‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 79 sur 361 · I20 OISEAUX QUI NE · texte numérisé non relu

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des cailloux, que par l’action d’aucun acide, vu que quelques-uns de ces doubles qui étoient bossus, se trouvèrent fort usés du côté convexe, qui étoit aussi le plus exposé aux frottemens, et nullement endommagés du côté concave; d’où il conclut que, dans les oiseaux, la dissolution de la nourriture ne se fait pas seulement par des esprits subtils et pénétrans, mais encore par l’action organique du ventricule qui comprime et bat incessamment les alimens avec les corps durs que ces mêmes animaux ont l’instinct d’avaler; et, comme toutes les matières contenues dans cet estomac étoient teintes en vert, il conclut encore que la dissolution du cuivre s’y étoit faite, non par un dissolvant particulier, ni par voie de digestion, mais de la même manière qu’elle se feroit si l’on broyoit ce métal avec des herbes, ou avec quelque liqueur acide ou salée. Il ajoute que le cuivre , bien loin de se tourner en nourriture dans l’estomac de l'autruche, y agissoit au contraire comme poison, et que toutes celles qui en avaloient beaucoup mouroient bientôt après.

Vallisnieri pense, au contraire, que l’autruche digère ou dissout les corps durs , principalement par l’action du dissolvant de l’estomac, sans exclure celle des chocs et frottemens qui peuvent aider à cette action principale. Voici ses preuves.

i° Les morceaux de bois, de fer, ou de verre, qui ont séjourné quelque temps dans les ventricules de l’autruche, ne sont point lisses et luisans comme ils devroient l’être , s’ils eussent été usés par le frottement, mais ils sont raboteux, sillonnés, criblés comme ils doivent l’être , en supposant qu’ils aient été rongés par un dissolvant actif.

2° Ce dissolvant réduit les corps les plus durs, de même que les herbes, les grains et les os, en molécules impalpables qu’on peut apercevoir au microscope , et même à l’œil nu.

3° U a trouvé dans un estomac d’autruche un clou implanté dans l’une de ses parois , et qui traversoit cet estomac, de façon que les parois opposées ne pouvoient s’approcher, ni par conséquent comprimer les matières contenues , autant qu’elles le font d’ordinaire : cependant les alimens étoient aussi bien dissous dans ce ventricule que dans un autre qui n’étoit traversé d’aucun clou ; ce qui prouve au moins que la digestion ne se fait pas dans l’autruche uniquement par trituration.

4° Il a vu un dé à coudre , de cuivre , trouvé dans l’estomac d’un chapon, lequel

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n’étoit rongé que dans le seul endroit par où il touchoit au gésier, et qui, par conséquent, étoit le moins exposé aux chocs des autres corps durs; preuve que la dissolution des métaux , dans l’estomac des chapons , se fait plutôt par l’action d’un dissolvant, quel qu’il soit, que par celle des chocs et des frotlemens, et cette conséquence s’étend naturellement aux autruches.

5° U a vu une pièce de monnoie rongée si profondément, que son poids étoit réduit à trois grains.

6° Les glandes du premier estomac donnent, étant pressées, une liqueur visqueuse, jaunâtre, insipide, et qui néanmoins imprime très-promptement sur le fer une tache obscure.

7° Enfin l’activité de ces sucs, la force des muscles du gésier, et la couleur noire qui teint les excrémens des autruches qui ont avalé du fer, comme elle teint ceux des personnes qui font usage des martiaux et les digèrent bien, venant à l’appui des faits précédens, autorisent Vallisnieri à conjecturer, non pas tout à fait, que les autruches digèrent le fer et s’en nourrissent, comme divers insectes ou reptiles se nourrissent de terre et de pierres; mais que les pierres, les métaux et surtout le fer, dissous par le suc des glandes, servent à tempérer, comme absorbans , les fermens trop actifs de l’estomac ; qu’ils peuvent se mêler à la nourriture, comme élémens utiles, l’assaisonner, augmenter la force des solides, et d’autant plus que le fer entre, comme on sait, dans la composition des êtres vivans, et que, lorsqu’il est suffisamment atténué par des acides convenables, il se volatilise, et acquiert une tendance à végéter, pour ainsi dire, et à prendre des formes analogues à celle des plantes, comme on le voit dans l’arbre de mars 1 ; et c’est en effet le seul sens raisonnable dans lequel on puisse dire que l’autruche digère le fer; et quand elle auroit l’estomac assez fort pour le digérer véritablement, ce n’est que par une erreur bien ridicule qu’on auroit pu attribuer à ce gésier, comme on a fait , la qualité d’un remède et la vertu d’aider la digestion, puisqu’on ne peut nier qu’il ne soit par lui-même un morceau tout à fait indigeste : mais telle est la

i. Mémoires de l’ Académie des Sciences, années 1705, 1706 et suivantes. Vallisnieri , tome I , page 242; et il continue encore son sentiment par les observations de Santorini sur des pièces de monnoie et des clous trouvés dans l’estomac d’une autruche qu’il avoit disséquée à Venise, et parles expériences de l’Académie del Cimento sur la digestion des oiseaux.

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nature de l’esprit humain; lorsqu’il est une fois frappé de quelque objet rare et singulier, il se plaît à le rendre plus singulier encore, en lui attribuant des propriétés chimériques et souvent absurdes : c’est ainsi qu’on a prétendu que les pierres les plus transparentes qu’on trouve dans les ventricules de l’autruche avoient aussi la vertu , étant portées au cou, de faire faire de bonnes digestions; que la tunique inférieure de son gésier avoit celle de ranimer un tempérament affoibli et d’inspirer de l’amour; son foie, celle de guérir le mal caduc; son sang, celle de rétablir la vue; la coque de ses œufs réduite en poudre, celle de soulager les douleurs de la goutte et de la gravelle, etc. Vallisnieri a eu occasion de constater par ses expériences la fausseté de la plupart de ces prétendues vertus; et ses expériences sont d’autant plus décisives, qu’il les a faites sur les personnes les plus crédules et les plus prévenues.

L’autruche est un oiseau propre et particulier à l’Afrique , aux îles voisines de ce continent, et à la partie de l’Asie qui confine à l’Afrique. Ces régions, qui sont le pays naial du chameau , du rhinocéros , de l’éléphant et de plusieurs autres grands animaux , dévoient être aussi la patrie de l’autruche, qui est l’éléphant des oiseaux. Elles sont très - fréquentes dans les montagnes situées au sud-ouest d’Alexandrie , suivant le docteur Pococke. Un missionnaire dit qu’on en trouve à Goa, mais beaucoup moins qu’en Arabie. Philostrate prétend même qu’Apollonius en trouva jusqu’au delà du Gange: mais c’étoit sans doute dans un temps où ce pays étoit moins peuplé qu’aujourd’hui. Les voyageurs modernes n’en ont point aperçu dans ce même pays, sinon celles qu’on y avoit menées d’ailleurs *, et tous conviennent qu’elles ne s’écartent guère au delà du 35e degré de latitude, de part et d’autre de la ligne; et comme l’autruche ne vole point, elle est dans le cas de tous les quadrupèdes des parties méridionales de l’ancien continent , c’est-à-dire qu’elle n’a pu passer dans le nouveau : aussi n’en a-t-on poin trouvé en Amérique, quoiqu’on ait donné son nom au touyou , qui lui ressemble en effet, en ce qu’il ne vole point, et par quelques autres rapports, mais qui est d’une

i. On en nourrit dans les ménageries du roi de

Perse, selon Thévenot (tome II, page 200); ce qui suppose qu’elles ne sont pas communes dans ce pays. Sur la route d’Ispahan à Schiræs, on amena dans le caravanserai quatre autruches, dit Gemelli Carreri , t. II , p. a38.

espèce différente, comme nous le verrons bientôt dans son histoire. Par la même raison, on ne l’a jamais rencontrée en Europe, où elle auroit cependant pu trouver un climat propre à sa nature dans la Morée et au midi de l’Espagne et de l’Italie; mais, pour se rendre dans ces contrées, il eût fallu ou franchir les mers qui l’en séparoient , ce qui lui était impossible , ou faire le tour de ces mers, et remonter jusqu’au 5oe degré de latitude pour revenir par le Nord en traversant des régions très-peuplées ; nouvel obstacle doublement insurmontable à la migration d’un animal qui ne se plaît que dans les pays chauds et les déserts. Les autruches habitent en effet , par préférence , les lieux les plus solitaires et les plus arides , où il ne pleut presque jamais i. 2; et cela confirme ce que disent les Arabes, qu'elles ne boivent point. Elles se réunissent dans ces dé- . serts en troupes nombreuses, qui, de loin, ressemblent à des escadrons de cavalerie, et ont jeté l’alarme dans plus d’une caravane. Leur vie doit être un peu dure dans ces solitudes vastes et stériles ; mais elles y trouvent la liberté et l’amour : et quel désert, à ce prix , ne seroit pas un lieu de délices! C’est pour jouir, au sein de la nature, de ces biens inestimables, qu’elles fuient les hommes: mais l’homme, qui sait le profit qu’il en peut tirer, les va chercher dans leurs retraites les plus sauvages ; il se nourrit de leurs œufs, de leur sang, de leur graisse, de leur chair; il se pare de leurs plumes; il conserve peut-être l’espérance de les subjuguer tout à fait et de les mettre au nombre de ses esclaves. L’autruche promet trop d’avantages à l’homme pour qu’elle puisse être en sûreté dans ses déserts.

Des peuples entiers ont mérité le nom de struthophciges, par l’usage où ils étoient de manger de l’autruche; et ces peuples étoient voisins des éléphantophages, qui 11e faisoient

2. Tous les voyageurs et les naturalistes sont d’accord sur ce point ; G- Warren est le seul qui ait fait un oiseau aquatique de l’autruche, l’animal le plus anti-aquatique qu’il y ait : il convient bien qu’elle ne sait point nager ; mais elle a les jambes hautes et le cou long , ce qui lui donne le moyen de marcher dans l’eau et d’y saisir sa proie. D’ailleurs on a remarqué que sa tète avoit quelque ressemblance avec celle de l’oie : en faut-il davantage pour prouver que l’autruche est un oiseau de rivière? Voyez Transact. philos., n° 3q4. Un autre ayant oui dire qu’011 voyoit en Abyssinie des autruches de la grosseur d’une âne, et ayant appris d’ailleurs qu’elles avoient le cou et les pieds d’un quadrupède, en a conclu et écrit qu’elles avoient le cou et les pieds d'un âne ( Suidas). Il n’y a guère de sujet d’histoire naturelle qui ait fait dire autant d'absurdités que l’autruche.

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pas meilleure chère. Apicius prescrit, et avec grande raison , une sauce un peu vive pour cette viande; ce qui prouve au moins quelle étoil en usage chez les Romains : mais nous en avons d’au 1res preuves. L’empereur Héliogabale fil un jour servir la cervelle de six cents autruches dans un seul repas. Cet empereur avoit, comme on sait, la fantaisie de ne manger, chaque jour, que d’une seule viande, comme faisans, cochons, poulets; et l’autruche étoit du nombre, mais apprêtée sans doute à la manière d’Apicius. Encore aujourd’hui les habitans de la Libye, de la Numidie, etc., en nourrissent de privées, dont ils mangent la chair (M vendent les plumes; cependant les chiens ni les chats ne voulurent pas même sentir la chair d’une autruche que Vallisnieri avoit disséquée, quoique cette chair fût encore fraîche et vermeille. A la vérité, l’autruche étoil d’une très-grande maigreur : de plus , elle pouvoit être vieille; et Léon l’Africain, qui en avoit goûté sur les lieux, nous apprend qu’on ne mangeoit guère que les jeunes, et même après les avoir engraissées : le rabbin David Kimbi ajoute qu’on préféroit les femelles, et peut-être en eût-on fait un mets passable en les soumettant à la castration.

Cadamosto et quelques autres voyageurs disent avoir goûté des œufs d’autruche, et ne les avoir point trouvés mauvais : de True et Le Maire assurent que, dans un seul de ces œufs, il y a de quoi nourrir huit hommes; d’autres, qu’il pèse autant que trente œufs de poule : mais il y a bien loin de là à quinze livres.

On fait avec la coque de ces œufs des espèces de coupes, qui durcissent avec le temps , et ressemblent en quelque sorte à de l’ivoire.

Lorsque les Arabes ont tué une autruche, ils lui ouvrent la gorge, font une ligature au dessous du trou; et, la prenant ensuite à trois ou quatre, ils la remuent et la ressassent comme onressasseroit une outre pour la rincer; après quoi, la ligature étant défaite, il sort par le trou fait à la gorge une quantité considérable de mantèque en consistance d’huile figée; on en tire quelquefois jusqu’à vingt livres d’une seule autruche. Cette mantèque n’est autre chose que le sang de l’animal mêlé, non avec sa chair, comme on l’a dit, puisqu’on ne lui en trouvait point sur le ventre et sur la poitrine , où en effet il n’y en a jamais, mais avec cette graisse qui, dans les autruches grasses, forme, comme nous avons dit, une couche épaisse

de plusieurs pouces sur les intestins. Le? habitans du pays prétendent que la mantèque est un très-bon manger, mais qu’elle donne le cours de ventre.

Les Ethiopiens écorchent les autruches, et vendent leurs peaux aux marchands d’Alexandrie : le cuir en est très- épais1, et les Arabes s’en faisoient autrefois des espèces de soubrevesles, qui leur tenoient lieu de cuirasse et de bouclier : Reion a vu une grande quantité de ces peaux toutes emplumées dans les boutiques d’Alexandrie. Les longues plumes blanches de la queue et des ailes ont été recherchées dans tous les temps : les anciens les employoient comme ornement et comme distinction militaire, et elles avoienl succédé aux plumages de cygne; car les oiseaux ont toujours été en possession de fournir aux peuples policés, comme aux sauvages , une partie de leur parure. Aldrovande nous apprend qu’on voit encore à Rome deux statues anciennes, l’une de Minerve et l’autre de Pyrrhus , dont le casque est orné de plumes d’autruche. C’est apparemment de ces mêmes plumes qu’étoit composé le panache des soldats romains , dont parle Polybe, et qui consistoit en trois plumes noires ou rouges d’environ une coudée de haut; c’est précisément la longueur des grandes plumes d’autruche. En Turquie, aujourd’hui, un janissaire qui s’est signalépar quelques faits d’armes a le droit d’en décorer son turban; et la sultane, dans le sérail, projetant de plus douces victoires, les admet dans sa parure avec complaisance. Au royaume de Congo, on mêle ces plumes avec celles du paon pour en faire des enseignes de guerre, et les dames d’Angleterre et d’Italie s’en font des espèces d’éventails. On sait assez quelle prodigieuse consommation il s’en fait en Europe pour les chapeaux, les casques, les habillemens de théâtre, les ameublemens, les dais, les cérémonies funèbres, et même pour la parure des femmes; et il faut avouer qu’elles font un bon effet, soit par leurs couleurs naturelles ou artificielles , soit par leur mouvement doux et ondoyant : mais il est bon de savoir que les plumes dont on fait le plus de cas sont celles qui s’arrachent à l’animal vivant , et on les reconnoît en ce que leur tuyau étant pressé dans les doigts donne un suc sanguinolent : celles au contraire qui ont

i, Schwenckfeld prétend que ce cuir épais est fait pour garantir l’autruche contre la rigueur du froid; il n’a pas pris garde qu’elle n’habitoit que les pays chauds.

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été arrachées après la mort sont sèches , légères et fort sujettes aux vers.

Les autruches, quoique habitantes du désert, ne sont pas aussi sauvages qu’on l’imagineroit : tous les voyageurs s’accordent à dire qu’elles s’apprivoisent facilement , surtout lorsqu’elles sont jeunes. Les habilans de Dara, ceux de Libye, etc., en nourrissent des troupeaux, dont ils tirent sans doute ces plumes de première qualité qui ne se prennent que sur les autruches vivantes; elles s’apprivoisent même sans qu’on y mette du soin, et par la seule habitude de voir des hommes, et d’en recevoir la nourriture et de bons traitemens. Brue en ayant acheté deux à Serinpate sur la côte d’Afrique, les trouva tout apprivoisées lorsqu’il arriva au fort Saint-Louis.

On fait plus que de les apprivoiser; on en a dompté quelques-unes, au point de les monter comme on monte un cheval : et ce n’est pas une invention moderne ; car le tyran Firmius, qui régnoit en Egypte sur la fm du troisième siècle, se faisoit porter , dit-on, par de grandes autruches. Moore, Anglois, dit avoir vu à Joar, en Afrique, un homme voyageant sur une autruche. Vallisnieri parle d’un jeune homme qui s’étoit fait voir à Venise monté sur une autruche, et lui faisant faire des espèces de voltes devant le menu peuple. Enfin M. Adanson a vu au comptoir de Podor deux autruches encore jeunes, dont la plus forte couroit plus vite que le meilleur coureur anglois, quoiqu’elle eût deux nègres sur son dos. Tout cela prouve que ces animaux, sans être absolument farouches, sont néanmoins d'une nature rétive , et que , si on peut les apprivoiser jusqu’à se laisser mener en troupeaux , revenir au bercail , et même à souffrir qu’on les monte, il est difficile, et peut-être impossible, de les réduire à obéir à la main du cavalier, à sentir ses demandes , comprendre ses volontés , et s’y soumettre. Nous voyons, par la relation même de M. Adanson, que f autruche de Podor ne s’éloigna pas beaucoup, mais qu’elle fit plusieurs fois le tour de la bourgade , et qu’on ne put l’arrêter qu’en lui barrant le passage. Docile à un certain point par stupidité, elle paraît intraitable par son naturel ; et il faut bien que cela soit, puisque l’Arabe, qui a dompté le cheval et subjugué le chameau , n’a pu encore maîtriser entièrement l’autruche: cependant jusque là on ne pourra tirer parti de sa vitesse et de sa force; car la force d’un domestique indocile se tourne presque toujours contre son maître.

Au reste, quoique les autruches courent plus vite que le cheval, c’est cependant avec le cheval qu’on les court et qu’on les prend ; mais on voit bien qu’il y faut un peu d’industrie : celle des Arabes consiste à les suivre à vue, sans les trop presser, et surtout à les inquiéter assez pour les empêcher de prendre de la nourriture , mais point assez pour les déterminer à s’échapper par une fuite prompte; cela est d’autant plus facile qu’elles ne vont guère sur une ligne droite, et qu elles décrivent presque toujours dans leur course un cercle plus ou moins étendu. Les Arabes peuvent donc diriger leur marche sur un cercle concentrique intérieur, par conséquent plus étroit, et les suivre toujours à une juste distance, en faisant, beaucoup moins de chemin qu’elles. Lorsqu’ils les ont ainsi fatiguées et affamées pendant un ou deux jours, ils prennent leur moment, fondent sur elles au grand galop, en les menant contre le vent autant qu’il est possible, et les tuent à coups de bâton , pour que leur sang ne gâte point le beau blanc de leurs plumes. On dit que, lorsqu’elles se sentent forcées et hors d’état d’échapper aux chasseurs , elles cachent leur tête et croient qu’on ne les voit plus : mais il pourroit se faire que l’absurdité de cette intention retombât sur ceux qui ont voulu s’en rendre les interprètes , et qu’elles n’eussent d’autre but, en cachant leur tête, que de mettre du moins en sûreté la partie qui est en même temps la plus importante et la plus foible.

Les slruthophages avoient une autre façon de prendre ces animaux: ils se couvroient d’une peau d’autruche ; passant leur bras dans le. cou , ils lui faisoient faire tous les mouvemens que fait ordinairement l’autruche elle-même; et, par ce moyen, ils pouvoient aisément les approcher et les surprendre. C’est ainsi que les sauvages d’Amérique se déguisent en chevreuils.

On s’est encore servi de chiens et de filets pour cette chasse, mais il paroît qu’on la fait plus communément à cheval; et cela seul suffit pour expliquer l’antipathie qu’on a cru remarquer entre le cheval et l’autruche.

Lorsque celle-ci court, elle déploie ses ailes et les grandes plumes de sa queue: non pas qu’elle en tire aucun secours pour aller plus vite, comme je l’ai déjà dit; mais par un effet irès-ordinaire de la correspondance des muscles, et delà manière qu’un homme qui court agite ses bras , ou qu’un éléphant qui revient sur le chasseur dresse et déploie ses grandes oreilles. La preuve sans réplique

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que ce n’est point pour accélérer son mouvement que l’autruche relève ainsi ses ailes, c’est qu’elle les relève lors même qu’elle va contre le vent, quoique, dans ce cas, elles ne puissent être qu’un obstacle. La vitesse d’un animal n’est que l’effet de sa force employée contre sa pesanteur; et, comme l’autruche est en même temps très-pesante et très-vite à la course, il s’ensuit quelle doit avoir beaucoup de force : cependant , malgré sa force, elle conserve les mœurs des granivores; elle n’attaque point les animaux plus foibles; rarement même se met-elle en défense contre ceux qui l’attaquent; bordée sur tout le corps d’un cuir épais et dur ,

Îiourvue d’un large sternum qui lui tient ieu de cuirasse, munie d’une seconde cuirasse d’insensibilité, elle s’aperçoit à peine des petites atteintes du dehors, et elle sait se soustraire aux grands dangers par la rapidité de sa fuite : si quelquefois elle se défend, c’est avec le bec, avec les piquans de ses ailes , et surtout avec les pieds. Théveuot en a vu une qui, d’un coup de pied, renversa un chien. Belon dit dans son vieux langage qu’elle pourroit ainsi ruer parterre un homme qui fuiroit devant elle : mais qu’elle jette, en fuyant, des pierres à ceux qui la poursuivent , j’en doute beaucoup ; et d’autant plus , que la vitesse de sa course en avant seroit autant de retranché sur celle des pierres qu’elle lanceroit en arrière, et que ces deux vitesses opposées étant à peu près égales, puisqu’elles ont toutes deux pour principe le mouvement des pieds, elles

se détruiroient nécessairement. D’ailleurs ce fait avancé par Pline , et répété par beaucoup d’autres, ne me paroil point avoir été confirmé par aucun moderne digne de foi , et l’on sait que Pline avoit beaucoup plus de génie que de critique.

Léon l’Africain a dit que l’autruche étoit privée du sens de l’ouïe; cependant nous avons vu plus haut qu’elle paraissoit avoir tous les organes d’où dépendent les sensations de ce genre; l’ouverture des oreilles est même fort grande, et 11’est point ombragée par les plumes : ainsi il est probable, ou qu’elle n’est sourde qu’en certaines circonstances comme le tétras, c’est-à-dire dans la saison de l’amour, ou qu’on a imputé quelquefois à surdité ce qui 11’étoit que l’effet de la stupidité.

C’est aussi dans la même saison , selon toute apparence, qu’elle fait entendre sa voix ; elle la fait rarement entendre , car très-peu de personnes en ont parlé. Les écrivains sacrés comparent son cri à un gémissement, et on prétend même que son nom hébreu , j acnah, est formé d ’ianak, qui signifie hurler. Le docteur Brovvne dit que ce cri ressemble à la voix d’un enfant enroué, et qu’il est plus triste encore : comment donc avec cela ne paroîtroit-il pas lugubre et même terrible, selon l’expression de M. Sandys , à des voy ageurs qui ne s’enfoncent qu’avec inquiétude dans l’immensité de ces déserts, et pour qui tout être animé, sans en excepter l’homme , est un objet à craindre et une rencontre dangereuse ?

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LE TOUYOU.

L’jlutruchk de l’Amérique méridionale , appelée aussi autruche d’ Occident , autruche au Magellan et de la Guiane , 11’est point line autruche : je crois que Le Maire est le premier voyageur qui, trompé par quelques traits de ressemblance avec l’autruche d’Afrique, lui ait appliqué ce nom. Klein, qui a bien vu que l’espèce étoit différente, s’est contenté de l’appeler autruche bâtarde.

M. Barrère la nomme tantôt un héron, tantôt une grue ferrivore , tantôt un émeu à long cou; d’autres ont cru beaucoup mieux laire en lui appliquant, d’apres des rapports, à la vérité mieux saisis, celte dénomination composée, casoar gris à bec d’ autruche. Moehring et M. Brisson lui donnent

le nom latin de rhea , auquel le dernier ajoute le nom américain de touyou, formé de celui de touyouyou qu’il porte communément dans la Guiane; d’autres sauvages lui ont donné d’autres noms, y ardu, yandu, andu , et nanduguacu , au Brésil; sallian , dans l’ile de Maragnan; suri, au Chili, etc. Voilà bien des noms pour un oiseau si nouvellement connu : pour moi, j’adopterai volontiers celui de touyou que lui a donné, ou plutôt que lui a conservé M. Brisson, et je préférerai , sans hésiter , ce nom barbare, qui vraisemblablement a quelque rapport à la voix ou au cri de l’oiseau ; je le préférerai, dis-je, aux dénominations scientifiques, qui trop souvent ne sont propres qu’à

ILE TOIL7TOLI

Ordre dej Echassiers. Famille dej Brèvipeimes • Genre Autruche . /Cuvier J

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