‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 141 sur 361 · LA PERDRIX ROUGE D’EUROPE · texte numérisé non relu

LA PERDRIX ROUGE D’EUROPE

Ces faits , qui m’ont été fournis par M. Leroy , paroissent contredire ce qu’on rapporte des perdrix d’Asie et de quelques îles de l’Archipel, et même de Provence, où on en a vu des troupes nombreuses qui obéissoient à la voix de leur conducteur avec une docilité singulière. Porphyre parle d’une perdrix privée venant de Carthage , qui accourait à la voix de son maître, le caressoit cl expvimoit son attachement par des inflexions de voix que le sentiment sembloit produire, et <pù étoient toutes différentes de son cri ordinaire. Mundella et Gesner en ont élevé eux-mêmes qui étoient devenues très-familières : il paraît même, par plusieurs passages des anciens , qu’on en étoit venu jusqu’à leur apprendre à chanter ou à perfectionner leur chant naturel, qui, du moins dans certaines races, passoit pour un ramage agréable.

Mais tout cela peut se concilier en disant que cet oiseau est moins ennemi de 1 homme que de l’esclavage; qu’il est des moyens d’apprivoiser et de subjuguer l’animal le plus sauvage, c’est-à-dire le plus amoureux de sa liberté, et que ce moyen est de le traiter selon sa nature en lui laissant autant de liberté qu’il est possible. Sous ce point de vue,

la société de la perdrix apprivoisée avec l’homme qui sait s’en faire obéir est du genre le plus intéressant et le plus noble ; elle n’est fondée, ni sur le besoin, ni sur l’intérêt, ni sur une douceur stupide, mais sur la sympathie, le goût réciproque, le choix volontaire ; il faut même , pour bien réussir , qu’elle soit absolument volontaire et libre. La perdrix ne s’attache à l’homme, ne se soumet à ses volontés, qu’autant que l’homme lui laisse perpétuellement le pouvoir de le quitter; et lorsqu’on veut lui imposer une loi trop dure , une contrainte au delà de ce qu’exige toute société, en un mot, lorsqu’on veut la réduire à l’esclavage domestique , son naturel si doux se révolte , et le regret profond de sa liberté perdue étouffe en elle les plus forts pçnchans de la nature; celui de se conserver, on l’a vue souvent se tourmenter dans sa prison jusqu’à se casser la tête et mourir; celui de se reproduire, elle y montra une répugnance invincible; et si quelquefois on la vit, cédant à l’ardeur du tempérament et à l’influence de la saison, s’accoupler et poudre en cage, jamais on ne l’a vue s’occuper efficacement , dans la volière la plus commode et la plus spacieuse , à perpétuer une race esclave.

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