LA PIE
compense la brièveté des ailes. Lorsqu’elle est posée à terre, elle est toujours eu action, et fait autant de sauts que de pas : elle a aussi dans la queue un mouvement brusque et presque continuel, comme la lavandière. En général, elle montre plus d’inquiétude et d’activité que les corneilles, plus de malice et de penchant à une sorts de moquerie. Elle met aussi plus de combinaisons et plus d’art dans la construction de son nid, soit qu’étant très-ardente pour son mâle r, elle soit aussi très-tendre pour ses petits , ce qui va ordinairement de pair dans les animaux; soit qu elle sache que plusieurs oiseaux de rapine sont fort avides de ses œufs et de ses petits, et de plus, que quelques uns d’entre eux sont avec elle dans le cas de la représaille. Elle multiplie les précautions en raison de sa tendresse et des dangers de ce qu’elle aime : elle place son nid an haut des plus grands arbres, ou du moins sur de hauts buissons 2, et 11’oublie rien pour le rendre solide et sûr ; aidée de son mâle , elle le fortifie extérieurement avec des bûchettes flexibles et du mortier de terre gâchée , et elle le recouvre en entier d’une enveloppe à claire-voie, d’une espèce d’abattis de petites branches épineuses et bien entrelacées; elle n’y laisse d’ouverture que dans le côté le mieux défendu , le moins accessible, et seulement ce qu’il en faut ppur qu’elle puisse entrer et sortir. Sa prévoyance industrieuse ne se borne pas à la sûreté, elle s’étend encore à la commodité, car elle garnit le fond du nid d’une espèce de matelas orbieulaire 3, pour que ses petits soient plus mollement et plus chaudement; et quoique ce matelas, qui est le nid véritable, n’ait qu’environ six pouces de diamètre , la
masse entière, en y comprenant les ouvrages extérieurs et l’enveloppe épineuse, a au moins deux pieds en tôus sens.
Tant de précautions ne suffisent point encore à sa tendresse, ou, si l’on veut , à sa défiance ; elle a continuellement l’œil au guet sur ce qui se passe au dehors. Voit-elle approcher une corneille, elle vole aussitôt à sa rencontre , la harcelle et la poursuit sans relâche et avec de grands cris, jusqu’à ce qu’elle soit venue a bout de l’écarter. Si c’est un ennemi plus respectable, un faucon, un aigle, la crainte ne la relient point, et elle ose encore l’attaquer avec une témérité qui n’est pas toujours heureuse: cependant il faut avouer que sa conduite est quelquefois plus réfléchie, s’il est vrai ce qu’on dit, que , lorsqu’elle a vu un homme observer trop curieusement son nid, elle transporte ses œufs ailleurs, soit entre ses doigts, soit d’une manière encore plus incroyable. Ce que les chasseurs racontent à ce sujet de ses connoissances arithmétiques 4 n’est guère moins étrange, quoique ces prétendues connoissances ne s’étendent pas au delà du nombre de cinq.
Elle pond sept ou huit œufs à chaque couvée , et 11e fait qu’une seule couvée par an, à moins qu’on ne détruise ou qu’on 11e dérange son nid, auquel cas elle en entreprend tout de suite un autre, et le couple y travaille avec tant d’ardeur, qu’il est achevé en moins d’un jour; après quoi elle fait une seconde ponte de quatre ou cinq œufs; et si i elle est encore troublée , elle fera un troi- sième nid semblable aux deux premiers , et une troisième ponte, mais toujours moins • abondante5. Ses œufs sont plus petits ett d’une couleur moins foncée que ceux duj
1. Les anciens en avoient cette idée, puisque de son nom grec hissa , ils avoient formé celui de kissan, qui est une expression de volupté.
2. C’est ordinairement sur la lisière des bois ou dans les vergers qu’elle l’établit.
3 Lulea.... strugulum subjicil .... et rneru/a et pica.... (Arist. , Hist. anim., lib. IX, cap. 1 3 ) Je remarque à cette occasion que plusieurs écrivains ont pensé que la hissa d’Aristote étoit notre geai, parce qu’il dit que cetîe hissa faisoit des amas de glands , et parce qu’en effet le gland est la principale nourriture de notre geai ; cependant on ne peut nier que cette nourriture ne soit commune au geai et à la pie. Mais deux caractères qui sont propres au geai, et qui n’eussent point échappé à Aristote, ce sont les deux marques bleues qu'il a aux ailes, et cette espèce de huppe que se fait cet oiseau en relevant les plumes de sa tète, caractère dont ce philosophe ne fait aucune mention; d’où je crois pouvoir conjecturer que la pie d’Aristote et la nôtre sont le même oiseau, ainsi que cette pie variée à longue queue, qui étoit nouvelle à Rome et encore rare du temps de Pline.
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4- Les chasseurs prétendent que si la pie voit entrer un homme dans une hutte construite au pied de l’arbre où est son nid, elle 11’entrera pas eliemème dans son nid qu’elle n’ait vu sortir l’homme de la hutte ; que si on a voulu la tromper en y entrant deux et n’en sortant qu’un , elle s’en aperçoit très-bien , et n’entre point qu’elle n’ait vu sortii aussi le second ; qu’il en est de même pour troi ou pour quatre , et même encore pour cinq ; mais que s’il en est entré six, le sixième peut rester sans qu’elle s’en doute : d’où il résulteroit que la pii auroit une appréhension nette de la suite des unité: et de leur combinaison au dessous de six : et i faut avouer que l’appréhension nette du coup d’œi de l’homme est renfermée à peu près dans le 1 mêmes limites.
5. C’est quelque chose de semblable qui aur donné lieu d'imputer à la pie le stratagème de fair constamment deux nids , afin de donner le chang aux oiseaux de proie qui en veulent a la couvé* C’est ainsi que Denys-le-Tyrau avoit trente cham bres à coucher.