LE CORBEAU DES INDES DE BONTIUS
coup plus de rapports avec les paons et les faisans par sa belle aigrette, par la richesse de son plumage, par la brièveté de ses ailes, par la forme de son bec, quoiqu’il soit un peu plus allongé, et quoiqu’on remarque d’autres différences dans la forme de la queue et des pieds. Il esl nommé avec raison sur ce dessin , avis Persica paoni congener ; et c’est aussi parmi les oiseaux étran-
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gers analogues aux faisans et aux paons que j’en aurois parlé, si ce même dessin fût venu plus tôt à ma connoissance l.
i. Il est à la Bibliothèque du Roi , dans le cabinet des estampes, et fait partie de cette belle suite de miniatures en grand qui représentent d’après nature les objets les plus intéressans de l’histoire naturelle.
LA CORBINE OU CORNEILLE NOIRE
Quoique cette corneille, n° 483, diffère à beaucoup d’égards du grand corbeau, surtout par la grosseur et par quelques-unes de ses habitudes naturelles , cependant il faut avouer que, d’un aulre côté, elle a assez de rapports avec lui, tant de conformation et de couleur que d’instinct, pour justifier la dénomination de corlnne, qui est en usage dans plusieurs endroits, et que j’adopte par la raison qu’elle est en usage.
Ces corbines passent l’été dans les grandes forets, d’on elles ne sortent de temps en temps que pour chercher leur subsistance et celle de leur couvée. Le fonds principal de cette subsistance au printemps ce sont les oeufs de perdrix, dont elles sont trèsfriandes, et qu’elles savent même percer fort adroitement pour les porter à leurs petits sur la pointe de leur bec. Comme elles en font une grande consommation, et qu’il ne faut qu’un moment pour détruire l’espérance d’une famille entière, on peut dire qu’elles ne sont pas les moins nuisibles des oiseaux de proie, quoiqu'elles soient les moins sanguinaire*. Heureusement il n’en reste pas un grand nombre pendant l’été ; on en trouveroit difficilement plus de deux douzaines de paires dans une forêt de cinq ou six lieues de tour aux environs de Paris.
En hiver elles vivent avec les mantelées, les frayonnes ou les freux, et à peu près de la même manière : c’est alors que l’on voit, autour des lieux habités , des volées nombreuses , composées de toutes les sortes de corneilles , se tenant presque toujours à terre pendant le jour, errant pêle-mêle avec nos troupeaux et nos bergers , voltigeant sur les pas de nos laboureurs, et sautant quelquefois sur le dos des cochons et des brebis avec une familiarité qui les feroit prendre pour des oiseaux domestiques et apprivoisés. La nuit , elles se retirent dans les forêts sur de
grands arbres qu’elles paroissent avoir adoptés , et qui sont des espèces de rendez-vous, des points de ralliement, où elles se rassemblent le soir de tous côtés, quelquefois de plus de trois lieues à la ronde , et d’où elles se dispersent tous les matins : mais ce genre de vie, qui est commun aux trois espèces de corneilles, ne réussit pas également à toutes; car les corbines et les manlelées deviennent prodigieusement grasses , au contraire des frayonnes, qui sont presque toujours maigres ; et ce n’est pas la seule différence qui se remarque entre ces espèces. Sur la fin de l’hiver, qui est le temps de leurs amours , tandis que les frayonnes vont nicher dans d’autres climats, les corbines, qui disparoissent en nième temps delà plaine, s’éloignent beaucoup moins : la plupart se réfugient dans les grandes forêts qui sont à portée; et c’est alors qu’elles rompent la société générale pour former des unions plus intimes et plus douces : elles se séparent deux à deux, et semblent se partager le terrain, qui est toujours une forêt , de manière que chaque paire occupe son district d’environ un quart de lieue de diamètre , dont elle exclut toute autre paire 1 , et d’où elle ne s’absente que pour aller à la provision. On assure que ces oiseaux restent constamment appariés toute leur vie ; on prétend même que, lorsque l’un des deux vient à mourir, le survivant lui demeure fidèle, et passe le reste de ses jours dans une irréprochable viduité.
On reconnoît la femelle à son plumage , qui a moins de lustre et de reflets. Elle pond cinq ou six œufs ; elles les couve environ trois semaines, et pendant qu’elle couve le mâle lui apporte à manger.
i. C’est peut-être ce qui a donné lieu de dire que les corbeaux chassoient leurs petits de leur district sitôt que ces petits étaient en état de voler.
'LA CORBINE OU CORNEILLE NOIRE
J’ai eu occasion d’examiner un nid de corbine, qui m’avoil été apporté dans les premiers jours du mois de juillet. On l’avoit trouvé sur un chêne à la hauteur de huit pieds , dans un bois en coteau où il y avoit d’autres chênes plus grands. Ce nid pesoit deux ou trois livres : il étoit fait en dehors de petites branches et d épines entrelacées grossièrement et mastiquées avec de la terre et du erotin de cheval; le dedans étoit plus mollet , et construit plus soigneusement avec du chevelu de racines. J’y trouvai six petits éclos; ils éloient encore vivans, quoiqu’ils eussent été vingt-quatre heures sans manger : iis n’avoient pas les yeux ouverts ; on ne leur apercevoit aucune plume , si ce n’est les pennes de l’aile qui commençoient à poindre : tous avoient la chair mêlée de jaune et de noir , le bout du bec et des ongles jaunes, les coins de la bouche blanc sale, le reste du bec et des pieds rougeâtre.
Lorsqu’une buse ou une crécerelle vient à passer près du nid, le père et la mère se réunissent pour l’attaquer, et ils se jettent sur elle avec tant de fureur , qu’ils la tuent quelquefois en lui crevant la tète à coups de bec. Ils se battent aussi avec les pies-grièches ; mais celles-ci, quoique plus petites, sont si courageuses qu’elles viennent souvent à bout de les vaincre, de les chasser, et d’enlever toute la couvée.
Les anciens assurent que les corbines, ainsi que les corbeaux, continuent leurs soins à leurs petits bien au delà du temps où ils sont en état de voler. Cela me paroît vraisemblable ; je suis même porté à croire qu’ils ne se séparent point du tout de la première année ; car ces oiseaux étant accoutumés à vivre en société, et cette habitude, qui n’est interrompue que par la ponte et ses suites , devant bientôt les réunir avec les étrangers , n’est-il pas naturel qu’ils continuent la société commencée avec leur famille, et qu’ils la préfèrent même à toute autre?
La corbine apprend à parler comme le corbeau , et comme lui elle est omnivore ; insectes, vers , œufs d’oiseaux, voiries, poissons, grains, fruits, toute nourriture lui convient ; elle sait aussi casser les noix en les laissant tomber d’une certaine hauteur. Elle visite les lacets et les pièges , et fait son profit des oiseaux qu’elle y trouve engagés ; elle attaque même le jietit gibier affoibli ou blessé , ce qui a donné l’idee dans quelques pays de l’élever pour la fauconnerie ; mais, par une juste alternative , elle devient à son tour la proie d’un ennemi plus fort , tel que le milan, le grand duc, etc.
Son poids est d’environ dix ou douze onces. Elle a douze pennes à la nueue , toutes égales; vingt à chaque aile, dont la première est la plus courte, et 1a quatrième la plus longue ; environ trois pieds de vol 1 ; l’ouverture des narines Tonde et recouverte par des espèces de soies dirigées en avant ; quelques grains noirs autour des paupières; le doigt extérieur de chaque pied uni à celui du milieu jusqu’à la première articulation; la langue fourchue et même effilée ; le ventricule peu musculeux ; les intestins roulés en un grand nombre de circonvolutions; les cæcum longs d’un demi-pouce; la vésicule du iïel grande et communiquant au tube intestinal par un double conduit; enfin le fond des plumes , c’est-a-dire la partie qui ne paroît point au dehors , d’un cendré foncé.
Comme cet oiseau est fort rasé, qu’il a l’odorat très-subtil, et qu’il vole ordinairement en grandes troupes, il se laisse difficilement approcher, et ne donne guère dans les pièges des oiseleurs. On en attrape cependant quelques-uns à la pipée , en imitant le cri de la chouette et tendant les gluaux sur les plus hautes branches , ou bien en les attirant à la portée du fusil ou même de la sarbacane, par le moyen d’un grand duc ou de tel outre oiseau de nuit qu’on élève sur des juchoirs dans un lieu découvert. On les détruit en leur jetant des fèves de marais , dont elles sont très-friandes , et que l’on a eu la précaution de garnir en dedans d’aiguilles rouillées. Mais la façon la plus singulière de les prendre est celle-ci que je rapporte , parce qu’elle fait connoître le naturel de l’oiseau : Il faut avoir une corbine vivante ; on l’attache solidement contre terre, les pieds en haut , par le moyen de deux crochets qui saisissent de chaque côté l’origine des ailes ; dans cette situation pénible, elle ne cesse de s’agiter et de crier : les autres corneilles ne manquent pas d’accourir de toutes parts à sa voix , comme pour lui donner du secours ; mais la prisonnière , cherchant à s’accrocher à tout pour se tirer d’embarras, saisit avec le bec et les griffes, qu’on lui a laissés libres, toutes celles qui s’approchent , et les livre ainsi à l’oiseleur. On les prend encore avec des cornets de papier appâtés de viande crue. Lorsque la corneille introduit sa tête pour saisir l’appât qui est au fond , les bords du cornet , qu’on a eu la précaution d’engluer, s’atta-
i. Willughby ne »eur donne que deux pieds de vol; ce seroit moins qu’il n’en donne au choucas. Je crois que c’est une faute d’impression.
LA CORBINE OU CORNEILLE NOIRE
client aux plumeâ de son cou ; elle en demeure coiffée , et , ne pouvant se débarrasser de cel incommode bandeau qui lui couvre entièrement les yeux , elle prend l’essor et s’élève en l’air presque perpendiculairement (direction la plus avantageuse pour éviter les chocs) , jusqu’à ce qu’ayant épuisé ses forces, elle retombe de lassitude, et toujours fort près de l’endroit d’où elle étoit partie. En général , quoique ces corneilles n’aient le vol ni léger ni rapide, elles montent cependant à une très-grande hauteur ; et lorsqu’une fois elles y sont parvenues , elles s’y soutiennent long-temps , et tournent beaucoup.
Comme il y a des corbeaux blancs et des corbeaux variés , il y a aussi des corbines blanches et des corbines variées de noir et de blanc, lesquelles ont les mêmes mœurs, les mêmes inclinations que les noires.
Friseh dit avoir vu une seule fois une troupe d’hirondelles voyageant avec une bande de corneilles variées , et suivant la même route : il ajoute que ces corneilles variées passent l’été sur les côtes de l’Océan, vivant de tout ce que rejette la mer ; que l’automne elles se retirent du côté du Midi ; qu’elles ne vont jamais par grandes troupes ; et que, bien qu’en petit nombre, elles se tiennent à une certaine distance les unes des autres ; en quoi elles ressemblent toutà-fait à la corneille noire , dont elles 11e sont apparemment qu’une variété constante , ou, si l’on veut , une race particulière.
Il est fort probable que les corneilles des Maldives , dont parle François Pyrard , ne sont pas d’une autre espèce , puisque ce voyageur, qui les a vues de fort près, n’indique aucune différence; seulement elles sont plus familières et plus hardies que les nôtres : elles entrent dans les maisons pour prendre ce qui les accommode , et souvent la présence d’un homme ne leur en impose point. Un autre voyageur ajoute que ces corneilles des Indes se plaisent à faire dans une chambre , lorsqu’elles peuvent y pénétrer, toutes les malices qu’on attribue aux singes : elles dérangent les meubles , les déchirent à coups de bec, renversent les lampes, les encriers, etc.
Enfin , selon Dampier , il y a à la Nouvelle-Hollande et à la Nouvelle-G uinée beaucoup de corneilles qui ressemblent aux nôtres ; il y en a aussi à la Nouvelle-Bretagne : mais il paroît que, quoiqu’il y en ait beaucoup en France, en Angleterre , et dans une partie de l’Allemagne, elles sont beaucoup moins répandues dans le nord de l’Europe; car M. Klein dit que la corbine est rare dans la Prusse , et il faut qu’elle ne soit point commune en Suède, puisqu’on ne trouve pas même son nom dans le dénombrement qu’a donné M. Linnæus des oiseaux de ce pays. Le IL Du Tertre assure aussi qu’il n’y en point aux Antilles, quoique, suivant un autre voyageur, elles soient fort communes à la Louisiane.
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