‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 65 sur 361 · LE HIBOU OU MON EN DUC · texte numérisé non relu

LE HIBOU OU MON EN DUC

C’est en effet au hibou , otus, ou moyen duc, qu’il faut principalement appliquer ce que disent les anciens de ces gestes bouffons et mouvemens satiriques; et comme de très-habiles physiciens naturalistes ont prétendu que ce n’étoil point au hibou , mais à un autre oiseau d’un genre tout différent, qu’on appelle la demoiselle de Numidie, qu’il faut rapporter ces passages des anciens, nous ne pouvons nous dispenser de discuter ici cette question et de relever cette erreur.

Ce sont MM. les anatomistes de l’Académie des Sciences qui , dans la description qu’ils nous ont donnée de la demoiselle de Numidie, ont voulu établir cette opinion, et s’exprimer dans les termes suivans : «L’oiseau, disent-ils, que nous décrivons, est appelé demoiselle de Numidie , parce qu’il vient de cette province d’Afrique, et qu’il a certaines façons par lesquelles on a trouvé qu’il sembloit imiter les gestes d’une femme qui affecte de la grâce dans son port et dans son marcher, qui semble tenir souvent quelque chose de la danse. Il y a plus de deux mille ans que les naturalistes qui ont parlé de cet oiseau l’ont désigné par cette particularité de l’imitation des gestes et des contenances de la femme.

Aristote lui adonné le nom de bateleur, de danseur et de bouffon , contrefaisant ce qu’il voit faire... Il y a apparence que cet oiseau danseur et bouffon étoit rare parmi les anciens, parce que Pline croit qu’il est fabuleux : en mettant cet animal, qu’il appelle 'satirique, au rang des pégases , des griffons et des sirènes, il est encore croyable qu’il a été jusqu’à présent inconnu aux modernes, puisqu’ils n’en ont point parlé comme l’ayant vu , mais seulement comme ayant lu dans les écrits des anciens la description d’un oiseau appelé scops et otus pas les Grecs , et asio par les Latins, à qui ils avoient donné le nom de danseur , de bateleur et de corné dien ; de sorte qu’il s’agit de voir si notre demoiselle de Numidie peut passer pour le scops et pour Votas des anciens. La description qu’ils nous ont laissée de Votas ou scops consiste en trois particularités remarquables... la première est d’imiter les gestes... la seconde est d’avoir des éminences de plumes aux deux côtés de la tête,' en forme d’oreilles... et la troisième est la couleur du plumage, qu’Alexandre Myndien, dans Athenée , dit être de couleur de plomb : or la demoiselle de Numidie a ces trois attributs , et Aristote semble avoir voulu exprimer leur manière de danser, qui est de sauter l’une devant l’autre, lorsqu’il dit

Buffoiï. "¥11.

qu’on les prend quand elles dansent l’une contre l’autre. Belon croit néanmoins que Y otus d’Aristote est le hibou, par la seule raison que cet oiseau, à ce qu’il dit, fait beaucoup de mines avec la tête. La plupart des interprètes d’Aristote , qui sont aussi de notre opinion , se fondent sur le nom d 'otus, qui signifie ayant des oreilles : mais ces espèces d’oreilles, dans ces oiseaux, ne sont pas tout-à-fait particulières au hibou; et Aristote fait assez voir que Votas n’est pas le hibou, quand il dit que Y otus ressemble au hibou, et il y a apparence que cette ressemblance ne consiste que dans ces oreilles. Toutes les demoiselles de Numidie que nous avons disséquées avoient aux côtés des oreilles ces plumes qui ont donné le nom à Y otus des anciens... Leur plumage étoit d’un gris cendré, tel qu’il est décrit par Alexandre Myndien dans Y otus. »

Comparons maintenant ce qu’Aristote dit de Y otus , avec ce qu’en disent ici MM. de l’Académie : « Otus noctuæ similis est , pince nulis cireiter aures eminentibus prædilus, « undè nomen açcepit , quasi auritum dicas; « nonnuli eum ululam appellant, alii asio- « nem. Blatero hic est, et hallucinator, et « planipes; saltantes enimimitatur. Capitur « intentus in allero aucupe, allero circum- « eunte ut noctua. » L 'otus, c’est-à-dire le hibou ou moyen duc, est semblable au/200 tua, c’est-à-dire au chat-huant. Ils sont en effet semblables, soit par la grandeur, soit par le plumage, soit par toutes les habitudes naturelles ; tous deux ils sont oiseaux de nuit , tous deux du même genre et d’une espèce très-voisine; au lieu que la demoiselle de Numidie est six fois plus grosse et plus grande, d’une forme toute différente et d’un genre très-éloigné , et qu’elle n’est point du nombre des oiseaux de nuit. Votas ne diffère , pour ainsi dire, du noctua que par les aigrettes de plumes qu’il porte sur la tête auprès des oreilles; et c’est pour distinguer l’un de l’autre qu’Aristote dit : « Pinnulis cireiter aures emi- « nentibus prædilus, unde nomen accepit, « quasi auritum dicas. » Ce sont de petites plumes, pinnulœ, qui s’élèvent droites et en aigrettes auprès des oreilles , cireiter aures eminentibus , et non pas de longues plumes qui se rabattent et qui pendent de chaque côté de la tète , comme dans la demoiselle de Numidie. Ce n’est donc pas de cet oiseau, qui n’a point d’aigrettes de. plumes relevées et en formes d’oreilles, qu’a été tiré le nom de otus , quasi auritus : c’est, au contraire, du hibou , qu’on pourroit appeler noctua

OISEAUX DE PROIE

aurita, que vient évidemment ce nom ; et ce qui achève de le démontrer, c’est ce qui suit immédiatement dans Aristote : « Non- « nulli eum (otum) ululam appellant , alii « asionem. » C’est donc un oiseau du genre des hiboux et des chouettes, puisque quelques uns lui donnoient ces noms : ce n’est donc point la demoiselle de Numidie , aussi différente de tous ces oiseaux qu’un dindon peut l’être d’un épervier. Rien, à mon avis, 11’est donc plus mal fondé que tous ces prétendus rapports que l’on a voulu établir entre Votas des anciens et l’oiseau appelé demoiselle de Numidie, et l’on voit bien que tout cela 11e porte que sur les gestes et les mouvemens ridicules que se donne la demoiselle de Numidie. Elle a en effet ces gestes bien supérieurement au hibou : mais cela n’empêche pas que celui-ci , aussi bien que la plupart des oiseaux de nuit , ne soit blatero, bavard ou criard 1 ; haducinatov, se contrefaisant; planipes , bouffon. Ce n’est encore qu’au hibou qu’on peut attribuer de se laisser prendre aussi aisément que les autres chouettes, comme le dit Aristote, etc. Je pourrois m’étendre encore pl us sur cette critique, en exposant et comparant ce que

1. M. Frisch, en parlant de ce hibou, dit que son cri est très-fréquent et fort, et qu’il ressemble aux buées des enfans , lorsqu’ils poursuivent quelqu’un dont ils se moquent ; que cependant ce cri est commun à plusieurs espèces de chouettes. (\ oyez frisch , à l’article des Oiseaux nocturnes.')

dit Pline à ce sujet; mais en voilà plus qu’il n’en faut pour mettre la chose hors de doute et pour assurer que Votas des Grecs n’a jamais pu désigner la demoiselle de Numidie, et ne peut s’appliquer qu’à l’oiseau de nuit auquel nous donnons le nom de hibou ou moyen duc : j’observerai seulement que tous ces mouvemens bouffons ou satiriques , attribués au hibou par les anciens , appartiennent aussi à presque tous les oiseaux de nuit2, et que, dans le fait, ils se réduisent à une contenance étonnée, à de fréquents tournemens de cou, à des mouvemens de tète en haut, en bas, et de tous côtés, à des craquemens de bec, à des trépidations de jambes , et des mouvemens de pieds dont ils portent un doigl tantôt en arrière et tantôt en avant, et qu’011 peut aisément remarquer tout cela en gardant quelques uns de ces oiseaux en captivité ; mais j’observerai encore qu’il faut les prendre très-jeunes lorsqu’on veut les nourrir ; les autres refusent toute la nourriture qu’on leur présente des qu’ils sont enfermés.

2. Tous les hiboux peuvent tourner leur tête comme l’oiseau appelé torcol. Si quelque chose d’extraordinaire arrive, ils ouvrent de grands yeux, dressent leurs plumes, et paroissent une fois plus gros ; ils étendent aussi les ailes, se baissent ou s'accroupissent; mais ils se relèvent promptement, comme étonnés : ils font craquer deux ou trois fois leur bec. (Voyez Frisch, à l’article des Oiseaux nocturnes. )

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LE SCOPS ou PETIT DUC.

Voici la troisième et dernière espèce du genre des hiboux, c’est-à-dire des oiseaux de nuit qui portent des plumes élevées au dessus de la tête; et elle est aisée à distinguer des deux autres , d’abord par la petitesse même du corps de l’oiseau, qui n’est pas plus gros qu’un merle, et ensuite par le raccourcissement très-marqué de ces aigrettes qui surmontent les oreilles, lesquelles , dans celte espèce, 11e s’élèvent pas d’un demipouce, et ne sont composées que d’une seule petite plume. Ces deux caractères suffisent pour distinguer le petit duc, n° 436, du moyen et du grand duc, et on lereconnoîtra encore aisément à la tète, qui est proportionnellement plus petite par rapport au corps que celle des deux autres, et encore à son plumage plus élégamment bigarré et

plus distinctement tacheté que celui des autres ; car tout son corps est très-joliment varié de gris, de roux, de brun et de noir; et ses jambes sont couvertes, jusqu’à l’origine des ongles, de plumes d’un gris roussâtre, mêlé de taches brunes. Il diffère aussi des deux autres par le naturel ; car il se réunit en troupe en aulonme et au printemps, pour passer dans d’autres climats; il n’en reste que très-peu , ou point du tout, en hiver dans nos provinces, et on les voit partir après les hirondelles et arriver à peu près en même temps. Quoiqu’ils habitent de préférence les terrains élevés, ils se rassemblent volontiers dans ceux où les mulots se sont le plus multipliés, et y font un grand bien par la destruction de ces animaux, qui se multiplient toujours trop , et

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