‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 139 sur 361 · LA PERDRIX DE MONTAGNE · texte numérisé non relu

LA PERDRIX DE MONTAGNE

Je fais une race distincte de cette perdrix , n° x 36 , parce qu’elle 11e ressemble ni à l’espèce grise ni à la rouge : mais il seroit difficile d’assigner celle de ces deux espèces à laquelle elle doit se rapporter; car si, d’un côté , l’on assure qu’elle se mêle quelquefois avec les perdrix grises , d’un autre côté sa demeure ordinaire sur les montagnes , et la couleur du rouge de son bec et de ses

pieds , la rapprochent aussi beaucoup des perdrix rouges, avec qui je soupçonne fort qu’elle se mêle comme avec les grises ; et par ces raisons je suis porté à la regarder comme une race intermédiaire entre ces deux espèces prn cipales. Elle est à peu près de la grosseur de la perdrix grise , et elle a vingt pennes à la queue.

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LES PERDRIX ROUGES

LA BARTAVELLE ou PERDRIX GRECQUE.

C’est aux perdrix ronges, et principalement à la bartavelle, u° 23 1, que doit se rapporter tout ce cpie les anciens ont dit de la perdrix. Arntote devoit mieux connoiire la perdrix grecque qu aucune autre, et ne pouvoit guere connoitre (pie des perdrix rouges , puisque ce sont les seules qui se trouvent dans la Grèce, dans les des de la Méditerranée, et, selon tou'e apparence, dans la partie de l’Asie conquise par Alexandre , laquelle est à peu près située sous le même climat que la Grece et la Méditerranée 1 , et qui étoit probablement celle où Aristote avoil ses principales correspondances. A f égard des naturalistes qui sont venus depuis, tels que tJline , Athénée, etc., on voit assez clairement (pie, quoiqu’ils connussent en Italie des perdrix autres que des rouges , ils se sont contentés de copier ce qu’ Aristote avoil dit des perdrix rouges. Il est vrai (pie ce dernier reconnoît une différence dans le chant des perdrix; mais on 11e peut en conclure légitimement une différence dans l’espèce : car la diversité du chant dépend souvent de celle dç l’âge et du sexe; elle a lieu quelquefois dans le même individu, et elle peut être l’effet de quelque cause particulière, et même de l’intluence du climat selon les anciens euxinèmes , puisque Athénée prétend que les perdrix qui passoient de l’Attique dans la Jléolie se reconnoissoient à ce qu'elles avoient changé de cri. D’ailleurs Théophraste , qui remarque aussi quelques variétés dans la voix des perdrix , relativement aux pays qu’elles habitent, suppose expressément que toutes ces perdrix ne sont point d’espèces différentes , puisqu’il parle de leurs différentes voix dans son livre De 'varia 'voce avium ejusdem generis 2.

1. Il paroît que la perdrix des pays habités ou connus par les Juifs (depuis l’Égypte jusqu’à Babylone) étoit la perdrix rouge, ou du moins n’étoit pas la grise , puisqu’elle se tenoit sur les montagnes. ( Sicut persequitur perdix in montibus. Reg. , lib. 1 , cap. 26.)

2. Il est aisé de voir que ces mots, ejusdem generis, signifient ici de la même espèce.

En examinant ce que les anciens oui dit ou répété de cet oiseau , j’y ai trouvé un assez grand nombre de faits vrais et d’observations exactes, mêlés d’exagérations et de fables, dont quelques modernes se sont moqués, ce (pii n’étoit pas difficile, mais dont je me propose ici de rechercher le fondement dans les mœurs et le naturel même de la perdrix.

Aristote, après avoir dit que c’est un oiseau pulvérateur, qui a un jabot , un gésier, et de très-petits cæcum; qui vit quinze ans et davantage ; (pii , de même que tous les autres oiseaux qui ont le vol pesa it, ne construit point de nid , mais pond ses œufs à plate terre, sur un peu d’herbe ou de feuilles arrangées négligemment, et cependant en un lieu bien exposé et défendu contre les oiseaux de proie; que dans cette espèce, qui est très-lascive, les mâles se battent entre eux avec acharnement dans la saison de l’amour, et ont alors les testicules tres-apparens, tandis qu’ils sont à peine visibles en hiver; que les femelles pondent des œufs sans avoir eu commerce avec le mâle; que le mâle et la femelle s’accouplent en ouvrant le bec et tirant la langue 3; que leur ponte ordinaire est de douze ou quinze œufs ; qu’elles sont quelquefois si pressées de pondre, que leurs œufs leur échappent partout où elles se trouvent: Aristole , dis-je, après avoir dit toutes ces choses, qui sont incontestables et confirmées par le témoignage de nos observateurs , ajoute plusieurs circonstances où le vrai paroît être mêlé avec le faux , et qu’il suffit d’analyser pour en tirer la vérité pure de tout mélange.

U dit donc, i° ((lie les perdrix femelles déposent la p'us grande partie de leurs œufs dans un lieu caché, pour les garantir de la pétulance du mâle, qui cherche à les détruire comme faisant obstacle à ses plaisirs; ce qui a été traité de fable par Willughby,

3. Avicenne a pris de là l’occasion de dire que les perdrix se préparoient par des baisers à des caresses plus intimes, comme les pigeons; mais c’est une erreur.

LES PERDRIX ROUGES

mais , à mon avis, un peu trop absolument, puisqu’èn distinguant le physique du moral, et séparant le fait observé de l’intention supposée, ce qu’ Aristote a dit se trouve vrai à la lettre, et se réduit à ceci , que la p rdrix a, comme presque toutes les autres f< nielles parmi les oiseaux, l’instinct d.' cacher son nid, et que les mâles , surtout les surnuméraires , cherchant à s accoupler au temps de l’incubation, ont porté plus d’une fois un préjudice notable à la couvée, sans autre intention que celle de jouir de la couveuse : c’est par cette raison que de tout temps on a recommandé la destruction de ces mâles surnuméraires, comme un des moyens les pins effteâcés de favoriser la multiplication de l’espèce non seulement des perdrix, mais de plusieurs autres oiseaux sauvages.

Aristote ajoute, en second lieu, que la perdrix femelle partage les œufs d’une seule ponte en deux couvées; qu’elle se charge de l’une et le mâle de l’autre, jusqu’à la fin dé l’éducation des petits qui en proviennent; et cela contredit positivement l’instinct qu’il suppose au mâle , comme nous venons de le voir , de chercher à casser les œufs de sa femelle. Mais en conciliant Aristote avec lui-même et avec la vérité, on peut dire que, comme la perdrix femelle ne pond pas tous ses œufs dans le même endroit , puisqu’ils lui échappent souvent malgré elle partout où elle se trouve, et comme le mâle partage apparemment dans cette espèce, ou du moins dans quelques races de celte espèce , ainsi que dans la grise, le soin de l’éducation des petits, on aura pu croire qu’il parlageoit aussi ceux de l’incubation, et qu’il couvoit à part tous les œufs qui n étaient point sous la femelle.

Aristote dit , en troisième lieu , que les mâles se cochent les uns les autres, et même qu’ils cochent leurs petits aussitôt qu’ils sont en état de marcher, et l’on a mis celte assertion au rang des absurdités : cependant j’ai eu occasion de citer plus d’un exemple avéré de cet excès de nature, par lequel un mâle se sert d’un autre mâle , et même de tout autre meuble1, comme d’une femelle; et ce desordre doit avoir lieu (à plus forte raison) parmi des oiseaux aussi lascifs que les perdrix, dont les mâles, lorsqu’ils sont bien animés, ne peuvent entendre le cri de leurs femelles sans répandre leur liqueur séminale, et qui sont tellement transportés et comme enivrés dans cette saison d’amour, que, malgré leur naturel sauvage, ils vien-

i. Voyez ci-dessus l’histoire du coq , celle du lapin et les Glunures d’Edwards, partie II, page 21.

lient quelquefois se poser jusque sur l’oiseleur : et combien leur ardeur 11’est-elle pas plus vive dans un climat aussi chaud que celui de la Grèce, et lorsqu ils ont été privés long-temps de femelles, comme cela arrive au temps de 1 incubation !

Aristote dit , en quatrième lieu, que les perdrix femelles conçoivent et produisent des œufs lorsqu'elles se trouvent sous lèvent de leurs mâles , ou lorsque ceux-ci passent au dessus déliés en volant, et même lorsqu’elles entendent leur voix; et on a répandu du ridicule snr les paroles du philosophe grec, comme si elles eussent signifié qu’un courant d’air imprégné par les corpuscules fécondans du mâle, ou seulement mis en vibration par le son de sa voix, suffisoit pour féconder réellement une femelle; taudis qu’elles ne veulent dire autre chose, sinon que les perdrix femelles ayant le tempérament assez chaud pour produire des œufs d’elles-mêmes et sans commerce avec le mâle , comme je l’ai remarqué ci-dessus , tout ce qui peut exciter leur tempérament doit augmenter encore en elles cette puissance ; et l’on ne niera point que ce qui leur annonce la présence du mâle ne puisse et ne doive avoir cet effet , lequel d’ailleurs peut être produit par un simple moyen mécanique qu’Aristote nous enseigne x, ou par le seul frottement qu’elles éprouvent en se vautrant dans la poussière.

D’après ces faits, il est aisé de concevoir que, quelque passion qu’ait la perdrix pour couver, elle én a quelquefois encore plus pour jouir, e! que, dans certaines circonstances, elle préférera le plaisir de se joindre à son mâle , au devoir de faire éclore ses petits ; il peut même arriver qu’elle quitté la couvée par amour pour la couvée même ; ce sera lorsque , voyant son mâle attentif à la voix d une autre perdrix qui le rappelle et prêt à l’aller trouver, elle vient s’offrir à ses désirs pour prévenir une inconstance qui seroit nuisible à la famille; elle tâche de le rendre fidèle en le rendant heureux.

Ëlien a dit encore que, lorsqu’on vouloil faire combattre les mâles avec plus d’ardeur, c’étoit toujours eu présence de leurs femelles, parce qu’un mâle, ajoute-t-il, aimeroit mieux mourir que de montrer de la lâcheté en présence de sa femelle, ou que de paroître devant elle après avoir été vaincu;

1. Sed idem faciunt ( nempe ova hypenemia seu zephyria pariunl) si digito génitale pa/petur. (Arist. , Hist. anirn. , lib. Vt , cup. 11.)

LES PERDRIX ROUGES

niais c’est encore ici le cas de séparer le fait de l’intention. Il est certain que la présence de la femelle anime les mâles au combat, non pas en leur inspirant un certain point d’honneur, mais parce qu’elle exalte en eux la jalousie , toujours proportionnée dans les animaux au besoin de jouir ; et nous venons de voir combien ce besoin est pressant dans les perdrix.

C’est ainsi qu’en distinguant le physique du moral, et les faits réels des suppositions précaires, on retrouve la vérité, trop souvent défigurée dans l’histoire des animaux par les fictions de l’homme, et par la manie qu’il a de prêter à tous les autres êtres sa nature propre et sa manière de voir et de sentir.

Comme les bartavelles ont beaucoup de choses communes avec les perdrix grises, il suffira, pour achever leur histoire, d’ajouter ici les principales différences par lesquelles elles se distinguent des dernières. Delon, qui avoit voyagé dans leur pays natal , nous apprend qu’elles ont le double de grosseur de nos perdrix ; qu’elles sont fort communes , et plus communes qu’aucun autre oiseau , dans la Grèce, les des C-yclades, et principalement sur les côtes de file de Crète (aujourd’hui Candie) ; qu’elles chantent au temps de l’amour ; qu’elles prononcent à peu près le mot chacabis , d’où les Latins ont fait sans doute le mot cacabare pour exprimer ce cri, et qui peut-être a eu quelque influence sur la formation des noms cubcth , cubàta , cubeji , etc., par lesquels on a désigné la perdrix rouge dans les Indes orientales.

Belou nous apprend encore que les bartavelles se tiennent ordinairement parmi les rochers; mais qu’elles ont l’instinct de descendre dans la plaine pour y faire leur nid, afin que leurs petits trouvent en naissant une subsistance facile ; qu’elles pondent de huit jusqu’à seize œufs de la grosseur d’un petit œuf de poule, blancs, marqués de petits points rougeâtres , et dont le jaune , qu’il appelle moyeu, ne se peut durcir. Enfin, ce qui persuade à un observateur que la perdrix de Grèce est d’autre espèce que notre perdrix rouge, c’est qu’il y a en Italie des lieux où elles sont connues l’une et l’autre, et ont chacune un nom différent; la perdrix de Grèce celui de cot/uirno , et l’autre celui de pernice : comme si le peuple qui impose les noms, n’avoit pu se méprendre, ou même distinguer par deux dé-

nominations différentes, deux races distinctes appartenant à une seule et même espèce ! Enfin il conjecture, et non sans fondement, que c’est cette grosse perdrix qui , suivant Aristote , s’est mêlée avec la poule ordinaire, et a produit avec elle des individus féconds; ce qui n’arrive que rarement, selon le philosophe grec , et n’a lieu que dans les espèces les plus lascives , telles que celles du coq et de la perdrix r, ou de la bartavelle, qui est la perdrix d’Aristote: celle-ci a encore une nouvelle analogie avec la poule ordinaire , c’est de couver des œufs étrangers à défaut des siens. Il y a longtemps que cette remarque a été faite, puisqu’il en est question dans les livres sacrés.

Aristote a remarqué que les perdrix mâles chantoient ou erioient principalement dans la saison de l’amour, lorsqu’ils se battent entre eux , et même avant de se battre : l’ardeur qu’ils ont pour leur femelle se tourne alors en rage contre leurs rivaux ; et de là tous ces cris, ces combats, cette espèce d’ivresse, cet oubli d’eux-mêmes , cet abandon de leur propre conservation qui lésa précipités plus d’une fois, je ne dis pas dans les pièges, mais jusque dans les mains de l’oiseleur.

On a profité de la connoissanee de leur naturel pour les attirer dans le piège, soit en leur présentant une femelle \ers laquelle ils accourent pour en jouir, soit en leur présentant un mâle sur lequel ils fondent pour le combattre ; et l'on a encore tiré parti de cette haine violente des mâles contre les mâles pour en faire une sorte de spectacle , où ces animaux, ordinairement si timides et si pacifiques , se battent entre eux avec acharnement ; et on n’a pas manqué de les exciter, comme je l’ai dit, par la présence de leurs femelles. Cet usage est encore trèscommun aujourd’hui dans file de Chypre; et nous voyons dans Lampridius une l’empereur Alexandre Sévère s’amusoit beaucoup de ce genre de combat.

i. Je rapporte en entier le passage d’Aristote, parce qu’il présente des vues très-saines et trèsphilosophiques. Et icleo quœ non unigena coeunt ( quod ea faciunt , quorum (cm pus par, et uteri gestatio proxima , et corporis magnitudo non multo discrepans), hcec primos partus similes sibi edunt , commuai generis utriusque specie , quales... (experdice et gallinaceo) ; sed tempore procedenle divisi ex diversis provenicntes , demum forma feminœ instituti evaduni , quomodo sembla peregrina ad postremuni pro terra nalura redduntur : hcec enim materiam corpusque seminibus prœstat.

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