‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 16 sur 361 · LES VAUTOURS · texte numérisé non relu

LES VAUTOURS

L’on a donné aux aigles le premier rang parmi les oiseaux de proie, non parce qu’ils sont plus forts et plus grands que les vautours, mais parce qu’ils sont plus généreux, c’est-à-dire moins bassement cruels; leurs mœurs sont plus fières, leurs démarches plus hardies , leur courage plus noble , ayant au moins autant de goût pour la guerre que d’appétit pour la proie: les vautours, au contraire, n’ont que l’instinct de la basse gourmandise et de la voracité; ils ne combattent guère les vivans que quand ils ne peuvent s’assouvir sur les morts. L’aigle attaque ses ennemis ou ses victimes corps à corps; seul il les poursuit, les combat, les saisit: les vautours, au contraire, pour peu qu’ils prévoient de résistance, se réunissent en troupes comme de lâches assassins, et sont plutôt des voleurs que des guerriers, des oiseaux de carnage que des oiseaux de proie; car, dans ce genre, il n’y a qu’eux qui se mettent en nombre , et plusieurs contre un; il n’y a qu’eux qui s’acharnent sur les cadavres , au point de les déchiqueter jusqu’aux os: la corruption, l’infection les attire, au lieu de les repousser. Les éperviers, les faucons, et jusqu’aux plus petits oiseaux, montrent plus de courage; car ils chassent seuls, et presque tous dédaignent la chair morte , et refusent celle qui est corrompue. Dans les oiseaux comparés aux quadrupèdes, le vautour semble réunir la force et la cruauté du tigre avec la lâcheté et la gourmandise du chacal, qui se met également en troupes pour dévorer les charognes et déterrer les cadavres; tandis que l’aigle a, comme nous l’avons dit, le courage, la noblesse, la magnanimité et la munificence du lion.

On doit donc d’abord distinguer les vautours des aigles par cette différence du naturel, et on les reconnoîtra à la simple inspection, en ce qu’ils ont les yeux à fleur de tête, au lieu que les aigles les ont enfoncés dans l’orbite ; la tête nue, le cou aussi presque nu, couvert d’un simple duvet, ou mal garni de quelques crins épars , tandis que l’aigle a toutes ces parties bien couvertes de plumes; à la forme des ongles, ceux des aigles étant presque demi-circulaires, parce qu’ils se tiennent rarement à terre , et ceux

des vautours étant plus courts et moins courbés ; à l’espèce de duvet fin qui tapisse l’intérieur de leurs ailes, et qui ne se trouve pas dans les autres oiseaux de proie ; à la partie du dessous de la gorge , qui est plutôt garnie de poils que de plumes; à leur attitude plus penchée que celle de l’aigle , qui se tient fièrement droit et presque perpendiculairement sur ses pieds; au lieu que le vautour, dont la situation est à demi horizontale , semble marquer la bassesse de son caractère par la position inclinée de son corps. On reconnoîtra mèmè les vautours de loin, en ce qu’ils sont presque les seuls oiseaux de proie qui volent en nombre , c’està-dire plus de deux ensemble, et aussi parce qu’ils ont le vol pesant, et qu’ils ont même beaucoup de peine à s’élever de terre , étant obligés de s’essayer et de s’efforcer à trois ou quatre reprises avant de pouvoir prendre leur plein essor r.

Nous avons composé le genre des aigles de trois espèces, savoir, le grand aigle, l’aigle moyen ou commun et le petit aigle ; nous y avons ajouté les oiseaux qui en approchent le plus, tels que le pygargue,le balbuzard, l’orfraie, le Jean-le-blanc et les six oiseaux étrangers qui y ont rapport, savoir, i° le bel oiseau de Malabar ; 20 l’oiseau du Brésil, de l’Orénoque, du Pérou et de Guinée, appelé par les Indiens du Brésil urutaurana ; 3° l’oiseau appelé dans ce même pays urubitinga ; 40 celui que nous avons

1. M. Roy, et M. Salerne, qui n’a fait presque partout que le copier mot pour mot, donnent encore pour différence caractéristique entre les vautours et les aigles la forme du bec, qui ne se recourbe pas immédiatement à sa naissance , et se maintient droit jusqu’à deux pouces de distance de son origine. Mais je dois observer que ce caractère n’est pas bien indiqué : car le bec des aigles ne se recourbe pas non plus dès sa naissance, il se maintient d’abord droit ; et la seule différence est que, dans le vautour, cette partie droite du bec est plus longue que dans l’aigle. D’autres naturalistes donnent aussi comme différence caractéristique la proéminence du jabot, plus grand dans les vautours que dans les aigles; mais ce caractère est équivoque , et n’appartient pas à toutes les espèces de vautours. Le griffon , qui est l’une des principales , bien loin d’avoir le jabot proéminent, l’a si rentré en dedans , qu’il y a au dessous de son cou, et à la place du jabot, un creux assez grand pour y mettre le poing.

OISEAUX DE PROIE

appelé le petit aigle de l’ Amérique ; 5° l’oiseau pêcheur des Antilles; 6° le mansfeni , qui paroit être une* espèce de petit aigle : ce qui fait en tout treize espèces, dont l’une, que nous avons appelée petit aigle de V Amérique, n’a été indiquée par aucun naturaliste. Nous allons faire de même l’énumération et

la réduction des espèces de vautours, et nous parlerons d’abord d’un oiseau qui a été mis au nombre des aigles par Aristote , et après lui par la plupart des auteurs , quoique ce soit réellement un vautour et non pas un aigle.

XX v X \ VX X/V iXVVV^iVX VV\V\XV% X'X \XV%VXVV\X VX VX X. V W XX XX VV X

X x V\ t\ vx xvvvvvx'x v\v\

LE PERCNOPTÈRE.

J’ai adopté ce nom, tiré du grec, pour distinguer cet oiseau de tous les autres. Ce 11’est point du tout un aigle, et ce n’est certainement qu’un vautour; ou, si l’on veut suivre le sentiment des anciens, il fera le dernier degré des nuances entre ces deux genres d'oiseaux, tenant d’infiniment plus près aux vautours qu’aux aigles. Aristote, qui l’a placé parmi les aigles, avoue lui-même qu’il est plutôt du genre des vautours, ayant, dit-il, tous les vices de l’aigle, sans avoir aucune de ses bonnes qualités, se laissant chasser et battre par les corbeaux , étant paresseux à lâchasse, pesant au vol, toujours criant, lamentant, toujours affamé, et cherchant les cadavres. Il a aussi les ailes plus courtes et la queue plus longue que les aigles, la tète d’un bleu clair, le cou blanc et nu , c’est-à-dire couvert , comme la tète , d’un simple duvet blanc, avec un collier de petites plumes blanches et roides au dessous du cou en forme de fraise; 1 iris des yeux est d’un jaune rougeâtre; le bec, et la peau nue qui en recouvre la base, sont noirs; l’extrémité crochue du bec est blanchâtre; le bas des jambes et les pieds sont nus et de couleur plombée ; les ongles sont noirs ,

moins longs et moins courbés que ceux des aigles. Il est, de plus, fort remarquable par une tache brune, en forme de cœur, qu’il porte sur la poitrine, au dessous de sa fraise, et cette tache brune paroit entourée ou plutôt lisérée d’une ligne étroite et blanche. En général, cet oiseau est d’une vilaine figure et mal proportionnée; il est même dégoûtant par l’écoulement continuel d’une humeur qui sort de ses narines, et de deux autres trous qui se trouvent dans son bec, par lesquels s’écoule la salive. Il a le jabot proéminent, et lorsqu’il est à terre, il tient toujours les ailes étendues 1. Enfin il ne ressemble à l’aigle que par la grandeur; car il surpasse l’aigle commun, et il approche du grand aigle pour la grosseur du corps ; mais il n’a pas la même étendue de vol. L’espèce du percnoptère paroit être plus rare que celle des autres vautours; on la trouve néanmoins dans les Pyrénées, dans les Alpes et dans les montagnes de la Grèce, mais toujours en assez petit nombre.

r. Cette habitude de tenir tes ailes étendues appartient non seulement à cette espèce, mais encore à la plupart des vautours et à quelques oiseaux de proie.

VX.X'-VV'Xl C\VVWV\VXV\ WWW VVVXVXVti\XV'WXVVVXV%VVVXV\\«\\\XVVV\iXX VX. 1

Page 1