LE CORACIAS HUPPÉ, OU LE SONNEUR
J adopte ce nom , que quelques-uns ont •donné à l’oiseau dont il s’agit dans cet article, à cause du rapport qu’ils ont trouvé entre son cri et. le son de ces clochettes qu’on attache au cou du bétail.
Le sonneur est de la grosseur d’une poule; son plumage est noir, avec des reflets d’un
beau vert, et variés à peu près comme dans le crave ou coracias , dont nous venons de parler : il a aussi, comme lui, le bec et les pieds rouges; mais son bec est encore plus long, plus menu et fort propre à s’insinuer dans les fentes de rochers, dans les crevasses de la terre et dans les trous d’arbres et de
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LE COR A. Ci A. S HUPPE OU SONNEUR. 297
murailles, pour y chercher les vers et les insectes dont il fait sa principale nourriture. On a trouvé dans son estomac des débris de grillons-taupes , vulgairement appelés courtillières. Il mange aussi des larves de hannetons , et se rend utile par la guerre qu’il fait à ces insectes destructeurs.
Les plumes qu’il a sur le sommet de la tète sont plus longues que les autres, et lui forment une espèce de huppe pendante en arrière : mais cette huppe , qui ne commence à paroître que dans les oiseaux adultes, disparoît dans les vieux; et c’est de là sans doute qu’ils ont été appelés , en certains endroits , du nom de corbeaux chauves , et que, dans quelques descriptions, ils sont représentés comme ayant la tête jaune, marquée de taches rouges. Ces couleurs sont apparemment celles de la peau , lorsqu’au temps de la vieillesse elle est dépouillée de ses plumes.
Cette huppe , qui a valu au sonneur le nom de huppe de montagne , n’est pas la seule différence qui le distingue du crave ou coracias ; il a encore le cou plus grêle et plus allongé, la tête plus petite, la queue plus courte, etc. De plus, il n’est connu que comme oiseau de passage , au lieu que le crave ou coracias n’est oiseau de passage qu’en certains pays et certaines circonstances, comme nous l’avons vu plus haut. C’est d’après ces traits de dissemblance que Gesner en a fait deux espèces diverses, et que je me suis cru fondé à les distinguer par des noms différens.
Les sonneurs ont le vol très-élevé, et vont presque toujours par troupes 1 ; ils cherchent souvent leur nourriture dans les prés
r. Je sais que M. Klein fait du sonneur un oiseau solitaire ; mais c’est contre le témoignage formel de Gesner, qui paroît être le seul auteur qui ait parlé de cet oiseau d’après sa propre observation , et que M. Klein copie lui- même dans tout le reste, sans le savoir, en copiant Albin.
et dans les lieux marécageux, et ils nichent toujours au haut des vieilles tours abandonnées, ou dans des fentes de rochers escarpés et inaccessibles , comme s’ils sentoienl que leurs petits sont un mets délicat et recherché , et qu’ils voulussent les mettre hors de la portée des hommes : mais il se trouve toujours des hommes qui ont assez de courage ou de mépris d’eux-mêmes pour exposer leur vie par l’appàt du plus vil intérêt ; et l’on en voit beaucoup dans la saison , qui, pour dénicher ces petits oiseaux , se hasardent à se laisser couler le long d’une corde fixée au haut des rochers où sont les nids , et qui , suspendus ainsi au dessus des précipices , font la plus vaine et la plus périlleuse de toutes les récoltes.
Les femelles pondent deux ou trois œufs par couvée ; et ceux qui cherchent leurs petits laissent ordinairement un jeune oiseau dans chaque nid , pour s’assurer de leur retour pour l’année suivante. Lorsqu’on enlève la couvée, les père et mère jettent un cri ka-ka kæ-kœ ; le reste du temps ils se font rarement entendre. Les jeunes se privent assez facilement, et d’autant plus facilement qu’on les a pris plus jeunes et avant qu’ils fussent en état de voler.
Us arrivent dans le pays de Zurich vers le commencement d’avril, en même temps que les cigognes ; on recherche leurs nids aux environs de la Pentecôte, et ils s’en vont au mois de juin avant tous les autres oiseaux. Je ne sais pourquoi M. Earrère en a fait une espèce de courlis.
Le sonneur se trouve sur les Alpes et sur les hautes montagnes d’Italie, de Stirie, de Suisse, de Bavière, et sur les hauts rochers qui bordent le Danube , aux environs de Passau et de Keilheym. Ces oiseaux choisissent pour leurs retraites certaines gorges bien exposées entre ces rochers , d’où leur est venu le nom de hlauss-rappen , corbeaux des gorges.
LE CORBEAU1
Quoique le nom de corbeau 2 ait été donné
r. Jsn latin , corvus ; en espagnol , cuervo ; en italien , corvo ; en allemand, rabe , rave, kol-rave ; en anglois , raven ; en suédois , korp ; en polonais , Itntk ; en hébreu, oreb ; en arabe, gerabib ; en persan, calak ; en vieux françois , corbin ; en Guienne», cscorbeau. Ses petits se nomment corbl/lats et corbillards ; et le mot corbiner exprimoit aul refois le cri des corbeaux et des corneilles, selon Cotgrave. En comparant les noms qu’on a donnés à cet oiseau
par les nomenclateurs à plusieurs oiseaux,
dans les idiomes modernes , on remarquera que ces noms dérivent visiblement de ceux qu’il avoit dans les anciennes langues, en se rapprochant plus ou moins de son cri. Il faut se souvenir que les voyageurs donnent souvent, et très-mal à propos, le nom de corbeau à un oiseau d’Amérique qui a été rapporté à l'espèce du vautour.
?. Le dessin de celle planche a été fait d’après un de cps individus dont le plumage est plutpt
LE CORBEAU
tels que les corneilles, les choucas , les Graves ou coracias , etc. , nous en restreindrons ici l’acception , et nous l’attribuerons exclusivement à la seule espèce du grand corbeau, du corvus des anciens, qui est assez différent de ces autres oiseaux par sa grosseur 1 , ses mœurs, ses habitudes naturelles, pour qu’on doive lui appliquer une dénomination distinctive, et surtout lui conserver son ancien nom.
Cet oiseau a été fameux dans tous les temps : mais sa réputation est encore plus mauvaise qu’elle n’est étendue , peut-être par cela même qu’il a été confondu avec d’autres oiseaux , et qu’on lui a imputé tout ce qu’il y avoit de mauvais dans plusieurs espèces. On l’a toujours regardé comme le dernier des oiseaux de proie , et comme l’un des plus lâches et des plus dégoûtans. Les voiries infectes , les charognes pourries, sont, dit-on, le fonds de sa nourriture ; s il s’assouvit d’uqe chair vivante , c’est de celle des animaux foibles ou utiles, comme agneaux, levrauts, etc. 3. On prétend même qu’il attaque quelquefois les grands animaux avec avantage, et que, suppléant à la force qui lui manque par la ruse et l’agilité , il se cramponne sur le dos des buffles , les ronge tout vifs et en détail , après leur avoir crevé les yeux3; et ce qui rendroit celte férocité plus odieuse, c’est qu’elle seroit en lui l’effet non de la nécessité , mais d’un appétit de préférence pour la chair et le sang, d’autant qu’il peut vivre de tous les fruits, de toutes les graines, de tous les insectes, et même des poissons morts,
brun que noir, et qui ont le bec plus fort et plus convexe que celui représenté dans la planche enluminée , n° 49^.
r. Le corbeau est de la grosseur d’un bon coq ; i! pèse trente-quatre ou trente-cinq onces : par conséquent , masse pour masse , il équivaut à trois corneilles et à deux freux.
a. Traité de la pipée , où l’on raconte la chasse d’un lièvre entreprise par deux corbeaux qui , paroissant s’entendre, lui crevèrent les yeux et finirent par le prendre.
3. C’est peut-être là l’origine de l’antipathie qu’on a dit être entre le bœuf et le corbeau. Au reste, j’ai peine à croire qu’un corbeau attaque un buffle , comme les voyageurs disent l’avoir observé. Il peut se faire que ces oiseaux se posent quelquefois sur le dos des buffles , comme la corneille mantelée se pose sur le dos des ânes et des moutons , et la pie sur le dos des cochons, pour manger les insectes qui courent dans le poil de ces animaux; il peut se faire encore que parfois les corbeaux entament le cuir des buffles par quelques coups de bec mal mesurés , et même qu’ils leur crèvent les yeux , par une suite de cet instinct qui les porte à s’attacher à tout ce qui est brillant : mais je doute fort qu’ils aient pour but de les manger tout vifs, et qu’ils pussent en venir à bout.
et qu’aucun autre animai ne mérite mieux la 1 dénomination d 'omnivore 4.
Cette violence et cette universalité d’appétit ou de voracité, tantôt l’a fait proscrire comme un animal nuisible et destructeur, et tantôt lui a valu la protection des lois , comme à un animal utile et bienfaisant : en effet, un hôte de si grosse dépense ne peut qu’être à charge à un peuple pauvre et trop peu nombreux; au lieu qu’il doit être précieux dans un pays riche et bien peuplé , comme consommant les immondices de toute espèce dont regorge ordinairement un tel pays. C’est par cette raison qu’il étoit autrefois défendu en Angleterre, suivant Beion, de lui faire aucune violence, et que, dans l’ile Féroé , dans celle de Malle , etc. , on a mis sa tête à prix 5.
Si aux traits sous'lesquels nous venons de représenter le corbeau on ajouteson plumage lugubre , son cri plus lugubre encore, quoique très-foible à proportion de sa grosseur, son port ignoble , son regard farouche, tout son corps exhalant l’infection 6 , on ne sera pas surpris que, dans presque tous les temps, il ait été regardé comme un objet de dégoût et d’horreur : sa chair étoit interdite aux Juifs; les sauvages n’en mangent jamais ; et, parmi nous, les plus misérables n’en mangent qu’avec répugnance et après avoir enlevé la peau, qui est très-coriace. Partout on le met au nombre des oiseaux sinistres , qui n’ont le pressentiment de l’avenir que pour annoncer des malheurs. De graves historiens ont été jusqu’à publier la relation de batailles rangées entre des armées de corbeaux et d’autres oiseaux de proie, et à donner ces combats comme un présage des guerres cruelles qui se sont allumées dans la suite entre les nations. Combien de gens encore
4. J’en ai vu de privés qu’on nourrissoit en grande partie de viande, tantôt crue, tantôt cuite.
5. A l’égard de Pile de Malte, on m’assure que ce sont des corneilles : mais on me dit en même temps que ces corneilles sont établies sur les rochers les plus déserts de la côte; ce qui me fait croire que ce sont des corbeaux.
6. Les auteurs de la Zoologie britannique sont les seuls qui disent que le corbeau exhale une odeur agréable ; ce qui est difficile à croire d’un oiseau qui vit de charogne. D’ailleurs on sait par expérience que les corbeaux nouvellement tués laissent aux doigts une odeur aussi désagréable que celle du poisson. C’est ce que m’assure M. Hébert , observateur digne de toute confiance, et ce qui est confirmé par le témoignage de Hernandès, page 33i.
Il est vrai qu’on a dit du carancro , espèce de vautour d’Amérique, à qui l’on a aussi appliqué le nom de corbeau , qu’il exhale une odeur de musc, quoiqu'il vive de voirie ; mais le plus grand nombre assure précisément le contraire.
LE CORBEAU
aujourd’hui frémissent et s’inquiètent au bruit de son croassement ! Toute sa science de l’avenir se borne cependant, ainsi que celle des autres habitans de l’air , à connoître mieux que nous l’élément qu’il habite, à être plus susceptible de ses moindres impressions, à pressentir ses moindres changemens , et à nous les annoncer par certains cris et certaines actions qui sont en lui l’effet naturel de ces changemens. Dans les provinces méridionales de la Suède , dit M. Linnæus , lorsque le ciel est serein , les corbeaux volent très-haut en faisant un certain cri qui s’entend de fort loin. Les auteurs de la Zoologie britannique ajoutent que dans cette circonstance ils volent le plus souvent par paires. D’autres écrivains, moins éclairés, ont fait d’autres remarques mêlées plus ou moins d’incertitudes et de superstitions.
Dans le temps que les aruspices faisoient partie de la religion, les corbeaux, quoique mauvais prophètes, ne pouvoient qu’être des oiseaux fort intéressans ; car la passion de prévoir les événemens futurs, même les plus tristes, est une ancienne maladie du genre humain : aussi s’attachoit-on beaucoup à étudier toutes leurs actions, toutes les circonstances de leur vol, toutes les différences de leur voix, dont on avoit compté jusqu’à soixante-quatre inflexions distinctes , sans parler d’autres différences plus fines et trop difficiles à apprécier ; chacune avoit sa signification déterminée ; il ne manqua pas de charlatans pour en procurer l’intelligence , ni de gens simples pour y croire. Pline lui-même , qui n’étoit ni charlatan ni superi stitieux, mais qui travailla quelquefois sur 1 de mauvais mémoires, a eu soin d’indiquer celle de toutes ces voix qui étoit la plus si- : nistre. Quelques-uns ont poussé la folie i jusqu’à manger le cœur et les entrailles de ces oiseaux, dans l’espérance de s’approprier leur don de prophétie.
Non seulement le corbeau a un grand nombre d’inflexions de voix répondant à ses différentes affections intérieures, il a encore le talent d’imiter le cri des autres animaux , et même la parole de l’homme; et l’on a imaginé de lui couper le filet , afin de perfectionner cette disposition naturelle. Cotas est le mot qu’il prononce le plus aisément ; et Scaliger en a entendu un qui , lorsqu’il avoit faim, appeloit distinctement le cuisinier de la maison, nommé Conrad *.
i. Scaliger remarque, comme une cliose plaisante, que ce même corbeau ayant trouvé un pa-
pier de musique, l’avoit criblé de coups de bec ,
tomme s'il eût voulu lire celte musique (on battre
Ces mots ont en effet quelque rapport avec le cri ordinaire du corbeau.
Ou faisoit grand cas à Rome de ces oiseaux parleurs ; et un philosophe n’a pas dédaigné de nous raconter assez au long l’histoire de l’un d’eux. Ils n’apprennent pas seulement à parler ou plutôt à répéter la parole humaine, mais ils deviennent familiers dans la maison : ils se privent , quoique vieux , et paroissent même capables d’un attachement personnel et durable i. 2.
Par une suite de celte souplesse de naturel, ils apprennent aussi, non pas à dépouiller leur voracité, mais à la régler et à remployer au service de l’homme. Pline parle d’un certain Craterus d’Asie , qui s’étoit rendu fameux par son habileté à les dresser pour la chasse, et qui savoit se faire suivre , même par les corbeaux sauvages. Scaliger rapporte que le roi Louis (apparemment Louis XII) en avoit un ainsi dressé, dont il se servoit pour la chasse des perdrix. Albert en avoit vu un autre à Naples qui prenoit et des perdrix et des faisans, et même d’autres corbeaux : mais, pour chasser ainsi les oiseaux de son espèce , il falloit qu’il y fût excité et comme forcé par la présence du fauconnier. Enfin il semble qu’on lui ait appris quelquefois à défendre son maître, et à l’aider contre ses ennemis avec une sorte d’intelligence et par une manœuvre combinée, du moins si l’on peut croire ce que rapporte Aulu-Gelle du corbeau de Valérius 3.
Ajoutons à tout cela que le corbeau paroit avoir une grande sagacité d’odorat pour éventer de loin les cadavres. Thucydide lui accorde même un instinct assez sûr pour s’abstenir de ceux des animaux qui sont
la mesure). Il me paroît plus naturel de penser qu’il avoit pris les notes pour des insectes , dont on sait qu’il fait quelquefois sa nourriture.
a. Témoin ce corbeau privé dont parle Schwenckfeld, lequel s’étant laissé entraîner trop loin par ses camarades sauvages , et n’ayant pu sans doute retrouver le lieu de sa demeure , reconnut dans la suite, sur le grand chemin , l’homme qui avoit coutume de lui donner à manger, plana quelque temps au dessus de lui en croassant , comme pour lui faire fête, vint se poser sur sa main, et ne le quitta plus.
3. Un Gaulois de grande taille ayant défié à un combat singulier les plus braves des Romains , un tribun, nommé Valérius, qui accepta le défi, ne triompha du Gaulois que par le secours d’un corbeau qui ne cessa de harceler son ennemi , et toujours à propos lui déchirant les mains avec son bec, lui sautant au visage et aux yeux, en un mot, l'embarrassant de manière qu’il ne put faire usage de toute sa force contre Valérius, à qui le nom de Corvinus en resta.
LE COKLÈÂÜ.
Soô
morts de la peste : mais il tant avouer que ce prétendu discernement se dément quelquefois, et ne l'empêche pas toujours de manger des choses qui lui sont contraires, comme nous le verrons plus bas. Enfin c’est encore à l’un de ces oiseaux qu’on a attribué la singulière industrie, pour amener à sa portée l’eau qu’il avoit aperçue au fond d’un vase trop étroit , d’y laisser tomber une à une de petites pierres, lesquelles, en s’amoncelant, firent monter l’eau insensiblement, et le mirent à même d’étancher sa soif. Cette soif, si le fait est vrai, est un trait de dissemblance qui distingue le corbeau de la plupart des oiseaux de proie, surtout de ceux qui se nourrissent de proie vivante, lesquels n’aiment à se désaltérer que dans le sang , et dont l’industrie est beaucoup plus excitée par le besoin de manger que par celui de boire. Une autre différence c’est que les corbeaux ont les mœurs plus sociales; mais il est facile d’en rendre raison: comme ils mangent de tontes sortes de nourritures , ils ont plus de ressources que les autres oiseaux carnassiers ; ils peuvent donc subsister en plus grand nombre dans un même espace de terrain , et ils ont moins de raison de se fuir les uns les autres. C’est ici le lieu de remarquer que , quoique les corbeaux privés mangent de la viande crue et cuite, et qu’ils passent communément pour faire , dans l’état, de liberté, une grande destruction de mulots , de campagnols, etc.1, M. Hébert, qui les a observés long-temps et de fort près , ne les a jamais vus s’acharner sur les cadavres, en déchiqueter la chair, ni même se poser dessus ; et il est fort porté à croire qu’ils préfèrent les insectes ,
i. On dit qu’à l’Ile-de-France on conserve pré-
cieusement une certaine espèce de corbeau destinée a détruire les rats et les souris. ( Voyage d’un officier du roi , 1772 , pag. 122 et suiv.)
On dit que les îles Bermudes ayant été affligées pendant cinq années de suite par une prodigieuse multitude de rats , qui dévoroient les plantes et les arbres , et qui passoient à la nage successivement d’une île à l’autre, ces rats disparurent tout d’un coup, sans qu’on en put assigner d’autre cause, sinon que dans les deux dernières années on avoit vu dans ces mêmes îles une grande quantité de corbeaux qui n’y avoient jamais paru auparavant , et qui n’y ont point reparu depuis. Mais tout cela ne prouve point que les corbeaux soient de grands destructeurs de rats : car on peut être la dupe d'un préjugé dans l’Ile-de-France comme ailleurs; et, a l’égard des rats des îles Bermudes , il peut se faire qu’ils se soient entre-détruits, comme il arrive souvent, ou qu’ils soient morts de faim après avoir tout consommé, ou qu’ils aient été submergés et noyés par un coup de vent en passant d’une île à l’autre, et cela sans que les corbeaux y aient eu beaucoup de part.
et surtout les vers de terre, à toute autre nourriture : il ajoute qu’on trouve de la terre dans leurs excrémens.
Les corbeaux, les vrais corbeaux de moie tagne, ne sont point oiseaux de passage, et diffèrent en cela plus ou moins des corneilles, auxquelles on a voulu les associer. Ils semblent particulièrement attachés au rocher qui les a vus naître, ou plutôt sur lequel ils se sont appariés; on les y voit toute l’année en nombre à peu près égal , et ils 11e l’abandonnent jamais entièrement. S’ils descendent dans la plaine c’est pour chercher leur subsistance : mais ils y descendent plus rarement l’été que l’hiver, parce qu’ils évitent les grandes chaleurs ; et c’est la seule influence que la différente température des saisons paroisse avoir sur leurs habitudes. Us ne passent point la nuit dans les bois, comme font les corneilles; ils savent se choisir, dans leurs montagnes , une retraite à l’abri du nord, sous des voûtes naturelles, formées par des avances ou des enfoncemens de rocher : c’est là qu’ils se retirent pendant la nuit, au nombre de quinze ou vingt. Us dorment perchés sur les arbrisseaux qui croissent entre les rochers : ils font leurs nids dans les crevasses de ces mêmes rochers, ou dans les trous de murailles, au haut des vieilles tours abandonnées, et quelquefois sur les hautes branches des grands arbres isolés 2. Chaque mâle a sa femelle , à qui il demeure attaché plusieurs années de suite : car ces oiseaux si odieux, si dégoùtans pour nous, savent néanmoins s’inspirer un amour réciproque et constant; ils savent aussi l’exprimer, comme la tourterelle , par des caresses graduées , et semblent connoître les nuances des préludes et la volupté des détails. Le mâle , si l’on en croit quelques anciens , commence toujours par une espèce de chant d’amour; ensuite on les voit approcher leurs becs , se caresser, se baiser ; et l’on n’a pas manqué de dire, comme de tant d’autres oiseaux, qu’ils s’accouploient par le bec3. Si cette absurde méprise pouvoit être justifiée, c’est parce qu’il est aussi rare de voir ces oiseaux s’accoupler réelle-
?.. M. Linnæus dit qu’en Suède le corbeau niche principalement sur les sapins; et M. Friscb , qu’en Allemagne c’est principalement sur les grands chênes. Cela veut dire qu’il préfère les arbres les plus hauts , et non l’espèce du chêne ou du sapin.
3. Aristote, qui attribue cette absurdité à Anaxa* gore , a bien voulu la réfuter sérieusement , en disant que les corbeaux femelles avoient une vulve et des ovaires.... ; que si la semence du mâle passoit par le ventricule de la femelle, elle s’y digèreroit et ne produiroit rien.
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ùi. .
LE CORBEAU
ment qu’il est commun de les voir se caresser : en effet , ils ne se joignent presque jamais de jour, ni dans un iieu découvert , mais au contraire dans les endroits les plus retirés et les plus sauvages R comme s’ils avoient l’instinct de se mettre en sûreté dans le secret de la nature, pendant la durée d’une action qui , se rapportant tout entière à la conservation de l’espèce, semble suspendre dans l’individu le soin actuel de sa propre existence. Nous avons déjà vu le Jean-le-blanc se cacher pour boire, parce qu’en buvant il enfonce son bec dans l’eau jusqu’aux yeux, et par conséquent ne peut être alors sur ses gardes. Dans tous ces cas, les animaux sauvages se cachent par une sorte de prévoyance qui , ayant pour but immédiat le soin de leur propre conservation , paroit plus près de l’instinct des bêtes que tous les motifs de décence dont on a voulu leur faire honneur ; et ici le corbeau a d’autant plus besoin de cette prévoyance, qu’ayant moins d’ardeur et de force pour l’acte de la génération , son accouplement doit probablement avoir une certaine durée.
La femelle se distingue du mâle, selon Barrère , en ce qu’elle est d’un noir moins décidé , et qu’elle a le bec plus foible ; et , en effet, j’ai bien observé dans certains individus des becs plus forts et plus convexes que dans d’autres , et différentes teintes de noir et même de brun dans le plumage : mais ceux qui avoient le bec le plus fort étoient d’un noir moins décidé , soit que cette couleur fût naturelle, soit qu’elle fût altérée par le temps et par les précautions qu’on a coutume de prendre pour la conservation des oiseaux desséchés. Cette femelle pond , aux environs du mois de mars 1 2 , jusqu’à cinq ou six œufs, d’un vert pâle et bleuâtre , marqué d’un grand nombre de taches et de traits de couleur obscure. Elle les couve pendant environ vingt jours , et , pendant ce temps, le mâle a soin de pourvoir à sa nourriture : il y pourvoit même largement ; car les gens de la campagne trouvent quelquefois dans les nids des corbeaux, ou aux environs, des amas assez considérables de grains, de noix, et d’autres fruits. Il est vrai qu’on a soupçonné que ce n’étoit pas seulement pour la subsistance de la couveuse au temps de l’incubation, mais pour celle de tous deux pendant l’hiver.
1. Albert dit qu’il a été témoin une seule fois de l'accouplement des corbeaux , et qu’il se passe comme dans les autres espèces d’oiseaux.
2. Willugbby dit que quelquefois les corbeaux pondent encore plus tôt en Angleterre.
Soi
Quoi qu’il en soit de leur intention, il est certain que cette habitude de faire ainsi des provisions et de cacher ce qu’ils peuvent attraper , ne se borne pas aux comestibles , ni même aux choses qui peuvent leur être utiles , elle s’étend encore à tout ce qui se trouve à leur bienséance ; et il paroit qu’ils préfèrent les pièces de métal et tout ce qui brille aux yeux. On en a vu un à Erford , qui eut bien la patience de porter une à une, et de cacher sous une pierre, dans un jardin , une quantité de petites monnoies, jusqu’à concurrence de cinq ou six florins; et il n’y a guère de pays qui n’ait son histoire de pareils vols domestiques.
Quand les petits viennent d’éclore , il s’en faut bien qu’ils soient de la couleur des père et mère; ils sont plutôt blancs que noirs , au contraire des jeunes cygnes , qui doivent être un jour d’un si beau blanc , et qui commencent par être bruns. Dans les premiers jours , la mère semble un peu négliger ses petits ; elle ne leur donne à manger que lorsqu’ils commencent à avoir des plumes ; et l’on n’a pas manqué de dire qu’elle ne commencoit que de ce moment à les reconnoître à leur plumage naissant , et à les traiter véritablement comme siens. Pour moi, je ne vois dans cette diète des premiers joins que ce que l’on voit plus ou moins dans presque tous les autres animaux, et dans l’homme lui-même : tous ont eu besoin d’un peu de temps pour s’accoutumer à un nouvel élément, à une nouvelle existence. Pendant ce temps de diète, le petit oiseau n’est pas dépourvu de toute nourriture : il en trouve une au dedans de lui-même , et qui lui est très-analogue : c’est le restant du jaune que renferme X abdomen, et qui passe insensiblement dans les intestins par un conduit particulier. La mère, après ces premiers temps, nourrit ses petits avec des alimens convenables, qui ont déjà subi une préparation dans son jabot , et qu’elle leur dégorge dans le bec, à peu près comme font les pigeons.
Le mâle ne se contente pas de pourvoir à la subsistance de la famille, il veille aussi pour sa défense ; et s’il s’aperçoit qu’un milan , ou tel autre oiseau de proie , s’approche du nid , le péril de ce qu’il aime le rend courageux; il prend son essor, gagne le dessus , et se rabattant sur l’ennemi , il le frappe violemment de son bec. Si l’oiseau de proie fait des efforts pour reprendre le dessus , le corbeau en fait de nouveaux pour conserver son avantage; et ils s’élèvent quelquefois si haut, qu’on les perd absolument de vue, jusqu’à ce que, excédés de fatigue,
LE CORBEAU
Soi
l’un ou l’autre, ou tous les deux , se laissent tomber du haut des airs.
Aristote, et beaucoup d’autres d’après lui, prétendent que , lorsque les petits commencent à être en état de voler , le père et la mère les obligent à sorlir du nid et à faire usage de leurs ailes; que bientôt même ils les chassent totalement du district qu’ils se sont approprié , si ce district , trop stérile ou trop resserré , ne suffit pas à la subsistance de plusieurs couples ; et en cela ils se montreroient véritablement oiseaux de proie : mais ce fait ne s’accorde point avec les observations que M. Hébert a faites sur les corbeaux des montagnes du Bugey, lesquels prolongent l’éducation de leurs petits , et continuent de pourvoir à leur subsistance bien au delà du terme où ceux-ci sont en état d’y pourvoir par eux-mèmes. Comme l’occasion de faire de telles observations, et le talent de les faire aussi bien , ne se rencontrent pas souvent , j’ai cru devoir en rapporter ici le détail dans les propres termes de l’observateur :
« Les petits corbeaux éclosent de fort bonne heure, et dès le mois de mai ils sont en état de quitter le nid. Jl en naissoit chaque année une famille en face de mes fenêtres , sur des rochers qui bornoient la vue. Les petits , au nombre de quatre ou cinq , se tenoient sur de gros blocs éboulés à une hauteur moyenne, où il éloit facile de les voir ; et ils se faisoient d’ailleurs assez remarquer par un piaulement presque continuel. Chaque fois que le père ou la mère leur apportoient à manger, ce qui arrivoit plusieurs fois le jour, ils les appeloient par un cri crau , crau , crau , très-différent de leur piaulement. Quelquefois il n’y en avoit qu’un seul qui prît l’essor, et, après un léger essai de ses forces , il revenoit se poser sur son rocher ; presque toujours il en restoit quelqu’un, et c’est alors que son piaulement devenoit continuel. Lorsque les petits avoient l’aile assez forte pour voler , c’est-à-dire quinze jours au moins après leur sortie du nid, les père et mère les emmenoient tous les matins avec eux et les ramenoient tous les soirs. C’étoit toujours sur les cinq ou six heures après midi que toute la bande revenoit au gîte , et le reste de la soirée se passoit en criailleries très-incommodes. Ce manège duroit tout l’été ; ce qui donne lieu de croire que les corbeaux ne font pas deux couvées par an. »
Gesner a nourri de jeunes corbeaux avec de la chair crue , de petits poissons et du pain trempé dans l’eau. Ils sont fort friands
de cerises , et ils les avalent avidement avec les queues et les noyaux; mais ils ne digèrent que la pulpe , et deux heures après ils rendent par le bec les noyaux et les queues. On dit qu’ils rejettent aussi les os des animaux qu’ils ont avalés avec la chair , de même que la crécerelle, les oiseaux de proie nocturnes, les oiseaux pêcheurs, etc., rendent les parties dures et indigestes des animaux ou des poissons qu’ils ont dévorés. Pline dit que les corbeaux sont sujets tous les étés à une maladie périodique de soixante jours, dont, selon lui, le principal symptôme est une grande soif ; mais je soupçonne que cette maladie n’est autre chose que la mue, laquelle se fait plus lentement dans le corbeau que dans plusieurs autres oiseaux de proie.
Aucun observateur, que je sache, n’a déterminé l’âge auquel les jeunes corbeaux , . ayant pris la plus grande partie de leur accroissement, sont vraiment adultes et eni état de se reproduire ; et si chaque période ; i de la vie étoit proportionnée dans les oiseaux, , : comme dans les animaux quadrupèdes, à lai durée de la vie totale, onpourroit soupçonner que les corbeaux ne deviendroient adultes qu’au bout de plusieurs années , car , quoiqu’il y ait beaucoup à rabattre sur la longue vie qu’Hésiode accorde aux corbeaux 1 , cependant il paroît assez avéré que cet oiseau vit quelquefois un siècle et davantage : on en a vu , dans plusieurs villes de France , qui avoient atteint cet âge ; et , dans tous les pays et tous les temps , il a passé pour un oiseau très-vivace : mais il s’en faut bien que le terme de l’âge adulte, dans cette espèce, soit retardé en proportion de la durée totale de la vie; car sur la fin du premier été, lorsque toute la famille vole de compagnie , il est déjà difficile de distinguer à la taille les vieux d’avec les jeunes ; et dès lors il est très-probable que ceux-ci sont en état de se reproduire dès lu seconde auuée.
i. Hesiodus.... cornici novem nostras attribuit œtates, quadruplum ejus cen ts , id triplication corvis. (Plia. , lib. VII, cap. 48.) Eu prenant l'âge d’bomxne seulement pour trente ans, ce seroit neuf fois 3o ou 270 ans pour la corneille, 1080 pour le cerf, et 3a4o pour le corbeau. En réduisant l’âge d’homme à dix ans , ce seroit 90 ans pour la corneille , 36o pour le cerf, et 1080 pour le corbeau ; ce qui seroit encore exorbitant. Le seul moyen de donner un sens raisonnable à ce passage e’est de rendre le genea d’Hésiode et Y estas de Pline par année ; alors la vie de la corneille se réduit à 9 années : celle du cerf à 36 , comme elle a été déterminée dans l’histoire naturelle de cet animal , et eelle du corbeau à 108 , comme il a été prouvé par P observation.
LÈ CORBEAU
Nous avons remarqué plus haut que le corbeau n’étoit pas noir en naissant : il ne l’est pas non plus en mourant, du moins quand il meurt de vieillesse ; car , dans ce cas , son plumage change sur la fin , et devient jaune par défaut de nourriture ; mais il ne faut pas croire qu’en aucun temps cet oiseau soit d’un noir pur et sans mélangé d’aucune autre teinte ; la nature ne commît guère cette uniformité absolue. En effet , le noir qui domine dans cet oiseau paroit mêlé de violet sur la partie supérieure du corps, de cendré sur la gorge , et de vert sous le corps , sur les pennes de la queue, et sur les plus grandes pennes des ailes et les plus éloignées du dos. Il n’y a que les pieds, les ongles et le bec qui soient absolument noirs, et ce noir du bec semble pénétrer jusqu’à la langue, comme celui des plumes semble pénétrer jusqu’à la chair, qui en a une forte teinte. La langue est cylindrique à sa base , aplatie et fourchue à son extrémité , et hérissée de petites pointes sur ses bords. L’organe de l’ouïe est fort compliqué , et peutêtre plus que dans les autres oiseaux. Il faut qu’il soit aussi plus sensible, si l’on peut ajouter foi à ce que dit Plutarque, qu’on a vu des corbeaux tomber comme étourdis par les cris d’une multitude nombreuse et agitée de quelque grand mouvement.
L’œsophage se dilate à l’endroit de sa jonction avec le ventricule , et forme , par sa dilatation , une espèce de jabot qui n’avoit point échappé à Aristote. La face intérieure du ventricule est sillonnée de rugosités; la vésicule du fiel est fort grosse, et adhérente aux intestins. Redi a trouvé des vers dans la cavité de V abdomen. La longueur de l’intestin est à peu près double de celle de l’oiseau , même prise du bout du bec au bout des ongles , c'est-à-dire qu’elle est moyenne entre la longueur des intestins des véritables carnivores et celle des intestins des véritables granivores; en un mot, telle qu’il convient pour un oiseau qui vit de chair et de fruits *.
Cet appétit du corbeau, qui s’étend à tous les genres de nourritures , se tourne souvent contre lui-même , par la facilité qu’il offre aux oiseleurs de trouver des appâts qui lui
i. Un observateur digne de foi m’a assuré avoir vu le manège d'un corbeau qui s’éleva plus de vingt fois à la hauteur de douze ou quinze toises pour laisser tomber de cette hauteur une noix qu’il ïlloit ramasser chaque fois avec son bec; mais il ne
put venir à bout de la casser, parce que tout cela se
paaaoit dans une terre labourée.
OJ
conviennent. La poudre de noix vomique , qui est un poison pour un grand nombre d’ani naux quadrupèdes , en est aussi un pour te eorbeau : elle l’enivre au point qu’il tombe bientôt après qu’il en a mangé; il faut saisir le moment où il tombe , car celte ivresse est quelquefois de courte durée , et il reprend souvent assez de force pour aller mourir ou languir sur son rocher. On le prend aussi avec plusieurs sortes de filets , de lacets, et de pièges, et même à la pipée, comme les petits oiseaux ; car il partage avec eux leur antipathie pour le hibou , et il n’aperçoit jamais cet oiseau , ni la chouette , sans jeter un cri. On dit qu’il est. aussi en guerre avec le milan, le vautour , la pie de mer : mais ce n’est autre chose que l’effet de cette antipathie nécessaire qui est entre tous les animaux carnassiers , ennemis nés de tous les foibles qui peuvent devenir leur proie, et de tous les forts qui peuvent la leur disputer.
Les corbeaux , lorsqu’ils se posent à terre, marchent et ne sautent point. Ils ont, comme les oiseaux de proie, les ailes longues et fortes (à peu près trois pieds et demi d’envergure) ; elles sont composées de vingt pennes , dont les deux ou trois premières i. 2 sont plus courtes que la quatrième, qui est la plus longue de toutes 3 , et dont les moyennes ont une singularité , c’est que l'extrémité de leur côte se prolonge au delà des barbes et finit en pointe. La queue a douze pennes d’environ huit pouces , cependant un peu inégales, les deux du milieu étant les plus longues, et ensuite les plus voisines de celles-là; en sorte que le bout de la queue paroit un peu arrondi sur son plan horizontal 4 ; c’est ce que j’appellerai dans la suite queue étagée.
De la longueur des ailes on peut presque toujours conclure la hauteur du vol : aussi les corbeaux ont-ils le vol très-élevé, comme nous l’avons dit , el il n’est pas surprenant qu’on les ait vus dans les temps de nuées et d’orage traverser les airs ayant le bec chargé de feu. Ce feu n’étoit autre chose sans doute que celui des éclairs mêmes , je veux dire qu’une aigrette lumineuse formée à la pointe de leur bec par la matière électrique,
2. MM. Brisson et Linnæus disent deux , et M. Willughby dit trois.
3. Ce sont ces pennes de l’aile qui servent aux facteurs pour emplumer les sautereaux des clavecins , et aux dessinateurs pour dessiner à îa plume.
4- Ajoutez à cela que les corbeaux ont, sur presque tout le corps, double espèce de plumes , et tellement adhérentes à la peau , qu’on ne peut les arracher qu’à force d’eau chaude.
LE CORBEAU
qui , comrfte on sait , remplit la région supépérienre de l’atmosphère dans ces temps d’orage : et, pour le dire en passant, c’est peut-être quelque observation de ce genre qui a valu à l’aigle le titre de ministre de la foudre; car il est peu de fables qui ne soient fondées sur la vérité.
De ce que le corbeau a le vol élevé , comme nous venons de le voir , et de ce qu’il s’accommode à toutes les températures, comme chacun sait, il s’ensuit que le monde entier lui est ouvert, et qu’il ne doit être exclu d’aucune région. En effet, il est répandu depuis le cercle polaire jusqu’au cap de Bonne-Espérance et à l’ île de Madagascar , plus ou moins abondamment, selon que chaque pays fournit plus ou moins de nourriture, et des rochers qui soient plus ou moins à son gré. Il passe quelquefois des côtes de Barbarie dans l’île de Ténériffe. On le retrouve encore au Mexique, à Saint- Domingue, au Canada, et sans doute dans les autres parties du nouveau continent et dans les îles adjacentes. Lorsqu’une fois il est établi dans un pays et qu’il y a pris ses habitudes, il ne le quitte guère pour passer dans un autre. Il reste même attaché au nid qu’il construit, et il s’en sert plusieurs années de suite , comme nous l’avons vu cidessus.
Son plumage n’est pas le même dans tous les pays. Indépendamment des causes particulières qui peuvent en altérer la couleur ou la faire varier du noir au brun et même au jaune , comme je l’ai remarqué plus haut , il subit encore plus ou moins les influences du climat : il est quelquefois blanc en Norwége et en Islande, où il y a aussi des corbeaux tout-à-fait noirs , et en assez grand nombre. D’un autre côté , on en trouve de blancs au centre de la France et de l’Allemagne , dans les nids où il y en a aussi de noirs. Le corbeau du Mexique, appelé cacalotl par Fernandès , est varié de ces deux couleurs ; celui de la baie de Saldagne a un collier blanc ; celui de Madagascar , appelé coach selon Flaccourt , a du blanc sous le ventre; et l’on retrouve le même mélange de blanc et de noir dans quelques individus de la race qui réside en Europe, même dans celui à qui M. Brisson a donné le nom de corbeau blanc du Nord , et qu’il eût été plus
naturel , ce me semble , d’appeler corbeau noir et blanc , puisqu’il a le dessus du corps noir, le dessous blanc, et la tète blanche et noire , ainsi que le bec , les pieds , la queue, et les ailes. Celles-ci ont vingt- une pennes, et la queue en a douze, dans lesquelles il y a une singularité à remarquer; c’est que les correspondantes de chaque côté, je veux dire les pennes qui , de chaque côté, sont à égale distance des deux du milieu, et qui sont ordinairement semblables entre elles pour la forme et pour la distribution des couleurs , ont , dans l’individu décrit par M. Brisson , plus ou moins de blanc, et distribué d’une manière différente : ce qui me feroit soupçonner que le blanc est ici une altération c/e la couleur naturelle, qui est le noir; un effet accidentel de la température excessive du climat , laquelle , comme cause extérieure , n’agit pas toujours uniformément en toutes saisons ni en toutes circonstances, et dont les effets ne sont jamais aussi réguliers que ceux qui sont produits par la constante activité du moule intérieur ; et si ma conjecture est vraie , il n’y a aucune raison de faire une espèce particulière, ni même une race ou variété permanente , de cet oiseau , lequel ne diffère d’ailleurs de notre corbeau ordinaire que par ses ailes un peu plus longues; de même que tous les autres animaux des pays du Nord ont le poil plus long que ceux de même espèce qui habitent des climats tempérés.
Au reste, les variations dans le plumage d’un oiseau aussi généralement, aussi profondément noir que le corbeau , variations produites par la seule différence de l’âge , du climat, ou par d’autres causes purement accidentelles, sont une nouvelle preuve ajoutée à tant d’autres, que la couleur ne fit jamais un caractère constant , et que dans aucun cas elle ne doit être regardée comme attribut essentiel.
Outre cette variété de couleur, il y a aussi dans l’espèce des corbeaux variété de grandeur ; ceux du mont Jura , par exemple, ont paru à M. Hébert , qui a été à portée de les observer, plus grands et plus forts que ceux des montagnes du Bugey ; et Aristote nous apprend que les corbeaux et les éperviers sont plus petits dans l’Égypte que dans la Grèce.