LE MARTIN
Cet oiseau, n° 219, est un destructeur d’insectes, et d’autant plus grand destructeur qu’il est d’un appétit très-glouton ; il donne la chasse aux mouches, aux papillons, aux scarabées ; il va, comme nos corneilles et nos pies, chercher dans le poil des chevaux, des bœufs et des cochons, la vermine qui les tourmente quelquefois jusqu’à leur causer la maigreur et la mort. Ces animaux, qui se trouvent soulagés, souffrent volontiers leurs libérateurs sur leur dos , et souvent au nombre de dix ou douze à la fois : mais il ne faut pas qu’ils aient le cuir entamé par quelque plaie; car les martins, qui s’accommodent de tout, becqueteroient la chair vive, et leur feroient beaucoup plus de mal que toute la vermine dont ils les débarrassent. Ce sont, à vrai dire , des oiseaux carnassiers , mais qui , sachant mesurer leurs forces, ne veulent qu’une proie facile, n’attaquent de front que des animaux petits et foibles. On a vu un de ces oiseaux, qui étoit encore jeune, saisir un rat long de plus de deux pouces, non compris la queue , le battre sans relâche contre le plancher de sa cage , lui briser les os , et réduire tous ses membres à l’état de souplesse et de flexibilité qui convenoit à ses vues, puis le prendre par la tète et l’avaler presque en un instant ; il en fut quitte pour une espèce d’indigestion qui ne dura qu’un quart d’heure, pendant lequel il eut les ailes traînantes et l’air souffrant : mais ce mauvais quart d’heure passé , il couroit par la maison avec sa gaieté ordinaire; et environ une heure après, ayant trouvé un autre rat , il l’avala comme le premier, avec aussi peu d’inconvénient.
Les sauterelles sont encore une des proies favorites du martin ; il en détruit beaucoup, et par là il est devenu un oiseau précieux pour les pays affligés de ce fléau , et il a mérité que son histoire se liât à celle de ! l’homme. Il se trouve dans l’Inde et les Philippines , et probablement dans les contrées intermédiaires; mais il a été long-temps 1 étranger à l’île de Bourbon. Il n’y a guere plus de vingt ans que M. Desforges-Bouclier, gouverneur-général , et M. Poivre, i 1 » tendant , voyant cette île désolée par les saute-
1. Ces sauterelles avoient été apportées de Madagascar, et voici comment : on avoit fait venir de •ette ile des plants dans delà terre, et il s’étoit
relies 1 , songèrent à faire sérieusement la guerre à ces insectes , et pour cela ils tirèrent des Indes quelques paires de martins, dans l’intention de les multiplier et de les opposer comme auxiliaires à leurs redoutables ennemis. Ce plan eut d’abord un commencement de succès, et l’on s’en promeltoit les plus grands avantages, lorsque, des colons ayant vu ces oiseaux fouiller avec avidité dans des terres nouvellement ensemencées , s’imaginèrent qu’ils en vouloient au grain ; ils prirent aussitôt l’alarme , la répandirent dans toute l’île, et dénoncèrent le martin comme un animal nuisible : on lui lit son procès dans les formes; ses défenseurs soutinrent que s’il fouilloit la terre fraîchement remuée , c’ étoit pour y chercher non le grain , mais les insectes ennemis du grain , en quoi il se rendoit le bienfaileur des colons; malgré tout cela, il fut proscrit par le conseil , et, deux heures après l’arrêt qui les condamnoit, il n’en restoit pas une seule paire dans l’île. Cette prompte exécution fut suivie cl’un prompt repentir; les sauterelles, s’étant multipliées sans obstacle , causèrent de nouveaux dégâts , et le peuple, qui ne voit jamais que le présent, se mit à regretter les martins comme la seule digue qu’on put opposer au fléau des sauterelles. M. de Morave se prêtant aux idées du peuple, fit venir ou apporta quatre de ces oiseaux , huit ans après leur proscription : ceux-ci furent reçus avec des trans-
ports de joie, on fit une affaire d’état de leur conservation et de leur mulliplication : on les mit sous la protection des lois, et même sous une sauvegarde encore plus sacrée, les médecins, de leur côté , décidèrent que leur chair étoit une nourriture malsaine. Tant de moyens si puissans, si bien combinés, 11e furent pas sans effet; les martins, depuis cette époque, se sont prodigieusement multipliés et ont entièrement détruit les sauterelles : mais de cette destruc tion même il est résulté un nouvel inconvénient; car ce fonds de subsistance leur ayant manqué tout d’un coup , et le nombre des oiseaux augmentant toujours, ils ont été contraints de se jeter sur les fruits, principalement sur les mûres , les raisins , et les dattes : ils en sont venus même à déplanter
trouvé malheureusement dans cette terre des œufs de sauterelles.