LE ROI DES VAUTOURS
L’oiseau de l’Amérique méridionale , que les Européens qui habitent les colonies ont appelé roi des vautours , et qui est en effet le plus bel oiseau de ce genre. C’est d’après celui qui est au Cabinet du roi que M. Brisson en a donné une bonne et ample description. M. Edwards, qui a vu plusieurs de ces oiseaux à Londres , l’a aussi très-bien décrit et dessiné. Nous réunirons ici les remarques de ces deux auteurs et de ceux qui les ont précédés , avec celles que nous avons faites nous-mêmes sur la forme et la nature de cet oiseau. C’est certainement un vautour ; car il a la tête et le cou dénués de plumes , ce qui est le caractère le plus distinctif de ce genre : mais il n’est pas des plus grands, n’ayant que deux pieds deux ou trois pouces de longueur de corps , depuis le bout du bec jusqu’à celui des pieds ou de la queue ; n’étant pas plus gros qu’un dindon femelle ; et n’ayant pas les ailes à proportion si grandes que les autres vautours, quoiqu’elles s’étendent, lorsqu’elles sont pliées, jusqu’à l’extrémité de la queue, qui n’a pas huit pouces de longueur. Le bec, qui est assez fort et épais , est d’abord droit et direct et ne devient crochu qu’au bout; dans quelques uns il est entièrement rouge, et dans d’autres il ne l’est qu’à son extrémité et noir dans son milieu : la base du bec est environnée et couverte d’une peau de couleur orangée, large et s’élevant de chaque côté jusqu’au haut de la tête ; et c’est dans cette peau que sont placées les narines, de forme oblongue et entre lesquelles cette peau s’élève comme une crête dentelée et mobile, et qui tombe indifféremment d’un côté ou de l’autre, selon le mouvement de tète que fait l’oiseau. Les yeux sont entourés d’une peau rouge écarlate et l’iris a la couleur et l’éclat des perles. La tète et le cou sont dénués de plumes et couverts d’une peau de couleur de chair sur le haut de la
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tète et d’un rouge plus vif sur le derrière et plus terne sur le devant. Au dessous du derrière de la tête s’élève une petite touffe de duvet noir, de laquelle sort et s’étend de chaque côté sous la gorge une peau ridée, de couleur brunâtre , mêlée de bleu et de rouge dans sa partie postérieure ; cette peau est rayée de petites lignes de duvet noir. Les joues ou côtés de la tète sont couvertes d’un duvet noir ; et entre le bec et les yeux, derrière les coins du bec, il y a de chaque côté une tache d’un pourpre brun. A la partie supérieure du haut du cou, il y a de chaque côté une petite ligne longitudinale |de duvet noir, et l’espace contenu entre ces deux lignes est d’un jaune terne ; les côtés du haut du cou sont d’une couleur rouge, qui se change, en descendant par nuances, en jaune; au dessous de la partie nue du cou est une espèce de collier ou de fraise , formée par des plumes douces assez longues et d’un cendré foncé; ce collier, qui entoure le cou entier et descend sur la poitrine, est assez ample pour que l’oiseau puisse, en se resserrant, y cacher son cou et partie de sa tête, comme dans un capuchon, et c’est ce qui a fait donner à cet oiseau le nom de moine par quelques naturalistes. Les plumes de la poitrine, du ventre, des cuisses, des jambes et celles du dessous de la queue, sont blanches et teintes d’un peu d’aurore ; celles du croupion et du dessus de la queue varient, étant noires dans quelques individus et blanches dans d’autres : les autres plumes de la queue sont toujours noires , aussi bien que les grandes plumes des ailes, lesquelles sont ordinairement bordées de gris. La couleur des pieds et des ongles n’est pas la même dans tous ces oiseaux : les uns ont les pieds d’un blanc sale ou jaunâtre et les ongles noirâtres ; d’autres ont les pieds et les ongles rougeâtres; les ongles sont torts, courts et peu crochus.
Cet oiseau est de l’Amérique méridionale et non pas des Indes orientales , comme quelques auteurs l’ont écrit 1 : celui que nous avons au Cabinet du roi a été envoyé de Cayenne. Navaretle, en parlant de cet oiseau, dit : « J’ai vu à Acapulco le roi des « zopilotes ou 'vautours ; c’est un des plus « beaux oiseaux qu’on puisse voir, etc. » Le
i. Albin dit que celui qu’il a dessiné étoit venu des Indes orientales par un vaisseau liollandois appelé le Pallampau/i , partie an, page 2, n°-4- bdwards dit aussi que les gens qui montroîent ces oiseaux à .la foire de .Londres assuroient qu’ils ve-
noient des Indes orientales; mais que néanmoins il croit qu’ils sont de l’Amérique.
sieur Perry, qui fait à Londres commerce d’animaux étrangers, a assuré à M. Edwards que cet oiseau vient uniquement de l’Amérique. Hernandès , dans son Histoire de la Nouvelle-Espagne , le décrit de manière à ne pouvoir s’y méprendre ; Fernandès , Nieremberg et de Laët, qui tous ont copié la description de Hernandès, s’accordent à dire que cet oiseau est commun dans les terres du Mexique et de la Nouvelle-Espagne : et comme, dans le dépouillement que j’ai fait des ouvrages des voyageurs , je n’ai pas trouvé la plus légère indication de cet oiseau dans ceux de l’Afrique et de l’Asie, je pense qu’on peut assurer qu'il est propre et particulier aux terres méridionales du nouveau continent, et qu’il ne se trouve pas dans l’ancien. On pourroit m’objecter que, puisque l’ouroutaran ou aigle du Brésil se trouve, de mon aveu, également en Afrique et en Amérique, je ne dois pas assurer que le roi des vautours ne s’y trouve pas aussi. La distance entre les deux continens est égale pour ces deux oiseaux ; mais probablement la puissance du vol est inégale 2, et les aigles en général volent beaucoup mieux que les vautours. Quoi qu’il en soit, il paroît que celui-ci est confiné dans les terres où il est né, et qui s’étendent du Brésil à la Nouvelle-Espagne : car on ne le trouve plus dans les pays moins chauds ; il craint le froid. Ainsi , ne pouvant traverser la mer au vol entre le Brésil et la Guinée, et ne pouvant passer par les terres du Nord, cette espèce est demeurée en propre au Nouveau- Monde, et doit être ajoutée à la liste de celles qui n’appartiennent point à l’ancien continent.
Au reste, ce bel oiseau n’est ni propre, ni noble, ni généreux; il n’attaque que les animaux les plus foibles, et ne se nourrit que de rats, de lézards, de serpens et même des excrémens des animaux et des hommes: aussi a-t-il une très-mauvaise odeur, et les sauvages mêmes ne peuvent manger de sa chair.
2. Hernandès dit néanmoins que cet oiseau s’élève fort haut , en tenant les ailes très-étendues , et que son vol est si ferme, qu’il résiste aux plus grands vents. On pourroit croire que î*i ieremberg l’a appelé regina aurarum , parce qu’il surmonte la force du vent par celle de son vol : mais ce nom aura n’est pas dérivé du latin ; il vient par contraction d ’ouroua, qui est le nom indien d’un autre vautour dont nous parlerons dans l’article suivant.