OUVRAGE
se jette dans l’eau à l’approche de l’hiver; d’autant qu’il y a un autre fait, dont je me suis assuré, qui vient à l’appui des précédons, et prouve encore que cette hirondelle n’est point sujette à l’engourdissement par le froid, et qu’elle en peut supporter la rigueur jusqu’à un certain degré, au delà duquel elle périt; car si l’on observe ces oiseaux quelque temps avant leur départ, on les voit d’abord vers la fin de la belle saison voler en famille, le père, la mère et les petits; ensuite plusieurs familles se réunir et former successivement des troupes d’autant plus nombreuses que le temps du départ est plus prochain, partir enfin presque toutes ensemble en trois ou quatre jouis à la fin de septembre ou au commencement d’octobre : mais il en reste quelques-unes, qui ne partent que huit jours, quinze jours, trois semaines après les autres, et quelques-unes encore qui ne partent point et meurent aux premiers grands froids; ces hirondelles qui retardent leur voyage sont celles dont les petits 11e sont pas encore assez forts pour les suivre. Celles dont on a détruit plusieurs fois les nids après la ponte, et qui ont perdu du temps à les reconstruire et à pondre une seconde ou troisième fois , demeurent par amour pour leurs petits, et aiment mieux souffrir 1 intempérie de la saison que de les abandonner: ainsi elles ne partent qu’après les autres, ne pouvant emmener plus tôt leurs petits ; ou même elles restent au pays pour y mourir avec eux.
Il paraît donc bien démontré par ces faits que les hirondelles de cheminée passent successivement et alternativement de notre climat dans un climat plus chaud; dans celui-ci pour y demeurer pendant l’été , et dans l’autre pour y passer 1 hiver; et que par conséquent elles ne s’engourdissent pas. Mais, d’un autre côté, que peut-on opposer aux témoignages assez précis des gens qui ont vu des hirondelles s’attrouper et se jeter dans les eaux à l’approche de l’hiver, qui non seulement les ont vues s’y jeter, mais en ont vu tirer de l’eau , et même de dessous la glace avec des filets ? que répondre à ceux qui les ont vues dans cet état de torpeur reprendre peu à peu le mouvement et la vie en les mettant dans un lieu chaud, et en les approchant du feu avec précaution ? Je ne trouve qu’un moyen de concilier ces faits; c’est de dire que l’hirondelle qui s’engourdit n’est pas la même que celle qui voyage, que ce sont deux espèces différentes que l’on n’a pas distinguées faute de les avoir soigneusement comparées. Si les rats et les loirs
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SUR LES OISEAUX
étoient des animaux aussi fugitifs et aussi difficiles à observer que les hirondelles, et que, faute de les avoir regardés d’assez près, 1 on prit les loirs pour des rats, il se trouverait la même contradiction entre ceux qui assureraient que les rats s’engourdissent , et ceux qui soutiendraient qu’ils ne s’engourdissent pas. Cette erreur est assez naturelle, et doit être d’autant plus fréquente que les choses sont moins connues, plus éloignées, plus difficiles à observer. Je présume donc qu’il y a en effet une espèce d’oiseau voisine de celle de l’hirondelle, et peut-être aussi ressemblante à l’hirondelle que le loir l’est au rat, qui s’engourdit en effet ; et c'est vraisemblablement le petit martinet, ou peut-être l’hirondelle de rivage. Il faudrait donc faire sur ces espèces, pour reconnoitre si leur sang se refroidit, les mêmes expériences que j’ai faites sur l’hirondelle de cheminée. Ces recherches ne demandent, à la vérité, que des soins et du temps ; mais malheureusement le temps est de toutes les choses celle qui nous appartient le moins et nous manque le plus.
Quelqu’un qui s’appliquerait uniquement à observer les oiseaux, et qui se dévouerait même à ne faire que l’histoire d’un seul genre, serait forcé d’employer plusieurs années à cette espèce de travail dont le résultat ne serait encore qu’une très-petite partie de l’histoire générale des oiseaux : car, pour ne pas perdre de vue l’exemple que nous venons de donner, supposons qu’il soit bien certain que rhirondelle voyageuse passe d’Europe en Afrique, et posons en même temps (pie nous ayons bien observé tout ce qu’elle fait pendant son séjour dans notre climat, que nous en ayons bien rédigé les faits ; il nous manquera encore tous ceux qui se passent dans le climat éloigné : nous ignorons si ces oiseaux y nichent et pondent comme en Europe ; nous ne savons pas s’ils arrivent en plus ou moins grand nombre qu’ils en sont partis ; nous ne connoissons pas quels sont les insectes sur lesquels ils vivent dans cette terre étrangère; les autres circonstances de leur voyage, de leur repos in route , de leur séjour, sont également ignorées; en sorte que l’histoire naturelle des oiseaux , donnée avec autant de détail que nous avons donné l’histoire des animaux quadrupèdes, ne peut être l’ouvrage d’un seul homme, ni même celui de plusieurs hommes dans le même temps , parce que non seulement le nombre des choses qu’on ignore est bien plus grand que celui des choses que l’on sait, mais encore parce que
ces mêmes choses qu’on ignore sont presque impossibles ou du moins très - difficiles â savoir, et que d’ailleurs, comme la plupart sont petites, inutiles, ou de peu de conséquence , les bons esprits ne peuvent manquer de les dédaigner, et cherchent à s’occuper d’objets plus grands ou plus utiles.
C’est par toutes ces considérations que j’ai cru devoir me former un plan différent, pour l’histoire des oiseaux, de celui que je me suis proposé et que j’ai tâché de remplir pour l’histoire des quadrupèdes. Au lieu de traiter les oiseaux un à un, c’est-à-dire par espèces distinctes et séparées , je les réunirai plusieurs ensemble sous un même genre , sans cependant les confondre et renoncer à les distinguer lorsqu’elles pourront l’être ; par ce moyen j’ai beaucoup abrégé , et j’ai réduit à une assez petite étendue cette histoire des oiseaux, qui serait devenue trop volumineuse, si d’un côté j’eusse traité de chaque espèce en particulier, en me livrant aux discussions de la nomenclature, et que d’autre côté je n’eusse pas supprimé, par le moyen des couleurs, la plus grande partie du long discours qui eût été nécessaire pour chaque description. Il n’y aura donc guère que les oiseaux domestiques et quelques espèces majeures , ou particulièrement remarquables, que je traiterai par articles séparés. Tous les autres oiseaux, surtout les plus petits, seront réunis avec les espèces voisines , et présentés ensemble , comme étant à peu près du même naturel et de la même famille; le nombre des affinités, comme celui des variétés, est toujours d’autant plus grand que les espèces sont plus petites. Un moineau, une fauvette , ont peut-être chacun vingt fois plus de païens que n’en ont l’autruche ou le dindon : j’entends par le nombre de pareils le nombre des espèces voisines et assez ressemblantes pour pouvoir être regardées comme des branches collatérales d’une même tige, ou d'une tige si voisine d’une autre qu’on peut leur supposer une souche commune , et présumer que toutes sont originairement issues de cette même souche à laquelle elles tiennent encore par ce grand nombre de ressemblances communes entre elles ; et ces espèces voisines ne se sont probablement séparées les unes des autres que par les influences du climat, de la nourriture et par la succession du temps, qui amène toutes les combinaisons possibles, et met au jour tous les moyens de variété, de perfection , d’altération et de dégénération.