‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 5 sur 361 · PLAN DE L’OUVRAGE SUR LES OISEAUX · texte numérisé non relu

PLAN DE L’OUVRAGE SUR LES OISEAUX

Ce n’est pas cpie nous prétendions que chacun de nos articles ne contiendra réellement et exclusivement que les espèces qui ont en effet le degré de parenté dont nous parlons : il faudrait être plus instruit que nous ne le sommes et que nous ne pouvons l’être, sur les effets du mélange des espèces et sur leur produit dans les oiseaux; car, indépendamment des variétés naturelles et accidentelles qui , comme nous l’avons dit , sont plus nombreuses, plus multipliées dans les oiseaux que dans les quadrupèdes, il y a encore une autre cause qui concourt avec ces variétés pour augmenter, en apparence, la quantité des espèces. Les oiseaux sont, en général, plus chauds et plus prolifiques que les animaux quadrupèdes ; ils s’unissent plus fréquemment; et, lorsqu’ils manquent de femelles de leurs espèces, ils se mêlent plus volontiers que les quadrupèdes avec les espèces voisines, et produisent ordinairement des métis féconds, et non pas des mulets stériles : on le voit par les exemples du chardonneret , du tarin et du serin ; les métis qu’ils produisent peuvent , en s’unissant, produire d’autres individus semblables à eux , et former par conséquent de nouvelles espèces intermédiaires , et plus ou moins ressemblantes à celles dont elles tirent leur origine. Or tout ce que nous faisons par art peut se faire, et s’est fait mille et mille fois par la nature : il est donc souvent arrivé des mélanges fortuits et volontaires entre les animaux, et surtout parmi les oiseaux, qui souvent, faute de leur femelle, se servent du premier mâle qu’ils rencontrent , ou du premier oiseau qui se présente : le besoin de s’unir est chez eux d’une nécessité si pressante, que la plupart sont malades et meurent quand on les empêche d’y satisfaire. On voit souvent dans les basses-cours un coq sevré de poules se servir d’un autre coq , d’un chapon , d’un dindon , d’un canard ; on voit le faisan se servir de la poule ; on voit dans les vohères le serin, le linot rouge et la linotte 'commune , se chercher pour s’unir : et qui sait tout ce qui se passe en amour au fond des bois ? qui peut nombrer les jouissances illégitimes entre gens d’espèces différentes ? qui pourra jamais séparer toutes les branches bâtardes des tiges légitimes, assigner le temps de leur première origine , déterminer, en un mot , tous les effets des puissances de la nature pour la multiplication , toutes ses ressources dans le besoin , tous les supplémens qui en résultent, et qu’elle

sait employer pour augmenter le nombre des espèces, en remplissant les intervalles qui semblent les séparer ?

Notre ouvrage contiendra à peu près tout ce qu’on sait des oiseaux, et néanmoins ce ne sera, comme l’on voit, qu’un sommaire, ou plutôt une esquisse de leur histoire: seulement cette esquisse sera la première qu’on ait faite en ce genre; car les ouvrages anciens et nouveaux auxquels on a donné le titre d 'Histoire des Oiseaux ne contiennent pie que rien d’historique. Tout imparfaite que sera notre histoire, elle pourra servir à la postérité pour en faire une plus complété et meilleure; je dis à la postérité, car je vois clairement qu’il se passera bien des années avant que nous soyons aussi instruits sur les oiseaux que nous le sommes aujourd’hui sur les quadrupèdes. Le seul moyen d’avancer l’ornithologie historique serait de faire l’histoire particulière des oiseaux de chaque pays ; d’abord de ceux d’une seule province , ensuite de ceux d’une province voisine , puis de ceux d’une autre plus éloignée ; réunir après cela ces histoires particulières pour composer celle de tous les oiseaux d’un même climat ; faire la même chose dans tous les pays et dans tous les différens climats; comparer ensuite ces histoires particulières, les combiner pour en tirer les faits et former un corps entier de toutes ces parties séparées. Or qui ne voit que cet ouvrage ne peut être que le produit du temps? Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que font nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie ? qui seront ceux qui nous informeront des mœurs des oiseaux de la Chine ou du Monomotapa ? et , comme je l’ai déjà fait sentir, cela est-il assez important, assez utile, pour que bien des gens s’en inquiètent ou s’en occupent ? Ce que nous donnons ici servira donc long-temps comme une base ou comme un point de ralliement auquel on pourra rapporter les faits nouveaux que le temps amènera. Si l’on continue d’étudier et de cultiver l’histoire naturelle , les faits se multiplieront , les connoissances augmenteront; notre esquisse historique , dont nous n’avons pu tracer que les premiers traits, se remplira peu à peu, et prendra plus de corps : c’est tout ce que nous pouvons attendre du produit de notre travail, et c’est peut-être trop espérer encore, et en même temps trop nous étendre sur son peu de valeur.

DISCOURS

SUR LA NATURE DES OISEAUX

Le mot nature a dans noire langue , et dans la plupart des autres idiomes anciens et modernes , deux acceptions très-différentes : l’une suppose un sens actif et général; lorsqu’on nomme la nature purement et simplement, on en fait une espèce d’ètre idéal auquel on a coutume de rapporter comme cause, tous les effets conslans, tous les phénomènes de l’univers : l’autre acception ne présente qu’un sens passif et particulier, en sorte que lorsqu’on parle de îa nature de l’homme , de celle des animaux, de celle des oiseaux, ce mot signifie, ou plutôt indique et comprend dans sa signification, la quantité totale, la somme des qualités dont la nature , prise dans la première acception , a doué l’homme, les animaux, les oiseaux, etc. Ainsi la nature active, en produisant les êtres , leur imprime un caractère particulier qui fait leur nature propre et passive , de laquelle dérive ce qu’on appelle leur naturel, leur instinct et toutes leurs autres habitudes et facultés naturelles. Nous avons déjà traité de la nature de l’homme et de celle des animaux quadrupèdes : la nature des oiseaux demande des considérations particulières; et quoique, à certains égards, elle nous soit moins connue que celle des quadrupèdes , nous tâcherons néanmoins d’en saisir les principaux attributs , et de la présenter sous son véritable aspect, c’est-à-dire avec les traits caractéristiques et généraux qui la constituent.

Le sentiment ou plutôt la faculté de sentir, l’instinct qui n’est que le résultat de celte faculté , et le naturel qui n’est que l’exercice habituel de l’instinct guidé et même produit par le sentiment, ne sont pas, à beaucoup près , les mêmes dans les dil'férens êtres : ces qualités intérieures dépendent de l’organisation en général, et en particulier de celle des sens; et elles sont relatives, non seulement cà leur plus ou moins grand degré de perfection, mais encore à l’ordre de supériorité qui met entre les sens ce degré de perfection ou d’imperfection. Dans

l’homme , où tout doit être jugement et raison, le sens du toucher est plus parfait que dans l’animal, où il y a moins de jugement que de sentiment, et au contraire l’odorat est plus parfait dans l’animal que dans l’homme, parce que le toucher est le sens de la connoissance, et que l’odorat ne peut être que celui de sentiment. Mais comme peu de gens dislinguent nettement les nuances qui séparent les idées et les sensations , la connoissance et le sentiment, la raison et l’instinct, nous mettrons à part ce que nous appelons chez nous raisonnement , discernement, jugement , et nous nous bornerons à comparer les différées produits du simple sentiment et à rechercher les causes de la diversité de l’instinct, qui, quoique varié- à l’infini dans le nombre immense des espèces d’animaux qui tous en sont pourvus, paroît néanmoins être plus constant, plus uniforme, plus régulier, moins capricieux , moins sujet à l’erreur, que ne l’est la raison dans la seule espèce qui croit la posséder.

En comparant les sens, qui sont les premières puissances motrices de l’instinct dans tous les animaux, nous trouverons d’abord que le sens de la vue est plus étendu, plus vif, plus net et plus distinct dans les oiseaux en général que dans les quadrupèdes : je dis en général, parce qu’il paroît y avoir des exceptions des oiseaux qui, comme les hiboux, voient moins qu’aucun des quadrupèdes; mais c’est un effet particulier que nous examinerons à part; d’autant que si ces oiseaux voient mal pendant le jour, ils voient très-bien pendant la nuit, et cpie ce n’est que par un excès de sensibilité dans l’organe qu’ils cessent de voir à une grande lumière. Cela même vient à l’appui de notre assertion : car la perfection d’un sens dépend principalement du degré de sa sensibilité; et ce qui prouve qu’en effet l’œil est plus parlait dans l’oiseau , c’est que la nature l’a travaillé davantage. Il y a , comme l’on sait, deux membranes de plus , l’une extérieure et l’autre intérieure , dans les yeux de tous

DISCOURS

les oiseaux , qui ne se trouvent pas dans l’homme : la première *, c’est-à-dire la plus extérieure de ces membranes, est placée dans le grand angle de l’œil ; c’est une seconde paupière plus transparente que la première , dont les mouvemens obéissent également à la volonté, dont l’usage est de neltojer et polir la cornée, et qui leur sert aussi à tempérer l’excès de la lumière, et ménager par conséquent la grande sensibilité de leurs yeux : la seconde est située au fond de l’œil , et paroît être un épanouissement du nerf optique, qui, recevant plus immédiatement les impressions de la lumière, doit dès lors être plus aisément ébranlé , plus sensible qu’il ne l’est dans les autres animaux; et c’est cette grande sensibilité qui rend la vue des oiseaux bien plus parfaite et beaucoup plus étendue. Un épervier voit d’en haut et de vingt fois plus loin une alouette sur une motte de terre, qu’un homme ou un chien ne peuvent l’apercevoir. Un milan , qui s’élève à une hauteur si grande que nous le perdons de vue, voit de là les petits lézards, les mulots , les oiseaux , et choisit ceux sur lesquels il veut fondre; et cette plus grande étendue dans le sens de la vue est accompagnée d’une netteté, d’une précision tout aussi grande, parce que l’organe étant en même temps très-souple et très-sensible, l’œil se renlle ou s’aplatit, se couvre ou se découvre, se rétrécit ou s’élargit, et prend aisément, promptement et alternativement toutes les formes nécessaires pour agir et voir parfaitement à toutes les lumières et à toutes les distances.

D’ailleurs le sens de la vue étant le seul qui produise les idées du mouvement, le seul par lequel on puisse comparer immédiatement les espaces parcourus, et les oiseaux étant de tous les animaux les plus habiles, les plus propres au mouvement, il n’est pas étonnant qu’ils aient en même temps le sens qui le guide plus parfait et plus sûr; ils peuvent parcourir dans un très-petit temps un grand espace, il faut donc qu’ils en voient l’étendue et même les limites. Si la nature, en leur donnant la rapidité du vol, les eût rendus myopes, ces deux qualités eussent été contraires; l’oiseau n’auroit jamais osé se servir de sa légèreté, ni prendre un essor rapide; il n’auroit'fait que voltiger lentement, dans la crainte des chocs et des résistances imprévues. La seule vitesse avec laquelle on voit voler un oiseau peut

i. Cette paupière interne se trouve dans plusieurs animaux quadrupèdes; mais dans la plupart elle n’est pas mobile comme dans les oiseaux.

indiquer la portée de sa vue; je ne dis pas la portée absolue, mais relative : un oiseau dont le vol est très-vif, direct et soutenu , voit certainement plus loin qu’un autre de même forme, qui néanmoins se meut plus lentement et plus obliquement; et si jamais la nature a produit des oiseaux à vue courte et à vol très-rapide , ces espèces auront péri par cette contrariété de qualités, dont l’une non seulement empêche l’exercice de l’autre, mais expose l’individu à des risques sans nombre : d’où l’on doit présumer que les oiseaux dont le vol est le plus court et le plus lent sont ceux aussi dont la vue est la moins étendue; comme l’on voit, dans les quadrupèdes, ceux qu’on nomme paresseux (l’unau et l’aï), qui ne se meuvent que lentement , avoir les yeux couverts et la vue basse.

L’idée du mouvement et toutes les autres idées qui l’accompagnent ou qui en dérivent, telles que celles des vitesses relatives, de la grandeur des espaces, de la proportion des hauteurs, des profondeurs et des inégalités des surfaces, sont donc plus nettes et tiennent plus de place dans la tête de l’oiseau que dans celle du quadrupède : et il semble que la nature ait voulu nous indiquer cette vérité par la proportion qu’elle a mise entre la grandeur de l’œil et celle de la tête; car, dans les oiseaux, les yeux sont proportionnellement beaucoup plus grands que dans l’homme et dans les animaux quadrupèdes : ils sont plus grands, plus organisés, puisqu’il y a deux membranes de plus; ils sont donc plus sensibles; et dès lors ce sens de la vue plus étendu, plus distinct et plus vif dans l’oiseau que dans le quadrupède, doit influer en même proportion sur l’organe intérieur du sentiment, en sorte que l’instinct des oiseaux sera, par cette première cause, modifié différemment de celui des quadrupèdes.

Une seconde cause qui vient à l’appui de la première, et qui doit rendre l’instinct de l’oiseau différent de celui du quadrupède , c’est l’élément qu’il habite et qu’il peut parcourir sans toucher à la terre. L’oiseau connoit peut-être mieux que l’homme tous les degrés de la résistance de l’air, de sa température à différentes hauteurs, de sa pesanteur relative, etc. U prévoit plus que nous, il indiqueroit mieux que nos baromètres et nos thermomètres les variations, les changemens qui arrivent à cet élément mobile ; mille et mille fois il a éprouvé ses forces contre celles du vent , et plus souvent encore il s’en est aidé pour voler plus vite et plus

SUR LA NATURE DES OISEAUX

loin. L’aigle, en s’élevant au dessus des nuages1, peut passer tout à coup de l’orage dans le calme, jouir d’un ciel serein et d’une lumière pure, tandis que les autres animaux dans l’ombre sont battus de la tempête; il peut en vingt-quatre heures changer de climat, et, planant au dessus des différentes contrées, s’en former un tableau dont l’homme ne peut avoir d’idée. Nos plans à vue d’oiseau, qui sont si longs, si difficiles à faire avec exactitude, ne nous donnent encore que des notions imparfaites de l’inégalité relative des surfaces qu’ils représentent : l’oiseau , qui a la puissance de se placer dans les vrais points de vue et de les parcourir promptement et successivement en tous sens, en voit plus d’un coup d’œil que nous ne pouvons en estimer, en juger par nos raisonnemens, même appuyés de toutes les combinaisons de notre art; et le quadrupède, borné, pour ainsi dire, à la motte de terre sur laquelle il est né, ne connosl que sa vallée, sa montagne, ou sa plaine; il n’a nulle idée de l’ensemble des surfaces, nulle notion des grandes distances, nul désir de les parcourir; et c’est par cette raison que les grands voyages et les migrations sont aussi rares parmi les quadrupèdes qu’elles sont fréquentes dans les oiseaux; c’est ce désir, fondé sur la connoissance des lieux éloignés, sur la puissance qu’ils se sentent de s’y rendre en peu de temps , sur la notion anticipée des changemens de l’atmosphère et de l’arrivée des saisons, qui les détermine à partir ensemble et d’un commun accord : dès que les vivres commencent à leur manquer, dès que le froid ou le chaud les incommodent, ils méditent leur retraite; d’abord ils semblent se rassembler de concert pour entraîner leurs petits , et leur communiquer ce même désir de changer de climat, que ceux-ci ne peuvent encore avoir acquis par

j. On peut démontrer que l'aigle et les autres oiseaux de haut vol s’élèvent à une hauteur supérieure à celle des nuages en partant même du milieu d’une plaine, et sans supposer qu’ils gagnent les montagnes qui pourroient leur servir d’échelons; car on les voit s’élever si haut , qu’ils disparoissent à notre vue. Or l’on sait qu’un objet éclairé par la lumière du jour ne disparoît à nos yeux qu’à ta distance de trois mille quatre cent trente-six fois son diamètre, et que par conséquent , si l’on suppose l’oiseau placé perpendiculairement au-dessus de l’homme qui le regarde, et que le diamètre du vol ou l’envergure de cet oiseau soit de cinq pieds, il ne peut dispa* roître qu’à la distance de dix-sepl mille cent quatrevingts pieds ou deux mi'le huit cent soixante-trois toises; ce qui fait une hauteur bien plus grande que celle des nuages , surtout de ceux qui produisent les orages.

aucune notion , aucune connoissance, aucune expérience précédente. Les pères et mères rassemblent leur famille pour la guider pendant la traversée, et toutes les familles se réunissent, non seulement parce que tous les chefs sont animés du même désir, mais parce qu’en augmentant les troupes ils se trouvent en force pour résister à leurs ennemis.

Et ce désir de changer de climat, qui communément sp renouvelle deux fois par an, c’est-à-dire en automne et au printemps, est une espèce de besoin si pressant , qu’il se manifeste dans les oiseaux captifs par les inquiétudes les plus vives. Nous donnerons, à l’article de la caille, un detail d’observations à ce sujet , par lesquelles on verra que ce désir est l’une des affections les plus fortes de l’instinct de l’oiseau; qu’il n’y a rien qu’il ne tente dans ces deux temps de l’année pour se mettre en liberté, et que souvent il se donne la mort par les efforts qu’il fait pour sortir de sa captivité; au lieu que dans tous les autres temps il paroît la supporter tranquillement, et même chérir sa prison, s’il s’y trouve renfermé avec sa femelle dans la saison des amours : lorsque celle de la migration approche, on voit les oiseaux libres, non seulement se rassembler en famille, se réunir en troupes, mais encore s’exercer à faire de longs vols, de grandes tournées, avant que d’entreprendre leur plus grand voyage. Au reste, les circonstances de ces migrations varient dans les différentes espèces; tous les oiseaux voyageurs ne se réunissent pas en troupes, il y en a qui parlent seuls , d’autres avec leurs femelles et leur famille, d’autres qui marchent par petits détachemens, etc. Mais, avant d’entrer dans le détail que ce sujet exige1, continuons nos recherches sur les causes qui constituent l’instinct et modifient la nature des oiseaux.

L’homme, supérieur à tous les êtres organisés , a le sens du toucher, et peut-être celui du goût, plus parfait qu’aucun des animaux; mais il est inférieur à la plupart d’entre eux par les trois autres sens : et en ne comparant que les animaux entre eux , il paroît que la plupart des quadrupèdes ont l’odorat plus vif, plus étendu , que ne l’ont les oiseaux; car, quoi qu’on dise de l’odorat du corbeau , du vautour, etc. , il est fort inférieur à celui du chien , du renard, etc. On peut d’abord en juger par la conformation

i. Nous donnerons dans un autre discours tes faits qui ont rapport à la migration des oiseaux.

DISCOURS

même de l’organe : il y a un grand nombre d’oiseaux qui n’ont point de narines, c’està-dire point de conduits ouverts au dessus du bec, en sorte qu’ils ne peuvent recevoir les odeurs que par la fente intérieure qui est dans la bouche; et dans ceux qui ont des conduits ouverts au dessus du bec, et qui ont plus d’odorat (pie les autres, les nerfs olfactifs sont néanmoins bien plus petits proportionnellement, et moins nombreux, moins étendus, que dans les quadrupèdes: aussi l’odorat ne produit dans l’oiseau que quelques effets assez rares, assez peu remarquables, au lieu que dans le chien et dans plusieurs autres quadrupèdes ce sens paroît être la source et la cause principale de leurs déterminations et de leurs mouvemens. Ainsi le toucher dans l’homme, l’odorat dans le quadrupède et l’œil dans l’oiseau, sont les premiers sens, c’est-à-dire ceux qui sont les plus parfaits, ceux qui donnent à ces différens êtres les sensations dominantes.

Après la vue, l’ouïe me paroît être le second sens de l’oiseau, c’est-à-dire le second pour la perfection. L’ouïe est non seulement plus parfaite que l’odorat, le goût et le toucher dans l’oiseau, mais même plus parfaite que l’ouïe des quadrupèdes ; on le voit par la facilité avec laquelle la plupart des oiseaux retiennent et répètent des sons et des suites de sons, et même la parole; on le voit par le plaisir qu’ils trouvent à chanter continuellement, à gazouiller sans cesse, surtout lorsqu’ils sont le plus heureux, c’est-à-dire dans le temps de leurs amours : ils ont les organes de l’oreille et de la voix plus souples et plus puissans ; ils s’en servent aussi beaucoup plus que les animaux quadrupèdes. La plupart de ceux-ci sont fort silencieux ; et leur voix, qu’ils ne font entendre que rarement, est presque toujours désagréable et rude : dans celle des oiseaux on trouve de la douceur, de l’agrément , de la mélodie. Il y a quelques espèces dont, à la vérité, la voix paroît insupportable, surtout en la comparant à celle des autres : mais ces espèces sont en assez petit nombre, et ce sont les plus gros oiseaux que la nature semble avoir traité comme les quadrupèdes , en ne leur donnant pour voix qu’un seul ou plusieurs cris qui paroissent d’autant plus rauques, plus perçans et plus forts, qu’ils ont moins de proportion avec la grandeur de l’animal; un paon, qui n’a pas la centième partie du volume d’un bœuf, se fait entendre de plus loin; un rossignol peut remplir de ses sons tout autant d’espace qu’une grande voix humaine. Cette prodigieuse étendue , cette

force de leur voix dépend en entier de leur conformation, tandis que la continuité de leur chant ou de leur silence ne dépend que de leurs affections intérieures; ce sont deux choses qu’il faut considérer à part.

L’oiseau a d’abord les muscles pectoraux beaucoup plus charnus et plus forts que l’homme ou que tout autre animal , et c’est par celte raison qu’il fait agir ses ailes avec beaucoup plus de vitesse et de force que l’homme ne peut remuer ses bras ; et en même temps que les puissances qui font mouvoir les ailes sont plus grandes, le volume des ailes est aussi plus étendu , et la masse plus légère, relativement à la grandeur et au poids du corps de l’oiseau : de petits os vides et minces, peu de chair, des tendons fermes et des plumes avec une étendue souvent double, triple ou quadruple de celle du diamètre du corps, forment l’aile de l’oiseau, qui n’a besoin que de la réaction de l’air pour soulever le corps, et de légers mouvemens pour le soutenir élevé. La plus ou moins grande facilité du vol, ses différens degrés de rapidité, sa direction même de bas en haut et de haut en bas , dépendent de la combinaison de tous les résultats de cette conformation. Les oiseaux dont l’aile et la queue sont plus longues et le corps plus petit, sont ceux qui volent le plus vite et le plus long-temps; ceux, au contraire, qui , comme l’outarde, le easoar ou l’autruche, ont les ailes et la queue courtes, avec un grand volume de corps, ne s’élèvent qu’avec peine, ou même ne peuvent quitter la terre.

La force des muscles, la conformation des ailes, l’arrangement des plumes et la légèreté des os, sont les causes physiques de l’effet du vol, qui paroît fatiguer si peu la poitrine de l’oiseau , que c’est souvent dans ce temps même du vol qu’il fait le plus retentir sa voix par des cris continus : c’est que, dans l’oiseau, le thorax, avec toutes les parties qui en dépendent ou qu’il contient, est plus fort ou plus étendu à l’intérieur et à l’extérieur qu’il ne l’est dans les autres animaux; de même que les muscles pectoraux placés à l’extérieur sont plus gros, la trachée-artère est plus grande et plus forte; elle se termine ordinairement au dessous en une large cavité qui multiplie le volume du son. Les poumons, plus grands, plus étendus que ceux des quadrupèdes, ont plusieurs appendices qui fovment des poches, des espèces de réservoirs d’air qui rendent encore le corps de l’oiseau plus léger, en même temps qu’ils fournissent aisément et abondamment la substance aérienne qui sert d’aliment à la

SUR LA NATURE DES OISEAUX

voix. On a vu , dans l’hisloire de l’ouarine , qu’une assez légère différence , une extension de plus dans les parties solides de l’organe , dorme à ce quadrupède , qui n’est que d’une grandeur médiocre , une voix si facile et si forte, qu’il la fait retentir, presque continuellement, à plus d’une lieue de distance, quoique les poumons soient conformés comme ceux des autres animaux quadrupèdes; à plus grande raison, ce même effet se trouve dans l’oiseau, où il y a un grand appareil dans les organes qui doivent produire les sons , et où toutes les parties de la poitrine paroissent être formées pour concourir à la force et à la durée de la voix.

Il me semble qu’on peut démontrer, par des faits combinés , que la voix des oiseaux est non seulement plus forte que celle des quadrupèdes , relativement au volume de leur corps, mais même absolument, et sans y faire entrer ce rapport de grandeur : communément les cris de nos quadrupèdes domestiques ou sauvages ne se font pas entendre au delà d’un quart ou d’un tiers de lieue, et ce cri se fait dans la partie de l’atmosphère la plus dense, c’est-à-dire la plus propre à propager le son ; au lieu que la voix des oiseaux , qui nous parvient du haut des airs, se fait dans un milieu plus rare, et où il faut une plus grande force pour produire le même effet. On sait, par des expériences faites avec la machine pneumatique, que le son diminue à mesure que l’air devient plus rare, et j’ai reconnu, par une observation que je crois nouvelle , combien la différence de cette raréfaction influe en plein air. J’ai souvent passé des jours entiers dans les forêts , où l’on est obligé de s’appeler de loin, et d’écouler avec attention pour entendre le son du cor et la voix des chiens ou des hommes ; j’ai remarqué que , dans le temps de la plus grande chaleur du jour, c’est-à-dire depuis dix heures jusqu’à quatre, on ne peut entendre que d’assez près les mêmes voix, les mêmes sons que l’on entend de loin le matin, le soir et surtout la nuit , dont le silence ne fait rien ici, parce que , à l’exception des cris de quelques reptiles ou de quelques oiseaux nocturnes, il n’y avoit pas le moindre bruit dans ces forêts; j’ai de plus observé qu’à toutes les heures du jour et de la nuit, on entendoit plus loin en hiver par la gelée , que par le plus beau temps de toute autre saison. Tout le monde peut s’assurer de la vérité de cette observation, qui ne demande, pour être bien faite , que la simple attention de choisir les jours sereins et calmes , pour que le vent ne

tr

puisse déranger le rapport que nous venons d’indiquer dans la propagation du son. Il m’a souvent paru que je ne pouvois entendre à midi que de six cents pas de distance la même voix que j’entendois de douze ou quinze cents à six heures du matin ou du soir, sans pouvoir attribuer cette grande différence à d’autre cause qu’à la raréfaction de l’air plus grande à midi, et moindre le soir ou le matin; et puisque ce degré de raréfaction fait une différence de plus de moitié sur la distance à laquelle peut s’étendre le son à la surface de la terre , c’est-à-dire dans la partie la plus basse et la plus dense de l’atmosphère, qu’on juge de combien doit être la perte du son dans les parties supérieures , où l’air devient [dus rare à mesure qu’on s’élève, et dans une proportion bien plus grande que celle de la raréfaction causée par la chaleur du jour. Les oiseaux dont nous entendons la voix d’en haut , et souvent sans les apercevoir, sont alors élevés à une hauteur égale à trois mille quatre cent trente-six fois leur diamètre, puisque ce n’est qu’à cette distance que l’œil humain cesse de voir les objets. Supposons donc que l’oiseau avec ses ailes étendues fasse un objet de quatre pieds de diamètre, il ne disparoîtra qu’à la hauteur de treize mille sept cent quarante-quatre pieds, ou de plus de deux mille toises; et si nous supposons une troupe de trois ou quatre cents gros oiseaux, tels que des cigognes , des oies , des canards , dont quelquefois nous entendons la voix avant de les apercevoir, l’on ne pourra nier que la hauteur à laquelle ils s’élèvent ne soit encore plus grande, puisque la troupe, pour peu qu’elle soit serrée, forme un objet dont le diamètre est bien plus grand. Ainsi l’oiseau , en se faisant entendre d’une lieue du haut des airs , et produisant des sons dans un milieu qui en diminue l’intensité et en raccourcit de plus de moitié la propagation, a par conséquent la voix quatre fois plus forte que l’homme ou le quadrupède , qui ne peut se faire entendre à une demi-lieue sur la surface de la terre ; et cette estimation est peut-être plus foible que trop forte; car, indépendamment de ce que nous venons d’exposer, il y a encore une considération qui vient à l’appui de nos conclusions, c’est que le son rendu dans le milieu des airs doit, en se propageant , remplir une sphère dont l’oiseau est le centre, tandis que le son produit à la surface de la terre ne remplit qu’une demi-sphère , et que la partie du son qui se réfléchit contre la terre aide et sert à la propagation de celui qui s’étend en haut et à

DISCOURS

côté : c’est par cette raison qu’on dil que la voix monte, el que, de deux personnes qui se parlent du haut d’une tour en lias , celui qui est au dessus est forcé de crier beaucoup plus haut que l’autre, s’il veut s’en faire également entendre.

Et à l’égard de la douceur de la voix et de l’agrément du chant des oiseaux, nous observerons que c’est une qualité en partie naturelle ht en partie acquise; la grande facilité qu’ils ont à retenir et à répéter lessons, fait que non seulement ils en empruntent les uns des autres, mais que souvent ils copient les inflexions, les tons de la voix humaine et nos instrumens. N’est-il pas singulier que dans tous les pays peuplés et policés la plupart des oiseaux aient la voix charmante et le chant mélodieux, tandis que dans l’immense étendue des déserts de l’Afrique et de l’Amérique, où l’on n’a trouvé que des hommes sauvages , il n’existe aussi que des oiseaux Criards, et qu’à peine on puisse citer quelques espèces dont la voix soit douce et le chant agréable ? Doit-on attribuer cette différence à la seule influence du climat ? L’excès du chaud et du froid produit à la vérité des qualités excessives dans la nature des animaux, et se marque souvent à l’extérieur par des caractères durs et par des couleurs fortes. Les quadrupèdes dont la robe est variée et empreinte de couleurs opposées , semée de taches rondes, ou rayée de bandes longues, tels que les pant hères, les léopards, les zèbres, les civettes, sont tous des animaux des climats les plus chauds ; presque tous les oiseaux de ces mêmes climats brillent à nos yeux des plus vives couleurs , au lieu que dans les pays tempérés les teintes sont plus faibles, plus nuancées , plus douces : sur trois cents espèces d’oiseaux que nous pouvons compter dans notre climat, le paon, le coq , le loriot, le martinpêcheur, le chardonneret, sont presque les seuls que l’on puisse citer pour la variété des couleurs , tandis que la nature semble avoir épuisé ses pinceaux sur le plumage des oiseaux de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Inde. Ces quadrupèdes dont la robe est si belle, ces oiseaux dont le plumage éclate des plus vives couleurs, ont en même temps la voix dure et sans inflexions, les sons rauques et discordans, le cri désagréable et même effrayant. On ne peut douter que l’influence du climat ne soit la cause principale de ces effets; mais ne doit-on pas y joindre, comme cause secondaire, 1 influence de l’homme ? Dans tous les animaux retenus en domesticité ou détenus en captivité , les couleurs naturelles et primitives ne s’exaltent

jamais, et paroissent ne varier que pour se dégrader , se nuancer, el se radoucir : on en a vu nombre d’exemples dans les quadrupèdes, il en est de même dans les oiseaux domestiques; les coqs et les pigeons ont encore plus varié pour les couleurs que les chiens et les chevaux. L’influence de l’homme sur la nature s’étend bien au delà de ce qu’on imagine: il influe directement et presque immédiatement sur le naturel, sur la grandeur et la couleur des animaux qu’il propage el qu’il s’est soumis; il indue médiatement et de plus loin sur tous les autres, qui, quoique libres, habitent le même climat. L’homme a changé, pour sa plus grande utilité, dans chaque pays, la surface delà terre : les animaux qui y sont attachés, et qui sont forcés d’y chercher leur subsistance, qui vivent en un mot sous ce même climat et sur cette même terre dont l’homme a changé la nature, ont dû changer aussi et se modifier; ils ont pris par nécessité plusieurs habitudes qui paroissent faire partie de leur nature ; ils en ont pris d’autres par crainte, qui ont altéré, dégradé leurs mœurs ; ils en ont pris par imitation ; enfin ils en ont reçu par l’éducation , à mesure qu’ils en étoient plus ou moins susceptibles; le chien s’est prodigieusement perfectionné par le commerce de l’homme ; sa férocité naturelle s’est tempérée, et a cédé à la douceur de la reconnoissance et de l’attachement, dès qu’en lui donnant sa subsistance l’homme a satisfait à ses besoins. Dans cet animal , les appétits les plus véhémens dérivent de l’odorat el du goût, deux sens qu’on pourroit réunir en un seul , qui produit les sensations dominantes du chien et des autres animaux carnassiers, desquels il ne diffère que par un point de sensibilité que nous avons augmenté : une nature moins forte, moins fière , moins féroce que celle du tigre , du léopard ou du lion : un naturel des lois plus flexible, quoique avec des appétits tout aussi véhémens , s’est néanmoins modifié , ramolli par les impressions douces du commerce des hommes , dont l’influence n’est pas aussi grande sur les autres animaux, parce que les uns ont une nature revêche, impénétrable aux affections douces; que les autres sont durs, insensibles, ou trop défians, ou trop timides; que tous, jaloux de leur liberté, fuient l’homme , et ne le voient que comme leur tyran ou leur destructeur.

L’homme a moins d influence sur les oiseaux que sur les quadrupèdes, parce que leur nature est plus éloignée, el qu’ils sont moins susceptibles des sentimens d’attachement et d’obéissance. Les oiseaux que nous

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SUR LA NATURE DES OISEAUX

appelons domestiques ne sont que prisonniers ; ils ne nous rendent aucun service pendant leur vie , ils ne nous sont utiles que par leur propagation, c’est-à-dire par leur mort: ce sont des victimes que nous multiplions sans peine , et que nous immolons sans regret et avec fruit. Comme leur instinct diffère de celui des quadrupèdes, et n’a nul rapport avec le nôtre, nous ne pouvons leur rien inspirer directement , ni même leur communiquer indirectement aucun sentiment relatif ; nous ne pouvons influer que sur la machine, et eux aussi ne peuvent nous rendre que machinalement ce qu’ils ont reçu de nous. Un oiseau dont l’oreille est assez délicate , assez précise , pour saisir et retenir une suite de sons et même de paroles , et dont la voix est assez flexible pour les répéter distinctement, reçoit ces paroles sans les entendre, et les rend comme il les a reçues; quoiqu’il articule des mots , il ne parle pas, parce que cette articulation de mots n’émane pas du principe de la parole, et n’en est qu’une imitation qui n’exprime rien de ce qui se passe à l’intérieur de l’animal , et ne représente aucune de ses affections. L’homme a donc modifié dans les oiseaux quelques puissances physiques, quelques qualités extérieures , telles que celles de l’oreille et de la voix ; mais il a moins influé sur les qualités intérieures. On en instruit quelques-uns à chasser et même à rapporter leur gibier ; on en apprivoise quelques autres assez pour les rendre familiers ; à force d’habitude , on les amène au point de les attacher à leur prison , de reconnoître aussi la personne qui les soigne : mais tous ces senlimens sont bien légers, bien peu profonds, en comparaison de ceux que nous transmettons aux animaux quadrupèdes , et que nous leur communiquons avec plus de succès en moins de temps et en plus grande quantité. Quelle comparaison y a-t-il entre l’attachement d’un chien et la familiarité d’un serin; entre l’intelligence d’un éléphant et celle de l’autruche, qui néanmoins paroît être le plus grave , le plus réfléchi des oiseaux , soit parce que l’autruche est en effet l’éléphant des oiseaux parla taille, et que le privilège de l’air est censé, dans les oiseaux , attaché à la grandeur ; soit qu’étant moins oiseau qu’aucun autre , et ne pouvant quitter la terre , elle tienne en effet de la nature des quadrupèdes?

Maintenant si on considère la voix des oiseaux , indépendamment de l’influence de l’homme; que l’on sépare dans le perroquet, le serin, le sansonnet, le merle, les sons qu’ils ont acquis de ceux qui leur sont naturels ; que surtout ou observe les oiseaux libres

et solitaires , on reconnoîtra que non seulement leur voix se modifie suivant leurs affections , mais même qu’elle s’étend , se fortifie, s’altère, se change, s’éteint, ou se renouvelle selon les circonstances et le temps. Comme la voix est de toutes leurs facultés l’une des plus faciles, et dont l’exercice leur coûte le moins, ils s’en servent au point de paroître en abuser, et ce ne sont pas les femelles qui ( comme on pourroit le croire ) abusent le plus de cet organe ; elles sont dans les oiseaux bien plus silencieuses que les mâles : elles jettent comme eux des cris de douleur ou de crainte ; elles ont des expressions ou des murmures d’inquiétude ou de solitude, surtout pour leurs petits, mais le chant paroît être interdit à la plupart d’entre elles , tandis que dans le mâle c’est l’une des qualités qui fait le plus de sensation. Le chant est le produit naturel d’une douce émotion; c’est l’expression agréable d’un désir tendre qui n’est qu’à demi satisfait : le serin dans sa volière, le verdier dans les plaines , le loriot dans les bois , chantent également leurs amours à voix éclatante, à laquelle la femelle ne répond que par quelques petits sons de pur consentement. Dans quelques espèces , la femelle applaudit au chant du mâle par un semblable chant , mais toujours moins fort et moins plein. Le rossignol, en arrivant avec les premiers jours du printemps, ne chante point encore; il garde le silence jusqu’à ce qu’il soit apparié : son chant est d’abord assez court, incertain, peu fréquent, comme s’il n’étoit pas encore sûr de sa conquête , et sa voix ne devient pleine , éclatante , et soutenue jour et nuit , que quand il voit déjà sa femelle, chargée du fruit de ses amours , s’occuper d’avance des soins maternels : il s’empresse à les partager , il l’aide à construire le nid; jamais il ne chante avec plus de force et de continuité que quand il la voit travaillée des douleurs de la ponte , et ennuyée d’une longue et continuelle incubation : non seulement il pourvoit à sa subsistance pendant tout ce temps , mais il cherche à le rendre plus court en multipliant ses caresses, en redoublant ses accens amoureux ; et ce qui prouve que le chant dépend en effet et en entier des amours , c’est qu’il cesse avec elles. Dès que la femelle couve , elle ne chante plus, et vers la fin de juin le mâle se tait aussi, ou ne se fait entendre que par quelques sons rauques , semblables au coassement d’un reptile, et si différens des premiers , qu’on a de la peine à se persuader que cessons viennent du rossignol , ni même d’un autre oiseau.

14 DISCOURS

Ce chant qui cesse et se renouvelle tous les ans, et qui ne dure que deux ou troismois; cette voix dont les beaux sons n’éclatent que dans la saison de l’amour, qui s’altère ensuite et s’éteinl comme la flamme de ce feu satisfait , indique un rapport physique entre les organes de la génération et ceux de la voix, rapport qui paroît avoir une correspondance plus précise et des effets encore plus étendus dans l’oiseau. On sait que dans l’homme la voix ne devient pleine qu’après la puberté; que dans les quadrupèdes elle se renforce et devient effrayante dans le temps du rut : la réplétion des vaisseaux spermatiques, la surabondance de la nourriture organique , excitent une grande irritation dans les parties de la génération ; celles de la gorge et de la voix paroissent se ressentir plus ou moins de cette chaleur irritante ; la croissance de la barbe , la force de la voix , l’extension de la partie génitale dans le mâle, l’accroissement des mamelles, le développement des corps glanduleux dans la femelle, qui tous arrivent en même temps, indiquent assez la correspondance des parties de la génération avec celles de la gorge et de la voix. Dans les oiseaux , les ehangemens sont encore plus grands ; non seulement ces parties sont irritées, altérées, ou changées par ces mêmes causes, mais elles paroissent même se détruire en entier pour se renouveler: les testicules , qui, dans l’homme et dans la plupart des quadrupèdes , sont à peu près les mêmes en tout temps, se flétrissent dans les oiseaux , et se trouvent , pour ainsi dire , réduits à rien après la saison des amours , au retour de laquelle ils renaissent, prennent une vie végétative, et grossisseut.au delà de ce que semble permettre la proportion du corps. Le chant, qui cesse et renaît dans les mêmes temps , nous indique des altérations relatives dans le gosier de l’oiseau; et il seroit bon d’observer s’il ne se fait pas alors dans les organes de sa voix quelque production nouvelle, quelque extension considérable , qui ne dure qu’autant que le gonflement des parties de la génération

Au reste, l’homme paroît encore avoir influé sur ce sentiment d’amour le plus profond de la nature; il semble au moins qu’il en ait étendu la durée et multiplié les effets dans les animaux quadrupèdes et dans les oiseaux qu’il retient en domesticité. Les oiseaux de basse-cour et les quadrupèdes domestiques 11e sont pas bornés, comme ceux qui sont libres , à une seule saison , à un seul temps de rut; le coq, le pigeon, le canard,

peuvent, comme le cheval, le bélier et le chien, s’unir et produire presque en toute saison ; au lieu que les quadrupèdes et les oiseaux sauvages, qui n’ont reçu que la seule influence de la nature , sont bornés à une ou deux saisons , et ne cherchent à s’unir que dans ces seuls temps de l’année.

Nous venons d’exposer quelques-unes des principales qualités dont la nature a doué les oiseaux ; nous avons tâché de reconnoitre les influences de l’homme sur leurs facultés : nous avons vu qu’ils l’emportent sur lui et sur tous les animaux quadrupèdes par l’étendue et la vivacité du sens de la vue, par la précision, la sensibilité de celui de l’oreille, par la facilité et la force de la voix, et nous verrons bientôt qu’ils l’emportent encore de beaucoup par les puissances de la génération, et par l’aptitude au mouvement, qui paroît leur être plus naturel que le repos : il y en a, comme les oiseaux de paradis , les mouettes, les martins-pêcheurs, etc., qui semblent être toujours en mouvement, et ne se reposer que par inslans; plusieurs se joignent, se choquent, semblent s’unir dans l’air; tous saisissent leur proie en volant, sans se détourner, sans s’arrêter; au lieu que le quadrupède est forcé de prendre des points d’appui, des momens de repos, pour se joindre, et que l’instant où il atteint sa proie est la fin de sa course. L’oiseau peut faire, dans l’état de mouvement, plusieurs choses, qui , dans le quadrupède, exigent l’état de repos; il peut aussi faire beaucoup plus en moins de temps, parce qu’il se meut avec plus de vitesse, plus de continuité, plus de durée. Toutes ces causes réunies influent sur les habitudes naturelles de l’oiseau , et rendent encore son instinct différent de celui du quadrupède.

Pour donner quelque idée de la dui’ée et de la continuité du mouvement des oiseaux, et aussi de la proportion du temps et des espaces qu’ils ont coutume de parcourir dans leurs voyages, nous comparerons leur vitesse avec celle des quadrupèdes dans leurs plus grandes courses naturelles ou forcées. Le cerf, le renne et l’élan peuvent faire quarante lieues en un jour : le renne , attelé à un traîneau, en fait trente, et peut soutenir ce même mouvement plusieurs jours de suite: le chameau peut faire trois cents lieues en huit jours : le cheval , élevé pour la course, et choisi parmi les plus légers et les plus vigoureux, pourra faire une lieue en six ou sept minutes; mais bientôt sa vitesse se ralentit , et il seroit incapable de fournir une carrière un peu longue qu’il auroit en-

SUR LA NATURE DES OISEAUX

tamée avec cette rapidité. Nous avons cité l’exemple de la course d’un Anglois qui fit, en onze heures trente-deux minutes, soixantedouze lieues, en changeant vingt-une fois de cheval. Ainsi les meilleurs chevaux ne peuvent pas faire quatre lieues dans une heure, ni plus de trente lieues dans un jour. Or, la vitesse des oiseaux est bien plus grande ; car, en moins de trois minutes , on perd de vue un gros oiseau, un milan qui s’éloigne, un aigle qui s’élève et qui présente une étendue dont le diamètre est de plus de quatre pieds : d’où l’on doit inférer que l’oiseau parcourt plus de sept cent cinquante toises par minute , et qu’il peut se transporter à vingt lieues dans une heure ; il pourra donc aisément parcourir deux cents lieues, tous les jours , en dix heures de vol , ce qui suppose plusieurs intervalles dans le jour et la nuit entière de repos. Nos hirondelles et nos autres oiseaux voyageurs peuvent donc se rendre de noire climat sous la Ligne en moins de sept ou huit jours. M. Adanson a vu et tenu à la côte du Sénégal des hirondelles arrivées le 9 octobre, c’est-à-dire huit ou neuf jours après leur départ d’Europe. Pietro délia Valle dit qu’en Perse, le pigeon messager fait en un jour plus de chemin qu’un homme de pied ne peut en faire en six. O11 commit l’histoire du faucon de Henri II, qui , s’étant emporté après une eanepetière à Fontainebleau, fut pris le lendemain à Malte, et reconnu à l’anneau qu’il portoit; celle du faucon des Canaries, envoyé au duc de Lerme, qui revint d’Andalousie à File de Ténériffe en seize heures, ce qui fait un trajet de deux cent cinquante lieues. Hans Sloane assure qu’à la Barbade les mouettes vont se promener en troupes à deux cents milles de distance, et qu’elles reviennent le même jour. Une promenade de plus de cent trente lieues indique assez la possibilité d’un voyage de deux cents; et je crois qu’on peut conclure de la combinaison de tous ces faits qu’un oiseau de haut vol peut parcourir chaque jour quatre ou cinq fois plus de chemin que le quadrupède le plus agile.

Tout contribue à cette facilité de mouvement dans l’oiseau ; d’abord les plumes, dont la substance est très-légère, la surface trèsgrande, et dont les tuyaux sont creux; ensuite l’arrangement de ces mêmes plumes, la forme des ailes convexe en dessus et concave en dessous, leur fermeté, leur grande étendue, et la force des muscles qui les font mouvoir ; enfin la légèreté même du corps , dont les parties les plus massives , telles que

les os , sont beaucoup plus légères que celles des quadrupèdes : car les cavités dans les os des oiseaux sont proportionnellement beaucoup plus grandes que dans les quadrupèdes, et les os plats qui n’ont point de cavités sont plus minces et ont moins de poids. « Le squelette de l’onocrotale, disent les anatomistes de l’académie, est extrêmement léger ; il ne pesoit que vingt-trois onces, quoiqu’il soit très-grand. » Celte légèreté des os diminue considérablement le poids du corps de l’oiseau, et l’on reconnoîtra, en pesant à la balance hydrostatique le squeletle d’un quadrupède et celui d’un oiseau , que le premier est spécifiquement bien plus pesant que l’autre.

Un second effet très-remarquable, et que l’on doit rapporter à la nature des os, est la durée de la vie des oiseaux, qui, en général, est plus longue et ne suit pas les mêmes règles, les mêmes proportions, que dans les animaux quadrupèdes. Nous avons vu que dans l’homme et dans ces animaux la durée de la vie est toujours proportionnelle au temps employé à l’accroissement du corps, et en même temps nous avons observé qu’en général ils ne sont en état d’engendrer que lorsqu’ils ont pris la plus grande partie de leur accroissement. Dans les oiseaux , l’accroissement est plus prompt, et la reproduction plus précoce ; un jeune oiseau peut se servir de ses pieds en sortant de la coque, et de ses ailes peu de temps après; il peut marcher en naissant, et voler un mois ou cinq semaines après sa naissance : un coq est en état d’engendrer à l’âge de quatre mois , et ne prend son entier accroissement qu’en un an; les oiseaux plus petits le prennent en quatre ou cinq mois ; ils croissent donc plus vite et produisent bien plus tôt que les animaux quadrupèdes , et néanmoins ils vivent bien plus long-temps proportionnellement ; car la durée totale de la vie étant, dans l’homme et dans les quadrupèdes, six ou sept fois plus grande que celle de leur entier accroissement, il s’ensuivroit que le coq ou le perroquet, qui ne sont qu’un an à croître, ne devroienl vivre que six ou sept ans , au lieu que j’ai vu grand nombre d’exemples bien différens; des linottes prisonnières et néanmoins âgées de quatorze ou quinze ans , des coqs de vingt ans, et des perroquets âgés de plus de trente. Je suis même porté à croire que leur vie pourroit s’étendre bien au delà des termes que je viens d’indiquer r, et je suis persuadé qu’on

Un homme digne de foi m’a assuré qu’un perro-

DISCOURS

ne peut attribuer cetle longue durée de la vie dans des êtres aussi délicats, et que les moindres maladies font périr, qu’à la texture de leurs os, dont la substance moins solide, plus légère que celle des os des quadrupèdes, reste plus long-temps poreuse; en sorte que l’os ne se durcit, ne se remplit, ne s’obstrue pas aussi vite, à beaucoup près, que dans les quadrupèdes. Cet endurcissement de la substance des os est, comme nous l’avons dit, la cause générale de la mort naturelle; le terme en est d’autant plus éloigné, que les os sont moins solides : c’est par cette raison qu’il y a plus de femmes que d’hommes qui arrivent à une vieillesse extrême ; c’est par cette même raison que les oiseaux vivent plus long-temps que les quadrupèdes , et les poissons plus long-temps que les oiseaux , parce que les os des poissons sont d’une substance encore plus légère , et qui conserve sa ductilité plus long-temps que celle des os des oiseaux.

Si nous voulons maintenant comparer un peu plus en détail les oiseaux avec les animaux quadrupèdes, nous y trouverons plusieurs rapports particuliers qui nous rappelleront l’uniformité du plan général de la nature. Il y a dans les oiseaux , comme dans les quadrupèdes , des espèces carnassières , et d’autres auxquelles les fruits , les grains , les plantes, suffisent pour se nourrir. La même cause physique qui produit dans l’homme et dans les animaux la nécessité de vivre de chair et d’alimens très-substantiels se retrouve dans les oiseaux. Ceux qui sont carnassiers n’ont qu’un estomac et des intestins moins étendus que ceux qui se nourrissent de grains ou de fruits 1 : le jabot dans ceux-ci, et qui manque ordinairement aux premiers, correspond à la panse des animaux ruminans; ils peuvent vivre d’alimens légers et maigres, parce qu’ils peuvent en prendre un grand volume en remplissant leur jabot, et compenser ainsi la qualité par

quet âgé d’environ quarante ans avoit pondu sans le concours d’aucun mâle , au moins de son espèce, — On a dit qu’un cygne avoit vécu trois cents ans; une pie , quatre-vingts ; un onocrotale, autant. L’aigle et le corbeau passent pour vivre très long-temps.

( Encyclopédie , à l’article Oiseau. ) — Aldovrande rapporte qu’un pigeon avoit vécu vingt-deux ans, et qu’il n’avoit cessé d’engendrer que les six dernières années de sa vie. Yillughby dit que les linottes vivent quatorze ans , et les chardonnerets vingttrois , etc.

i En général, aux oiseaux qui se nourrissent de chair, les intestins sont court», et ils n’ont que très peu de caecum. Dans les oiseaux granivores, les intestins sont beaucoup plus étendus , et ils forment de longs replis; il y a aussi souvent plusieurs cæcum.

la quantité : ils ont deux cæcum et un gésier, qui est un estomac très-musculeux , trèslerme, qui leur sert à trilurer les parties dures des grains qu’ils avalent; au lieu que les oiseaux de proie ont les inleslins bien moins étendus , el n’ont, ordinairement ni gésier, ni jabot , ni double cæcum.

Le naturel et les mœurs dépendent beaucoup des appétits. En comparant donc à cet égard les oiseaux aux quadrupèdes, il me paroît que l’aigle, noble et généreux, est le lion; que le vautour, cruel, insatiable, est le tigre; le milan, la buse, le corbeau, qui ne cherchent que les vidanges et les chairs corrompues, sont les hyènes, les loups et les chacals; les faucons, les éperviers, les autours et les autres oiseaux chasseurs, sont les chiens, les renards, les onces et les lynx; les chouettes, qui ne voient et ne chassent que la nuit, seront les chats; les hérons, les cormorans, qui vivent de poissons, seroni les castors et les loutres; les pics seront les fourmiliers, puisqu’ils se nourrissent de même, en tirant également la langue pour la charger de fourmis ; les paons, les coqs, les dindons, tous les oiseaux à jabot , représentent les bœufs, les brebis, les chèvres et les autres animaux ruminans : de manière qu’en établissant une échelle des appétits, et présentant le tableau des différentes façons de vivre, on retrouvera dans les oiseaux les mêmes rapports et les mêmes différences que nous avons observés dans les quadrupèdes, et même les nuances en seront peut-être plus variées: par exemple, les oiseaux paraissent avoir un fond particulier de subsistance; la nature leur a livré pour nourriture tous les insectes, que les quadrupèdes dédaignent; la chair, le poisson, les amphibies, les reptiles, les insectes, les fruits, les grains, les semences, les racines , les herbes, tout ce qui vit et végète devient leur pâture; el nous verrons qu’ils sont assez indifférens sur le choix , et que souvent ils suppléent à l’une des nourritures par une autre. Le sens du goût dans la plupart des oiseaux est presque nul, ou du moins fort inférieur à celui des quadrupèdes: ceux-ci, dont le palais et la langue sont, à la vérité, moins délicats que dans l’homme, ont cependant ces organes plus sensibles et moins durs que les oiseaux, dont la langue est presque cartilagineuse; car, de tous les oiseaux , il n’y a guère que ceux qui se nourrissent de chair dont la langue soit molle et assez semblable , pour la substance , à celle des quadrupèdes. Ces oiseaux auront donc le sens du goût meilleur que les autres ,

SUR LA NATURE DES OISEAUX. i

d’autant qu’ils paroissent aussi avoir plus d’odorat, et que la finesse de l’odorat supplée à la grossièreté du goût : mais, comme l’odorat est plus foible et le tact du goût plus obtus dans tous les oiseaux que dans les quadrupèdes, ils ne peuvent guère juger des saveurs; aussi voit-on que la plupart ne font qu’avaler, sans jamais savourer; la mastication, qui fait une grande partie de la jouissance de ce sens , leur manque : ils sont , par toutes ces raisons , si peu délicats sur les alimens , que quelquefois ils s’empoisonnent en voulant se nourrir l.

C’est donc sans connoissance et sans réflexion que quelques naturalistes ont divisé les genres des oiseaux par leur manière de vivre : cette idée eût été plus applicable aux quadrupèdes, parce que leur goût étant plus vif et plus sensible, leurs appétits sont plus décidés, quoique l’on puisse dire avec raison des quadrupèdes comme des oiseaux que la plupart de ceux qui se nourrissent de plantes ou d’autres alimens maigres pourroient aussi manger de la chair. Nous voyons les poules, les dindons, et autres oiseaux qu’on appelle granivores , rechercher les vers, les insectes, les parcelles de viande , encore plus soigneusement qu’ils ne cherchent les graines : on nourrit avec de la chair hachée le rossignol, cpii ne vit que d’insectes; les chouettes, qui sont naturellement carnassières , mais qui ne peuvent attraper la nuit que des chauvesouris, se rabattent sur les papillons-phalènes, qui volent aussi dans l’obscurité. Le bec crochu n’est pas, comme le disent les gens amoureux des causes finales , un indice, un signe certain d’un appétit décidé pour la chair, ni un instrument fait exprès pour la déchirer, puisque les perroquets et plusieurs autres oiseaux dont le bec est crochu semblent préférer les fruits et les graines à la chair. Ceux qui sont les plus voraces , les plus carnassiers , mangent du poisson , des crapauds, des reptiles, lorsque la chair leur manque. Presque tous les oiseaux qui paroissent ne vivre que de graines ont néanmoins été nourris dans le premier âge par leurs pères et mères avec des insectes. Ainsi rien n’est plus gratuit et moins fondé que cette division des oiseaux, lirée de leur manière de vivre , ou de la différence de leur nourriture : jamais on ne déterminera la nature

t. Le persil, le café, les amandes amères, etc., sont un poison pour les poules, les perroquet*, et plusiaurs autres oiseaux, qui néanmoins les mangent avec autant d’avidité que les autre* nourritures qu’on leur offre.

Buffon. tii.

d’un être par un seul caractère ou par une seule habitude naturelle; il faut au moins en réunir plusieurs, car plus les caractères seront nombreux, et moins la méthode aura d’imperfection: mais, comme nous l’avons tant dit et répété, rien ne petit la rendre complète que l’histoire et la description de chaque espèce en particulier.

Comme la mastication manque aux oiseaux, que le bec ne représente qu’à certains égards la mâchoire des quadrupèdes, que même il ne peut suppléer que très-imparfaitement à l’office des dents2, qu’ils sont forcés d’avaler les graines entières ou à demi concassées, et qu’ils ne peuvent les broyer avec le bec , ils n’auroient pu les digérer, ni par conséquent se nourrir, si leur estomac eût été conformé comme celui des animaux qui ont des dents. Les oiseaux granivores ont des gésiers , c’est-à-dire des estomacs d’une substance assez ferme et assez solide pour broyer les alimens, à l’aide de quelques petits cailloux qu’ils avalent : c’est comme s’ils portoient et plaçoient à chaque fois des dents dans leur estomac, où l’action du broiement et la trituration par le frottement est bien plus grande que dans les quadrupèdes , et même dans les animaux carnassiers qui n’ont point de gésier, mais un estomac souple et assez semblable à celui des autres animaux. On a observé que ce seul frottement dans le gésier avoit rayé profondément et usé presque aux trois quarts plusieurs pièces de monnoie qu’on avoit fait avaler à une autruche.

De la même manière que la nature a donné aux quadrupèdes qui fréquentent les eaux , ou qui habitent les pays froids, une double fourrure et des poils plus serrés , plus épais, de même tous les oiseaux aquatiques et ceux des terres du Nord sont pourvus d’une grande quantité de plumes et d’un duvet très-fin ; en sorte qu’on peut juger par cet indice de leur pays natal , et de l’élément auquel ils donnent la préférence. Dans tous les climats, les oiseaux d’eau sont à peu près également garnis de plumes, et ils ont près de la queue de grosses glandes, des espèces de réservoirs d’une matière huileuse, dont ils se servent pour lustrer et vernir leurs plumes ; ce qui , joint à leur épaisseur, les rend impénétrables à l’eau , qui ne peut que

2. Dan* les perroquets et dans beaucoup d’aHtres oiseaux, la partie supérieure du bec est mobile comme l’inférieure ; au lieu que dans les animaux quadrupèdes il n’jr a que la mâchoire inférieure qui soit mobile.

DISCOURS

glisser sur leur surface. Les oiseaux de terre manquent de ces glandes, ou les ont beaucoup plus petites.

Les oiseaux presque nus, tels que l’autruche, le casoar, le dronte, ne se trouvent que dans les pays chauds; tous ceux des pays froids sont bien fourres e! bien couverts. Les oiseaux du haut vol ont besoin de toutes leurs plumes pour résister au froid de la moyenne région de l'air. Lorsqu’on veut empêcher un aigle de monter trop haut et de se perdre à nos yeux, il ne faut que lui dégarnir le ventre; il devient dès lors trop sensible au froid pour s’élever à cette grande hauteur.

Tous les oiseaux en général sont sujets à la mue comme les quadrupèdes; la plus grande partie de leurs plumes tombent et se renouvellent tous les ans, et même les effets de ce changement sont bien plus sensibles que dans les quadrupèdes. La plupart des oiseaux sont souffrans et malades dans la mue , quelques-uns en meurent, aucun ne produit dans ce temps; la poule la mieux nourrie cesse alors de pondre : la nourriture organique, qui auparavant étoit employée à la reproduction, se trouve consommée»

absorbée et au delà par la nutrition (te ces plumes nouvelles, et cette même nourriture organique ne redevient surabondante que quand elles ont pris leur entière oron-sance. Communément c’est vers la lin de l’été et en automne que les oiseaux muent 1 ; les plumes renaissent en même temps : la nourriture abondante qu’ils trouvent dans cette saison est en grande partie consommée par la croissance de ces plumes nouvelles; et ce n’est que quand elles ont pris leur entier accroissement, c’est-à-dire à l’arrivée du printemps, que la surabondance de la nourriture, aidée de la douceur de la saison, les porte à l’amour ; alors toutes les plantes renaissent, les insectes engourdis se réveillent ou sortent de leur nymphe, la terre semble fourmiller de vie; cette chair nouvelle, qui ne paroil préparée que pour eux , leur donne une nouvelle vigueur, un surcroît de vie, qui se ré-

x. Les oiseaux domestiques, comme les poules, muent ordinairement en automne; et e’esl avant la fin de l’été que les faisans et les perdrix entrent dans la mue : ceux qu’on garde en parquet dans les faisanderies muent ordinairement après leur ponte faite. Dans la campagne, c’est vei-s la fin de juillet, que les perdrix et les faisans subissent ce changement ; seulement les femelles qui ont des petits entrent dans la mue quelques jours plus tard. Les canards sauvages muent aussi avant la fin de juillet.

( Ces remarques m’ont été données par M. Le i\oy , lieutenant des chasses à Versailles. )

pand par l'amour, et se réalise par la reproduction.

On croiroit qu’il est aussi essentiel à l’oiseau de voler qu’au poisson de nager, et au quadrupède de marcher; cependant il y a dans tous ce s genres des exceptions à ce fait général : et de même que dans les quadrupèdes il y en a, comme les roussettes, les rougettes et les chauve-souris, qui volent et ne marchent pas; d’autres qui, comme les phoques, les morses et les lamantins, ne peuvent que nager, ou qui, comme les castors et les loutres, marchent plus difficilement qu’ils 11e nagent; d’autres enfin qui, comme le paresseux, peuvent à peine se traîner : de même, dans les oiseaux, on trouve l’autruche, le casoar, le dronte, le touyou, etc., qui ne peuvent voler, et sont réduits à marcher; d’autres, comme les ptngotns, les perroquets de mer, etc., qui volent et nagent, mais ne peuvent marcher; d’autres qui, comme les oiseaux de paradis , ne marchent ni ne nagent, et ne peuvent prendre de mouvement qu’en volant : seulement il paroît que l’élément de l’eau appartient plus aux oiseaux qu’aux quadrupèdes ; car, à l’exception d’un petit nombre d’especes, tous les animaux terrestres fuient l’eau, et ne nagent que quand ils y sont forcés par la crainte ou par le besoin de nourriture; au lieu que dans les oiseaux il y a une grande tribu d’espèces qui ne se plaisent que sur l’eau, et semblent n’aller à terre que par nécessité et pour des besoins particuliers, comme celui de déposer leurs œuis hors de l’atteinte des eaux, etc.; et ce qui démontre que l’élément de l’eau appartient plus aux oiseaux qu’aux animaux terrestres, e’esl qu’il 11’y a que trois ou quatre quadrupèdes qui aient des membranes entre les doigts des pieds; au lieu qu’on peut compter plus de trois eents oiseaux pourvus de ees membranes qui leur donnent la facilité de nager. D’ailleurs la légèreté de leurs plumes et de leurs os, la forme même de leur corps,, contribuent prodigieusement à cette plus grande facilité. L’homme est peutêtre de tous les êtres celui qui fait le plus d’efforts en nageant, parce que la forme de son corps est absolument opposée à cette espèce de mouvement. Dans les quadrupèdes, ceux qui ont plusieurs estomacs ou de gros et longs intestins nagent, comme plus légers, plus aisément que les autres, parce que ces grandes cavités intérieures rendent leur corps spécifiquement ntoinf pesant. Les oiseaux dont les pieds sont des espèces de rames, dont la forme du corps est oblongue,

SUR LÀ NATURE DES OISEAUX. 19

arrondie comme celle d’un navire, et dont le volume est si léger, qu’il n’enfonce queutant qu’il faut pour se soutenir, sont, par toutes ces causes, presque aussi propres à nager qu’à voler; et même cette faculté de nager se développe la première, car on voit les petits canards s’exercer sur les eaux longtemps avant que de prendre leur essor dans les airs.

Dans les quadrupèdes, surtout dans ceux qui ne peuvent rien saisir avec leurs doigts, qui n’ont que des cornes aux pieds ou des ongles durs, le sens du toucher paroit être réuni avec celui du goût dans la gueule. Comme c’est la seule partie qui soit divisée, et par laquelle ils puissent saisir les corps et en connoîlre la forme, en appliquant à leur surface la langue, le palais et les dents, cette partie est le principal siège de leur toucher, ainsi que de leur goût. Dans les oiseaux, le toucher de cette partie est donc au moins aussi imparfait que dans les quadrupèdes, parce que leur langue et leur palais sont moins sensibles : mais il paroît qu’ils l’emportent sur ceux-ci par le toucher des doigts, et que le principal siège de ce sens y réside ; car en général iis se servent de leurs doigts beaucoup plus que les quadrupèdes, soit pour saisir1, soit pour palper les corps. Néanmoins l’intérieur des doigts étant dans les oiseaux toujours revêtu d’une peau dure et calleuse, le tact ne peut en être délicat, et les sensations qu’il produit doivent être assez peu distinctes.

Yoici donc l’ordre des sens , tel que la nature paroît l’avoir établi pour les differens êtres que nous considérons. Dans l’homme, le toucher est le premier, c’est-à-dire le plus parfait, le goût est le second, la vue le troisième, l’ouïe le quatrième et l’odorat le dernier des sens. Dans le quadrupède , 1 odorat est le premier, le goût le second, ou plutôt ces deux sens n’en font qu’un; la vue le troisième, l’ouïe le quatrième et le toucher le dernier. Dans l’oiseau , la vue est le premier, l’ouïe est le second, le toucher est le troisième, le goût et l’odorat les derniers. Les sensations dominantes dans cha-

1. Nous avons vu, dans l 'Histoire des animaux quadrupèdes , qu’il n’y en a pas un tiers qui se servent de leurs pieds de devant pour porter à leur gueule , au lieu que la plupart des oiseaux se servent d’une de leurs pattes pour porter à leur bec, quoique cet acte doive leur coûter plus qu’aux quadrupèdes, puisque, n’ayant que deux pieds, ils sont obligés de se soutenir avec effort sur un seul, pendant que l’autre agit ; pu lieu que le quadrupède est alors appuyé sur les trois autres pieds , ou assis sur les parties postérieures de son corps.

cnn de ces êtres suivront le même ordre ; l’homme sera plus ému par les impressions du toucher, le quadrupède par celles de l’odorat , et l’oiseau par celles de la vue. La plus grande partie de leurs jugemens, de leurs déterminaiions , dépendront de ces sensations dominantes; celles des autres sens, étant moins fortes et moins nombreuses, seront subordonnées aux premières, et n’influeront qu’en second sur la nature de l’être: l’homme sera aussi réfléchi que le sens du toucher paroît grave et profond; le quadrupède aura des appétits plus véliémens que ceux de l’homme, et l’oiseau des sensations plus légères et aussi étendues que l’est le sens de la vue.

Mais il y a un sixième sens qui, quoique intermittent, semble, lorsqu’il agit, commander à tous les autres , et produire alors les sensations dominantes , les mouvemens les plus violens et les affections les plus intimes ; c’est le sens de l’amour : rien n’égale la force de ses impressions dans les animaux quadrupèdes, rien n’est plus pressant que leurs besoins, rien de plus fougueux que leurs désirs ; ils se recherchent avec l’empressement le plus vif, et s’unissent avec une espèce de fureur. Dans les oiseaux il y a plus de tendrese, plus d’attachement, plus de moral en amour, quoique le fonds physique en soit peut-être encore plus grand que dans les quadrupèdes : à peine peut-on citer dans ceux-ci quelques exemples de chasteté conjugale, et encore moins du soin des pères pour leur progéniture; au lieu que dans les oiseaux ce sont les exemples contraires qui sont rares , puisqu’ à l’exception de ceux de nos basses-cours et de quelques autres espèces , tous paroissent s’unir par un pacte constant , et qui dure au moins aussi long-temps que l’éducation de leurs petits.

C’est qu’indépendamment du besoin de s’unir, tout mariage suppose une nécessité d’arrangement pour soi-même et pour ce qui doit en résulter : les oiseaux qui sont forcés , pour déposer leurs œufs , de construire un nid que la femelle commence par nécessité, et auquel le mâle amoureux travaille par complaisance , s’occupant ensemble de cet ouvrage , prennent de l’attachement l’un pour l’autre : les soins multipliés, les secours mutuels, les inquiétudes communes , fortifient ce sentiment qui augmente encore et qui devient plus durable par une seconde nécessité; c’est de ne pas laisser refroidir les œufs, ni perdre le fruit de leurs amours , pour lequel ils ont déjà pris tant

DISCOURS

de soins : la femelle ne pouvant les quitter, le mâle va chercher et fui apporte sa subsistance ; quelquefois même il la remplace , ou se réunit avec elle, pour augmenter la chaleur du nid et partager les ennuis de sa situation. L’attachement qui vient de succéder à l’amour subsiste dans toute sa force pendant le temps de l’incubation , et il paroît s’accroître encore et s’épanouir davantage à la naissance des petits : c’est une autre jouissance , mais en même temps ce sont de nouveaux liens ; leur éducation est un nouvel ouvrage auquel le père et la mère doivent travailler de concert. Les oiseaux nous représentent donc tout ce qui se passe dans un ménage honnête , de l'amour suivi d’un attachement sans partage, et qui ne se répand ensuite que sur la famille. Tout cela tient, comme l’on voit, à la nécessité de s’occuper ensemble de soins indispensables et de travaux communs : et ne voit-on pas aussi que cette nécessité de travail ne se trouvant chez nous que dans la seconde classe , les hommes de la première pouvant s’en dispenser, l’indifférence et l’infidélité n’ont pu manquer de gagner les conditions élevées ?

Dans les animaux quadrupèdes il n’y a que de l’amour physique et point d’attachement, c’est-à-dire nul sentiment durable entre le mâle et la femelle , parce que leur union ne suppose aucun arrangement précédent , et n’exige ni travaux communs ni soins subséquens ; dès lors point de mariage. Le mâle, dès qu’il a joui, se sépare de la femelle, soit pour passer à d’autres, soit pour se refaire ; il n’est ni mari ni père de famille , car il méeonnoît et sa femme et ses enfans : elle-même , s’étant livrée à plusieurs, n’attend de soins ni de secours d’aucun ; elle reste seule chargée du poids de sa progéniture et des peines de l’éducation ; elle n’a d’attachement que pour ses petits , et ce sentiment dure souvent plus long-temps que dans l’oiseau. Comme il paroît dépendre du besoin que les petits ont de leur mère , qu’elle les nourrit de sa propre substance , et que ses secours sont plus long-temps nécessaires dans la plupart des quadrupèdes, qui croissent plus lentement que les oiseaux , l’attachement dure aussi plus long-temps ; il y a même plusieurs espèces d’animaux quadrupèdes où ce sentiment n’est pas détruit par de nouvelles amours , et où l’on voit la mère conduire également et soigner ses petits de deux ou trois portées. U y a aussi quelques espèces de quadrupèdes dans lesquelles la société du mâle et de la femelle

dure et subsiste pendant le temps de l’éducation des petits : on le voit dans les loups et les renards : le chevreuil surtout peut être regardé comme le modèle de la fidélité conjugale. Il v a, au contraire, quelques espèces d’oiseaux dont la pariade ne dure pas plus long-temps que les besoins de l’amour 1 ; mais ces exceptions n’empêchent pas qu’en général la nature n’ait donné plus de constance en amour aux oiseaux qu’aux quadrupèdes.

Et ce qui prouve encore que ce mariage et ce moral d’amour n’est produit dans les oiseaux que par la nécessité d’un travail commun, c’est que ceux qui ne font point de nid ne se marient point et se mêlent indifféremment : on le voit par l’exemple familier de nos oiseaux de basse-cour ; le mâle paroît seulement avoir quelques attentions de plus pour ses femelles que n’en ont les quadrupèdes , parce qu’ici la saison des amours n’est pas limitée, qu’il peut se servir plus long-temps de la même femelle , que le temps des pontes est plus long, qu’elles sont plus fréquentes ; qu’enhn , comme on enlève les œufs, les temps d’incubation sont moins pressés , et que les femelles ne demandent à couver que quand leurs puissances pour la génération se trouvent amorties et presque épuisées. Ajoutez à toutes ces causes le peu de besoin que ces oiseaux domestiques ont de construire un nid pour se mettre en sûreté et se soustraire aux yeux, l’abondance dans laquelle ils vivent, la facilité de recevoir leur nourriture ou de la trouver toujours au même lieu , toutes les autres commodités que l’homme leur fournit , qui dispensent ces oiseaux des travaux, des soins et des inquiétudes que les autres ressentent et partagent en commun , et vous retrouverez chez eux les premiers effets du luxe et les maux de l’opulence, Libertinage et paresse.

Au reste , dans ces oiseaux dont nous avons gâté les mœurs en les servant , comme dans ceux qui les ont conservées, parce qu’ils sont forcés de travailler ensemble et de se servir eux-mêmes , le fonds de l’amour physique (c’est-à-dire l’étoffe , la substance qui produit cette sensation et en réalise les effets) est bien plus grand que dans les ani-

i. Dès que la perdrix rouge femelle couve, le mâle l’abandonne, et la laisse chargée seule de l’éducation des petits. Les mâles qui ont servi leurs femelles se rassemblent en compagnie, et ne prennent plus aucun intérêt à leur progéniture. ( Cette remarque m’a été donnée par M. Le Roy , lieutenant des chasses à Versailles. )

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SUR LA NATURE DES OISEAUX

maux quadrupèdes. Un coq suffit aisément à douze ou quinze poules , et féconde par un seul acte tous les œufs que chacune peut produire en vingt jours ; il pourroit donc , absolument parlant, devenir chaque jour père de trois cents enfans. Une bonne poule peut produire cent œufs dans une seule saison , depuis le printemps jusqu’en automne. Quelle différence de cette grande multiplication au petit produit de nos quadrupèdes les plus féconds ! Il semble que toute la nourriture qu’on fournit abondamment à ces oiseaux , se convertissant en liqueur séminale , ne serve qu’à leurs plaisirs, et tourne tout entière au profit de la propagation ; ce sont des espèces de machines que nous montons , que nous arrangeons nousmêmes pour la multiplication ; nous en augmentons prodigieusement le nombre en les tenant ensemble, en les nourrissant largement , et en les dispensant de tout travail, de tout soin , de toute inquiétude pour les besoins de la vie : car le coq et la poule sauvages ne produisent dans l’état naturel qu’ autant que nos perdrix et nos cailles ; et quoique de tous les oiseaux les gallinacés soient les plus féconds, leur produit se réduit à dix-huit ou vingt œufs , et leurs amours à une seule saison , lorsqu’ils sont dans l’état de nature. A la vérité il pourroit y avoir deux saisons et deux pontes dans des climats plus heureux , comme l’on voit dans celui-ci plusieurs espèces d’oiseaux pondre deux et même trois fois dans un été; mais aussi le nombre des œufs est moins grand dans toutes ces espèces, et le temps de l’incubation est plus court dans quelques unes. Ainsi , quoique les oiseaux soient en puissance bien plus prolifiques que les quadrupèdes, ils ne le sont pas beaucoup plus par l’effet. Les pigeons, les tourterelles, etc., ne pondent que deux œufs ; les grands oiseaux de proie n’en pondent que trois ou quatre ; la plupart des autres oiseaux cinq ou six ; et il n’y a que les poules et les autres gallinacés , tels que le paon , le dindon, le faisan , les perdrix et les cailles , qui produisent en grand nombre.

La disette, les soins, les inquiétudes, le travail forcé, diminuent dans tous les êtres les puissances et les effets de la génération. Nous l’avons vu dans les animaux quadrupèdes , et on le voit encore plus évidemment dans les oiseaux; ils produisent d’autant plus qu’ils sont mieux nourris, plus choyés, mieux servis : et si nous ne considérons que ceux qui sont livrés à eux-mêmes , et exposés à tous les inconvéniens qui accompa-

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gnent l’entière indépendance , nous trouverons qu’étant continuellement travaillés de besoins , d’inquiétudes et de craintes , ils n’usent pas, à beaucoup près, autant qu’il se pourroit , de toutes leurs puissances pour la génération ; ils semblent même en ménager les effets , et les proportionner aux circonstances de leur situation. Un oiseau , après avoir construit son nid et fait sa ponte, que je suppose de cinq œufs, cesse de pondre, et ne s’occupe que de leur conservation ; tout le reste de la saison sera employé à l’incubation et à l’éducation des petits, et il n’y aura point d’autres pontes : mais si par hasard on brise les œufs , on renverse le nid, il en construit bientôt un autre, et pond encore trois ou quatre œufs ; et si on détruit ce second ouvrage comme le premier, l’oiseau travaillera de nouveau et pondra encore deux ou trois œufs. Cette seconde et celte troisième ponte dépendent donc en quelque sorte de la volonté de l’oiseau. Lorsque la première réussit, et tant qu’elle subsiste, il ne se livre pas aux émotions d’amour et aux affections intérieures qui peuvent donner à de nouveaux œufs la vie végétative nécessaire à leur accroissement et à leur exclusion au dehors ; mais si la mort a moissonné sa famille naissante ou prête à naître, il se livre bientôt à ces affections, et démontre par un nouveau produit que ses puissances pour la génération n’étoient que suspendues et point épuisées , et qu’il ne se privoit des plaisirs qui la précèdent que pour satisfaire au devoir naturel du soin de sa famille. Le devoir l’emporte donc encore ici sur la passion , et l’attachement sur l’amour. L’oiseau paroît commander à ce dernier sentiment bien plus qu’au premier, auquel du moins il obéit toujours de préférence : ce n’est que par la force qu’il se départ de rattachement pour ses petits, et c’est volontairement qu’il renonce aux plaisirs de l’amour, quoique très en état d’en jouir.

De la même manière que , dans les oiseaux , les mœurs sont plus pures en amour, de même aussi les moyens d’y satisfaire sont plus simples que dans les quadrupèdes: ils n’ont qu’une seule façon de s’accoupler, au lieu que nous avons vu dans les quadrupèdes des exemples de toutes les situations : seulement il y a des espèces , comme celle de la poule, où la femelle s’abaisse en pliant les jambes, et d’autres, comme celle du moineau , où elle ne change rien à sa position ordinaire, et demeure droite sur ses pieds. Dans tous , le temps de l’accouplement est

DISCOURS SUR LA NATURE DES OISEAUX

très-court, et plus court encore dans ceux qui se tielinenl debout que dans ceux qui s'abaissent. La forme extérieure 1 et la structure intérieure des parties de la génération sont fort différentes de celles des quadruèdes, et la grandeur, la position , le 110mre , l’action et le mouvement de ces parties varient même beaucoup dans les diverses espèces d’oiseaux. Aussi paroît-il qu’il y a intromission réelle dans les uns, et qu’il 11e peut y avoir dans les autres qu’une forte compression , ou même un simple attouchement. Mais nous réservons ces détails , ainsi que plusieurs autres, pour l’histoire particulière de chaque genre d’oiseau.

Eu rassemblant sous un senl point de vue les idées et les faits que nous venons d’exposer, nous trouverons que le sens intérieur, le sensoriu.n de l’oiseau , est principalement rempli d’images produites par le sens de la vue; que ces images sont superficielles, mais très -étendues, et la plupart relatives au mouvement, aux distances, aux espaces; que, voyant une province entière aussi aisément que nous voyons notre horizon , il porte dans son cerveau une carte géographique des lieux qu’il a vus; que la facilité qu'il a de les parcourir de nouveau est l’une des causes déterminantes de ses fréquentes promenades et de ses migrations. Nous reconnoîtrons qu’étant très-susceptible d’être ébranlé par le sens de l’ouïe , les bruits soudains doivent le remuer violemment, lui donner de la crainte et le faire fuir, tandis qu’on peut le faire approcher par des sons doux, et le leurrer par des appeaux; que les organes de la voix étant très-forts et tres- Qexibles, l’oiseau 11e peut manquer de s’en servir pour exprimer ses sensations, transmettre ses affections , et se faire entendre de très-loin ; qu’il peut aussi se mieux exprimer que le quadrupède, puisqu’il a plus

1. La plupart des oiseaux ont deux verges ou une verge fourchue, et c’est par l’anus que sort cette double verge pour s’étendre au dehors. Dans quelques espèces , cette partie est d’une grandeur très-remarquable, et dans d’autres elle est à peine sensible. La femelle n’a pas, comme dans les quadrupèdes, l’orifice delà vulve au-dessous de l’auus : elle le porte au-dessus. Elle n’a point de matrice comme les quadrupèdes, mais de simples ovaires.

de signe , c’est-à-dire plus d’inflexions dans la voix; que, pouvant recevoir facilement et conserver long-temps les impressions des sons, l’organe de ce sens se monte comme un instrument qu’il se plaît à faire résonner: mais que ces sons communiqués, et qu’il répète mécaniquemenl , n’ont aucun rapport avec ses affections intérieures ; que le sens du toucher ne lui donnant que des sensations imparfaites , il n’a que des notions peu distinctes de la forme des corps, quoiqu’il en voie très-clairement la surface ; que c’est par le sens de la vue, et non par celui de l’odorat, qu’il est averti de loin de la présence des choses qui peuvent lui servir de nourriture; qu’il a plus de besoin que d’appétit, plus de voracité que de sensualité ou de délicatesse de goût. Nous verrons que, pouvant aisément se soustraire à la main de l’homme, et se mettre même hors de la portée de sa vue, les oiseaux ont dû conserver un naturel sauvage, et trop d’indépendance pour être réduits en vraie domesticité; qu’étant plus libres, plus éloignés que les quadrupèdes, plus indépendans de l’empire de l’homme, ils sont moins troublés dans le cours de leurs habitudes naturelles; que c’est par cette raison qu’ils se rassemblent plus volontiers, et que la plupart ont un instinct décidé pour la société; qu’étant forcés de s’occuper en commun des soins de leur famille , et même de travailler d’avance à la construction de leur nid, ils prennent un fort attachement l’un pour l’autre, qui devient leur affection dominante , et se répand ensuite sur leurs petits; que ce sentiment doux tempère les passions violentes, modère même celles de l’amour, et fait la chasteté , la pureté de leurs mœurs, et la douceur de leur naturel ; que, quoique plus riches en fonds d’amour qu’aucun des animaux, ils dépensent à proportion beaucoup moins , ne s’excèdent jamais , et savent subordonner leurs plaisirs à leurs devoirs; ou’enfin cette classe d’êtres légers, que la nature paroît avoir produits dans sa gaieté, peut néanmoins être regardée comme un peuple sérieux, honnête, dont on a eu raison de tirer des fables morales et d’emprunter des exemples utiles.

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SUR LES OISEAUX DE PROIE

On pourroit dire , absolument parlant , que presque tous les oiseaux vivent de proie, puisque presque tous recherchent et prennent les insectes , les vers et les autres petits animaux vivans : mais je n’entends ici par oiseaux de proie que ceux qui se nourrissent de chair, et font la guerre aux autres oiseaux ; et , en les comparant aux quadrupèdes carnassiers, je trouve qu’il y en a proportionnellement beaucoup moins. La tribu des lions, des tigres , des panthères , onces, léopards, guépards , jaguars , couguars, ocelots, servals, margais, chats sauvages ou domestiques ; celle des chiens , des chacals , loups , renards, isatis; celle des hyènes, civettes, zibets, genettes et fossanes ; les tribus plus nombreuses encore de fouines, martes, putois, mouflettes, furets, vansires, hermines, belettes, zibelines, mangoustes, suri bâtes , gloutons, pékans, visons, soulisques; et des sarigues, marmoses, cayopollins, tarsiers, phalangers ; celle des roussettes, rougettes, chauve-souris, à laquelle on peut encore ajouter toute la famille des rats, qui, trop foibles pour attaquer les autres, se dévorent eux-mêmes : tout cela forme un nombre bien plus considérable que celui des aigles, des vautours, éperviers , faucons, gerfauts , milans, buses, crécerelles, émerillons, ducs , hiboux, chouettes, pies-grièches, et corbeaux, qui sont les seuis oiseaux dont i’appétit pour la chair soit bien décidé; et encore y en a-t-il plusieurs , tels que les milans , les buses et les corbeaux, qui se nourrissent plus volontiers de cadavres que d’animaux vivans; en sorte qu’il n’y a pas une quinzième partie du nombre total des oiseaux qui soient carnassiers , tandis que dans les quadrupèdes il y en a plus du tiers.

Les oiseaux de proie, étant moins puissans , moins forts, et beaucoup moins nombreux que les quadrupèdes carnassiers, font aussi beaucoup moins de dégât sur la terre; mais en revanche, comme si la tyrannie ne perdoit jamaisses droits, il existe une grande tribu d’oiseaux qui font une prodigieuse déprédation sur les eaux. Il n’y a guère parmi les quadrupèdes que les castors, les loutres,

les phoques et les morses qui vivent de poisson , au lieu qu’on peut compter un trèsgrand nombre d’autres oiseaux qui n’ont pas d’autre subsistance. Nous séparerons ici ces tyrans de l’eau des tyrans de l’air, et ne parlerons pas, dans cet article, de ces oiseaux qui ne sont que pécheurs et piscivores; ils sont, pour la plupart, d’une forme trèsditlérenle, et d’une nature assez éloignée des oiseaux carnassiers : ceux-ci saisissent leur proie avec les serres; ils ont tous le bec court et crochu, les doigts bien séparés et dénués de membranes, les jambes fortes et ordinairement recouvertes par les plumes des cuisses, les ongles grands et crochus, taudis que les autres prennent le poisson avec le bec, qu’ils ont droit et pointu , et qu’ils ont aussi les doigts réunis par des membranes , les ongles foibles , et les jambes tournées en arrière.

En ne comptant pour oiseaux de proie que ceux que nous venons d’indiquer , et séparant encore pour un instant les oiseaux de nuit des oiseaux de jour, nous les présenterons dans l’ordre qui nous a paru le plus naturel : nom commencerons par les aigles, les vautours, les milans, les bus^s; nous continuerons par les éperviers , les gerfauts, les faucons; et nous finirons par les émerilîons et les pies-grièches. Plusieurs de ees articles contiennent un assez grand nombre d’especes et de races constantes , produites par l’influence du climat; et nous joindrons à chacun les oiseaux étrangers qui ont rapport à ceux de notre climat. Par cette méthode, nous d nnerons non seulement tous les oiseaux du pajs, mais encore tous les oiseaux étrangers dont parlent les auteurs, e! toutes les espèces nouvelles que nos correspondances nous ont procurées, et qui 11e laissent pas d’être en assez grand nombre.

Tous les oiseaux de proie sont remarquables par une singularité dont il est difficile de donner la raison ; c’est que les mâles sont d’environ un tiers moins grands et moins forts que les femelles, taudis que, dans les quadrupèdes et dans les autres oiseaux, ce sont, comme l’on sait, les mâles

SUR LES OISEAUX DE PROIE

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qui ont le plus de grandeur et de force. À la vérité, dans les insectes et même dans les poissons, les femelles sont un peu plus grosses que les mâles , et l’on en voit clairement la raison ; c’est la prodigieuse quantité d’œufs qu’elles contiennent qui renfle leur corps ; ce sont les organes destinés à cette immense production qui en augmentent le volume apparent : mais cela ne peut en aucune façon s’appliquer aux oiseaux*; d’autant qu’il paraît par le fait que c’est tout le contraire; car, dans ceux qui produisent des œufs en grand nombre , les femelles ne sont pas plus grandes que les mâles ; les poules, les canes, les dindes, les poulesfttisanes, les perdrix, les cailles femelles , qui produisent dix-huit ou vingt œufs, sont plus petites que leur mâle, tandis que les femelles des aigles, des vautours, des éperviers, des milans et des buses , qui n’en produisent que trois ou quatre, sont d’un tiers plus grosses que les mâles : c’est par cette raison qu’on appelle tiercelet le mâle de toutes les espèces d’oiseaux de proie. Ce mot est un nom générique et non pas spécifique, comme quelques auteurs l’ont écrit; et ce nom générique indique seulement que le mâle ou tiercelet est d’un tiers environ plus petit que la femelle.

Ces oiseaux ont tous pour habitude naturelle et commune le goût de la chasse et l’appétit de la proie , le vol très-élevé , l’aile et la jambe fortes, la vue très-perçante, la tête grosse, la langue charnue, l’estomac simple et membraneux , les intestins moins amples et plus courts que les autres oiseaux. Us habitent de préférence les lieux solitaires, les montagnes désertes, et font communément leur nid dans les trous des rochers ou sur les plus hauts arbres : l’on en trouve plusieurs espèces dans les deux continens, quelques uns môme ne paraissent pas avoir de climat fixe et bien déterminé. Enfin ils ont encore pour caractères généraux et communs le bec crochu , les quatre doigts à chaque pied, tous quatre bien séparés : mais on distinguera toujours un aigle d’un vautour par un caractère évident ; l’aigle a la tête couverte de plumes, au lieu que le vautour l’a nue et garnie d’un simple duvet ; et on les distinguera tous deux des éperviers, buses, milans et faucons, par un autre caractère qui n’est pas difficile à saisir; c’est que le bec de ces derniers oiseaux commence à se courber dès son insertion , tandis que le bec des aigles et des vautours commence par une partie droite , et ne prend de la courbure qu’à quelque distance de son origine.

Les oiseaux de proie ne sont pas aussi féconds que les autres oiseaux ; la plupart 11e pondent qu’un petit nombre d’œufs : mais je trouve que M. Linnæus a eu tort d’affirmer qu’en général tous ces oiseaux produisoient environ quatre œufs. U y en a qui, comme le grand aigle et l’orfraie, ne donnent que deux œufs, et d’autres, comme la crécerelle et l’émerillon, qui en font jusqu’à sept. Il en est, à cet égard, des oiseaux comme des quadrupèdes : le nombre de la multiplication par la génération est en raison inverse de leur grandeur ; les grands oiseaux produisent moins que les petits ; et en raison de ce qu’ils sont plus petits, ils produisent davantage. Cette loi me paraît généralement établie dans tous les ordres de la nature vivante ; cependant on pourvoit m’opposer ici les exemples des pigeons, qui , quoique petits, c’est-à-dire d’une grandeur médiocre, ne produisent que deux œufs, et des plus petits oiseaux qui n’en produisent ordinairement que cinq : mais il faut considérer le produit absolu d’une année , et ne pas oublier que le pigeon , qui ne pond que deux et quelquefois trois œufs pour une seule couvée, fait souvent, deux, trois et quatre pontes du printemps à l’automne; et que, dans les plus petits oiseaux, il y en a aussi plusieurs qui pondent plusieurs fois pendant le temps de ces mêmes saisons; de manière qu’à tout prendre et tout considérer, il est toujours vrai de dire que, toutes choses égales d’ailleurs, le nombre dans le produit de la génération est proportionnel à la petitesse de l’animal , dans les oiseaux comme dans les quadrupèdes.

Tous les oiseaux de proie ont plus de dureté dans le naturel et plus de férocité que les autres oiseaux ; non seulement ils sont les plus difficiles de tous à priver, mais ils ont encore presque tous, plus ou moins, l’habitude dénaturée de chasser leurs petits hors du nid bien plus tôt que les autres, et dans le temps qu’ils leur devraient encore des soins et des secours pour leur subsistance. Cette cruauté, comme toutes les autres duretés naturelles, n’est produite que par un sentiment encore plus dur, qui est le besoin pour soi-même et la nécessité. Tous les animaux qui, par la conformation de leur estomac et de leurs intestins, sont forcés de se nourrir de chair et de vivre de proie, quand même ils seraient nés doux , deviennent bientôt offensifs et médians par le seul usage de leurs armes, et prennent ensuite de la férocité dans l’habitude des combats : comme ce n’est qu’en détruisant

SUR LES OISEAUX DE PROIE

les autres qu’ils peuvent satisfaire a leurs besoins, et qu’ils ne peuvent les détruire qu’en leur faisant continuellement la guerre, ils portent une âme de colère qui influe sur toutes leurs actions, détruit tous les sentimens doux et affoiblit même la tendresse maternelle. Trop pressé de son propre besoin , l’oiseau de proie n’entend qu’impatiemment et sans pitié les cris de ses petits, d’autant plus affamés qu’ils deviennent plus grands : si la chasse se trouve difficile et que la proie vienne à manquer, il les expulse, les frappe et quelquefois les tue dans un accès de fureur causée par la misère.

Un autre effet de cette dureté naturelle et acquise est l’insociabilité. Les oiseaux de proie, ainsi que les quadrupèdes carnassiers, ne se réunissent jamais les uns avec les autres; ils mènent, comme les voleurs, une vie ' errante et solitaire : le besoin de l’amour, apparemment le plus puissant de tous après celui de la nécessité de subsister, réunit le mâle et la femelle ; et' comme tous deux sont en état de se pourvoir, et qu ils peuvent même s’aider à la guerre qu’ils font aux autres animaux, ils ne se quittent guère, et ne se séparent pas même après la saison des amours. On trouve presque toujours une paire de ces oiseaux dans le même lieu, mais presque jamais on ne les voit s’attrouper ni même se réunir en famille; et ceux qui, comme les aigles, sont les plus grands, et ont, par cette raison, besoin de plus de subsistance ne souffrent pas même que leurs petits, devenus leurs rivaux, viennent occuper le$ lieux voisins de ceux qu’ils habitent ; tandis que tous les oiseaux et tous les quadrupèdes qui n’ont besoin pour se nourrir que des fruits de la terre, vivent en famille, cherchant la société de leurs semblables , et se mettent en bandes et en troupes nombreuses, et n’ont d’autre querelle, d’autre cause de guerre, que celles de l’arnour ou de l’attachement pour leurs petits ; car, dans presque tous les animaux , même les plus doux, les mâles deviennent furieux dans le rut, et les femelles prennent de la férocité pour la défense de leurs petits.

Avant d’entrer dans les détails historiques qui ont rapport à chaque espèce d’oiseaux de proie , nous ne pouvons nous dispenser de faire quelques remarques sur les méthodes qu’on a employées pour reconnoître ces espèces, et les distinguer les unes des autres. Les couleurs, leur distribution, leurs nuances, les taches, les bandes, les raies , les lignes , servent de fondement

dans ces méthodes à la distinction des espèces , et un méthodiste ne croit avoir fait une bonne description que quand il a , d’après un plan donné et toujours uniforme , fait l’énumération de toutes les couleurs du plumage et de toutes les taches , bandes ou autres variétés qui s’y trouvent : lorsque ces variétés sont grandes , ou seulement assez sensibles pour être aisément remarquées , il en conclut, sans hésiter, que ce sont des indices certains de la différence des espèces; et en conséquence on constitue autant d’espèces d’oiseaux qu’on remarque de différence dans les cQuleurs. Cependant rien n’est plus fautif et plus incertain : nous pourrions faire d’avance une longue énumération des doubles et triples emplois d’espèces faits par nos nomenclateurs d’après cette méthode de la différence des couleurs; mais il nous suffira de faire sentir ici les raisons sur lesquelles nous fondons cette critique, et de remonter en même temps à la source qui produit ces erreurs.

Tous les oiseaux en général muent dans la première année de leur âge, et les couleurs de leur plumage sont presque toujours, après cette première mue, très-différentes de ce qu’elles étoient auparavant : ce changement de couleur, après le premier âge, est assez général dans la nature, et s’étend jusqu’aux quadrupèdes, qui portent alors ce qu’on appelle la livrée, et qui perdent cette livrée, c’est-à-dire les premières couleurs de leur pelage, à la première mue. Dans les oiseaux de proie, l’effet de cette première mue change si fort les couleurs, leur distribution, leur position, qu’il n’est pas étonnant que nos nomenclateurs, qui presque tous ont négligé l’histoire des oiseaux, aient donné comme des espèces diverses le même oiseau, dans ces deux états différens dont l’un a précédé et l’autre suivi la mue. Après ce premier changement, il s’en fait un second assez considérable à la seconde et souvent encore à la troisième mue: en sorte que, par cette seule première cause , l’oiseau de six mois, celui de dix-huit mois et celui de deux ans et demi, quoique le même, paroit être trois oiseaux différens, surtout à ceux qui n’ont pas étudié leur histoire, et qui n’ont d’autre guide, d’autre moyen de les connoître, que les méthodes fondées sur les couleurs.

Cependant ces couleurs changent souvent du tout au tout, non seulement par la cause générale de la mue, mais encore par un grand nombre d’autres causes particulières : la différence des sexes est souvent accom-

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pagnée d’une grande différence dans la couleur; il y a d’ailleurs des espèces <jui, dans le même climat , varient même indépendamment de l’âge et du sexe ; il y en a , et eu beaucoup plus grand nombre , dont les couleurs changent absolument par l’influence des différens climats. Rien n’est donc plus

incertain que la connoissance des oiseaux , et surtout de ceux de proie dont il est ici question , par les couleurs et leur distribu tion ; rien de plus fautif que la distinction de leurs espèces fondée sur des caractères aussi inconslans qu’accidentels.

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