‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 24 sur 361 · L’URUBU · texte numérisé non relu

L’URUBU

L’oiseau appelé ouroua ou aura par les Indiens de Cayenne , urubu (ouroubou) par ceux, du Brésil , zopilotl par ceux du Mexique , et auquel nos François de Sainl-Domingue et nos voyageurs ont donné le surnom de marchand. C’est encore une espèce qu’on doit rapporter au genre des vautours, parce qu’il est du même naturel , et qu’il a comme eux le bec crochu et la tête et le cou dénués de plumes, quoique, par d’autres caractères , il ressemble au dindon ; ce qui lui a fait donner par les Espagnols et les Portugais le nom de s:allinaca ou gallinaco. Il n est guere que de la grandeur d’une oie sauvage ; il paroît avoir la tète petite, parce qu’elle n’est couverte, ainsi que le cou, que de la peau nue et semée seulement de quelques poils noirs assez rares : cette peau est raboteuse et variée de bleu , de blanc et de rougeâtre. Les ailes , lorsqu’elles sont pliées , s’étendent au delà de la queue, qui cependant est elle-même assez longue. Le bec est d’un blanc jaunâtre et n’est crochu qu’à l’extrémité; la peau nue qui en recouvre la base s’étend presque au milieu du bec et elle est d’un jaune rougeâtre. L’iris de l’œil est orangé et les paupières sont blanches ; les plumes de tout le corps sont brunes ou noirâtres, avec un reflet de couleur changeante, de vert et de pourpre obscurs; les pieds sont d’une couleur livide et les ongles sont noirs. Cet oiseau a les narines encore plus longues à proportion que les autres vautours 1 ; il est aussi plus lâche , plus sale et plus vorace qu’aucun d’eux, se nourrissant plutôt de chair morte et de vidanges que de chair vivante : il a néanmoins le vol élevé et assez rapide pour poursuivre une proie, s’il en avoit le courage; mais il n’attaque guère que les cadavres ; et s’il chasse quelquefois c’est en se réunissant en grandes troupes pour tomber en grand nombre sur quelque animal endormi ou blessé.

Le marchand est le même oiseau que celui qu’a décrit Kolbe, sous le nom à' aigle du Cap. U se trouve donc également dans le

i. J’ai cru devoir donner une courte description de cet oiseau, parce que j’ai trouvé que celles des autres auteurs ne s’accordent pas parfaitement avec ce que j’ai vu; cependant , comme il n’y a que de légères différences , il est à présumer que ce sont des variétés individuelles, et par conséquent leurs descriptions peuvent être aussi bonnes que la mienne.

continent de l’Afrique et dans celui de l’Amérique méridionale, et, comme on ne le voit pas fréquenter les terres du Nord , il paroît qu’il a traversé la mer entre le Brésil et la Guinée. Hans Sloane, qui a vu et observé plusieurs de ces oiseaux en Amérique, dit qu’ils volent comme les milans, qu’ils sont toujours maigres. U est donc très-possible qu’étant aussi légers de vol et de corps , ils aient franchi l’intervalle de mer qui sépare les deux continens. Hernaodès dit qu’ils ne se nourrissent que de cadavres d’animaux et même d’excrémens humains ; qu’ils se rassemblent sur de grands arbres , d’où ils descendent en troupes pour dévorer les charognes. Il ajoute que leur chair a une mauvaise odeur, plus forte que celle de la chair du corbeau. Nieremberg dit aussi qu’ils volent très-haut et en grandes troupes ; qu’ils passent la nuit sur des arbres ou des rochers très-élevés , d’où ils partent le matin pour venir autour des lieux habités ; qu’ils ont la vue très-perçante et qu’ils voient de haut et de très-loin les animaux morts qui peuvent leur servir de pâture; qu’ils sont très-silencieux , ne criant ni ne chantant jamais , et qu’on ne les entend que par un murmure peu fréquent; qu’ils sont très-communs dans les terres de l’Amérique méridionale, et que leurs petits sont blancs dans le premier âge et deviennent ensuite bruns ou noirâtres en grandissant. Marc grave, dans la description qu’il donne de cet oiseau, dit qu’il a les pieds blanchâtres, les yeux beaux et, pour ainsi dire, couleur de rubis, la langue en gouttière et en scie sur les côtés. Ximenès assure que ces oiseaux ne volent jamais qu’en grandes troupes et toujours très-haut ; qu’ils tombent tous ensemble sur la même proie, qu’ils dévorent jusqu’aux os et sans aucun débat entre eux, et qu’ils se remplissent au point de ne pouvoir reprendre leur vol. Ce sont ces mêmes oiseaux dont Acosta fait mention sous le nom de poullazes , «qui sont, dit-il, d’une admirable légèreté, ont la vue très-perçante, et qui sont fort propres pour nettoyer les cités, d’autant qu’ils n’y laissent aucunes charognes ni choses mortes. Ils passent la nuit sur les arbres ou sur les rochers et au matin viennent aux cités, se mettent sur les sommets des plus hauts édifices, d’où ils épient et attendent leur prise. Leurs petits ont le plumage blanc qui change ensuite en noir avec l’âge, » «Je crois, dit Desmarchais, que ces oiseaux , appelés gallinaches par les Portugais et marchands par les François de Saint-Domingue, sont une espèce de coqs-

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d’Inde l, qui , ail lieu de vivre de grains , de fruits et d’herbes comme les autres , se sont accoutumés à être nourris de corps morts et de charognes. Us suivent les chasseurs, surtout ceux qui ne vont à la chasse que pour la peau des bêtes : ces gens abandonnent les chairs qui pourriroient sur les lieux et infecteroient l’air sans le secours de ces oiseaux, qui ne voient pas plutôt un corps écorché , qu’ils s’appellent les uns les autres et fondent dessus comme des vautours, et en moins de rien en dévorent la chair, laissent les os aussi nets que s’ils avoient été raclés avec un couteau. Les Espagnols des grandes îles et de la terreferme, aussi bien que les Portugais, habitans des lieux où Ion fait des cuirs, ont un soin tout particulier de ces oiseaux à cause du service qu’ils leur rendent en dévorant les corps morts et empêchant qu’ils ne corrompent l’air: ils condamnent à une amende les chasseurs qui tombent dans cette méprise. Cette protection a extrêmement multiplié cette vilaine espèce de coqs-d Inde; on en trouve en bien des endroits de la Guiane, aussi bien que du Brésil, de la Nouvelle- Espagne et des grandes îles. Us ont une odeur de charogne que rien ne peut ôter : on a beau leur arracher le croupion dès qu’on les a tués, leur ôter les entrailles; tous ces soins sont inutiles : leur chair, dure, coriace , filasseuse , a contracté une mauvaise odeur insupportable. »

« Ces oiseaux, dit Kolbe, se nourrissent d’animaux morts; j’ai moi-même vu plusieurs fois des squelettes de vaches , de bœufs et d’animaux sauvages qu’ils avoient dévorés. J’appelle ces restes des squelettes , et ce n’est pas sans fondement, puisque ces oiseaux séparent avec tant d’art les chairs d’avec les os et la peau, que ce qui reste est un squelette parfait, couvert encore de la peau, sans qu’il y ait rien de dérangé : on ne sauroit même s’apercevoir que ce cadavre est vide*que lorsqu’on en est tout près. Pour cela, voici comme ils s’y prennent. D’abord ils font une ouverture au ventre de l’animal , d’où ils arrachent les entrailles qu’ils mangent; et, entrant dans le vide qu’ils viennent de faire , ils séparent les chairs. Les Ilollandois du Cap appellent ces aigles stront-xogels , ou stront-jagers , c’està-dire , oiseaux de fiente, ou qui vont à la

i. Quoique cet oiseau ressemble au coq-d’Inde par la tèle , le cou, et la grandeur du corps, il n’est pas de ce genre , mais de celui du vautour,

dont il a non seulement le naturel et les mœurs, mais encore le bec crochu et les serx-es.

chasse de la fiente. Il arrive souvent qu’un bœuf qu’on laisse'retourner seul à son étable, après l’avoir ôté de la charrue, se couche sur le chemin pour se reposer : si ces aigles l’aperçoivent, elles tombent immanquablement sur lui et le dévorent. Lorsqu’elles veulent attaquer une vache ou un bœuf, elles se rassemblent et viennent fondre dessus au nombre de cent et quelquefois même davantage. Elles ont l’œil si excellent, qu’elles découvrent leur proie à une extrême hauteur et dans le temps qu’elles-mêmes échappent à la vue la plus perçante; et aussitôt qu’elles voient le moment favorable, elles tombent perpendiculairement sur l’animal qu’elles guettent. Ces aigles sont un peu plus grosses que les oies sauvages : leurs plumes sont en partie noires et en partie d’un gris clair; mais la partie noire est plus grande : elles ont le bec gros, crochu et fort pointu : leurs serres sont grosses et aiguës. »

« Cet oiseau , dit Catesby, pèse quatre livres et demie : il a la tète et une partie du cou rouge, chauve et charnu comme celui d’un dindon, clairement semés de poils noirs, le bec de deux pouces et demi de long, moitié couvert de chair et dont le bout, qui est blanc, est crochu comme celui d’un faucon : mais il n’a point de crochets aux côtés de la mandibule supérieure. Les narines sont très-grandes et très-ouvertes , placées en avant à une distance extraordinaire des yeux. Les plumes de tout le corps ont un mélange de pourpre foncé et de vert. Ses jambes sont courtes et de couleur de chair, ses doigts longs comme ceux des coqs domestiques; et ses ongles, qui sont noirs , ne sont pas si crochus que ceux des faucons. Us se nourrissent de charognes et volent sans cesse pour tâcher d’en découvrir : ils se tiennent long-temps sur l’aile et montent et descendent d’un vol aisé, sans qu’on puisse s’apercevoir du mouvement de leurs ailes. Une charogne attire un grand nombre de ces oiseaux, et il y a du plaisir à être présent aux disputes qu’ils ont entre eux en mangeant 2. Un aigle préside souvent au festin et les fait tenir à l’écart pendant qu’il se repaît. Ces oiseaux ont un odorat merveilleux ; il n’y a pas plus tôt une charogne qu’on les voit venir de toutes parts en tournant toujours et descendant peu à peu jusqu’à ce qu’ils tombent sur leur proie. On croit généralement qu’ils ne mangent

2. Ce fait est contraire à ce que disent Niereinberg , Marcgravc , et Desinarcbais , du silence et de la concorde de ces oisaux en mangeant.

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