Qui donc ose se croire en droit de dé'erminer ces caractères principaux; de décider, par exemple, que l’attribut négatif de n’avoir ni crête ni membrane soit plus essentiel que celui d’avoir la tète de telle ou telle forme , de telle ou telle grosseur, et de prononcer que tous les oiseaux qui se ressemblent par des caractères choisis arbitrairement doivent aussi se ressembler dans leurs véritables propi iétés ?

Au reste, en refusant à l’éperonn'er le nom de paon de la Chine , je 11e fais que me conformer aux témoignages des voyageurs, qui assurent que dans ce vaste pays on ne voit de paons que ceux qu’011 y apporte des autres contrées.

L’éperonnier a l’iris des yeux jaune , ainsi que l’espace entre la base du bec, l’œil et le bec supérieur rouge , l’inférieur brun foncé et les pieds d’un brun sale : son plumage est d’une beauté admirable. La queue est, comme je l’ai dit, semée de miroirs ou de tach s brillantes, de forme ovale, et d’une belle couleur de pourpre avec des re-

Page 1