OU LE GRAND COQ DE BRUYERE
Si l’on ne jugeoit des choses que par les noms , on pourroit prendre cet oiseau ou pour un coq sauvage, ou pour un faisan; car on lui donne en plusieurs pays , et surtout en Italie , le nom de coq sauvage {gallo alpestre r, sclvatico ) , tandis qu’en d’autres pays on lui donne celui de faisan bruyant et de faisan sauvage , cependant il diffère du faisan par sa queue , qui est une fois plus courte à proportion et d’une tout autre forme , par le nombre des grandes plumes qui la composent, par l’étendue de son vol relativement à ses autres dimensions, par ses pieds pattus et dénués d’éperons, etc. D’ailleurs, quoique ces deux espèces d’oiseaux se plaisent également dans les bois, on ne les rencontre presque jamais dans les mêmes lieux , parce que le faisan, qui craint le froid , se tient dans les bois en plaine , au lieu que le coq de bruyère cherche le froid et habite les bois qui couronnent le
i. Albin décrit le mâle et la femelle sous le nom de coq et de poule noire des montagnes de Moscovie ; plusieurs auteurs l’appellent ga/lus sylvestris .
sommet des montagnes , d’où lui sont venus les noms de coq de montagnes et de coq de bois.
Ceux qui , à l’exemple de Gesner et de quelques autres , voudroient le regarder comme un coq sauvage, pourroient, à la vérité, se fonder sur quelques analogies ; car il y a en effet plusieurs traits de ressemblance avec le coq ordinaire , soit dans la forme totale du corps , soit dans la configuration particulière du bec , soit par cette peau rouge plus ou moins saillante dont les yeux sont surmontés , soit par la singularité de ses plumes, qui sont presque toutes doubles , et sortent deux à deux de chaque tuyau, ce qui, suivant Belon, est propre au coq de nos basses-cours. Enfin ces oiseaux ont aussi des habitudes communes : dans les deux espèces, il faut plusieurs femelles au mâle : les femelles ne font point de nid; elles couvent leurs œufs avec beaucoup d’assiduité, et montrent une grande affection pour leurs petits quand ils sont éclos. Mais si l’on fait attention que le eoq
LE TETRAS.
de bruyère n’a point de membranes sous le bec , et point d’cperons aux pieds ; que ses pieds soni couverts de plumes, et ses doigts bordés d’une espèce de dentelure; qu’il a dans la queue deux pennes de plus que le coq ; que cette queue ne se di\ise point en deux plans comme celle du coq , mais qu’il la rele\e en é\entail comme le dindon ; que la grandeur totale de cet oiseau est quadruple de celle des coqs ordinaires; qu’il se plait dans les pays froids, tandis que les coqs prospèrent beaucoup mieux dans les pays tempérés; qu’il n’y a point d exemple avéré du mélange de ces deux especes ; que leurs œufs ne sont pas de la même couleur; enfin, si l’on se souvient des preuves par lesquelles je crois avoir établi que l’espece du coq est originaire des contrées tempérées de l’Asie, où les voyageurs n’ont presque jamais vu de coqs de bruyère , on ne pourra guère se persuader que ceux-ci soient de la souche de ceux-là, et l’on reviendra bientôt dune erreur occasionée, comme tant d’autres, par une fausse dénomination.
Pour moi, afin d’éviter toute équivoque, je donnerai, dans cet article , au coq de bruyère , le nom de tétras , formé de celui de tetrao , qui me paroît être son plus ancien nom latin, et qu’il conserve encore aujourd’hui dans la Sclavonie , où il s’appelle tetrez. On pourroit aussi lui donner celui de cedrott , tiré de cedrone , nom sous lequel il est connu en plusieurs contrées d’Italie. Les Grisons l’appellent stolzo , du mot allemand stolz , qui signifie quelque chose de superbe ou d’imposant , et qui est applicable au coq de bruycre , à cause de sa grandeur et de su beauté : par la même raison, les habitans des Pyrénées lui donnent le nom de paon sauvage. Celui d 'urogallus , sous lequel il est souvent désigné par les modernes qui ont écrit en latin , vient de ur, our, unis, qui veut dir e sauvage, et dont s’est formé eu allemand le mot auerhahn ou ourh-hahn, lequel , selon Frisch, désigne un oiseau qui se tient dans les lieux peu fréquentés et de difficile accès : il signifie aussi un oiseau de marais', et c’est de là que lui est venu le nom riet-hahn , coq de marais , qu’on lui donne dans la Souabe, et même en Écosse.
Aristote ne dit que deux mots d'un oiseau qu’il appelle tetrix , et que les Athéniens appeloient ourax : cet oiseau , dit il , ne niche point sur les arbres ni sur la terre , mais parmi les plantes basses et rampantes.
i. Aue désigne, selon Frisch , une grande place humide et basse.
Tetrix , cjuam a tnenieuses vocant ouraga , ncc arbori nec. terrœ uidum suum eommiltit, sed frutiei. Sur quoi il est à propos de remarquer que l’expression grecque n’a pas été fidèlement rendue en latin par Gaza : car, 1° Arisiote ne parle point ici d’arbrisseau (fruticij, mais seulement de plantes basses; ce qui ressemble plus au gramen et à la mousse qu’à des arbrisseaux; 20 Aristote ne dit point que le tetrix fasse de nid sur ces plantes basses, il dit seulement qu il y niche; ce qui peut paroitre la même chose à un littérateur, mais non à un naturaliste, vu qu un oiseau peut nicher, c’està-dire pondre et couver ses œufs sans faire de nid ; et c’est précisément le cas du tetrix, selon Aristote lui-même, qui dit, quelques lignes plus haut, que l’alouette et le tetrix ne déposent point leurs œufs dans des nids, mais qu’ils pondent sur la terre, ainsi (pie tous les oiseaux pesans, et qu ils cachent leurs œufs dans l’herbe drue.
Or ce qu’a dit Aristote du tetrix dans ces deux passages, ainsi rectifiés l’un par l’autre, présente plusieurs indications qui conviennent à notre tétras , dont la femelle 11e fait point de nid , mais dépose ses œufs sur la mousse , et les couvre de feuilles avec grand soin lorsqu’elle est obligée de les quitter. D’ailleurs le nom latin de tetrao , par lequel Pline désigne le coq de bruyere, a un rapport évident avec le nom grec tetrix , sans compter l’analogie qui se trouve entre le nom athénien ourax et le nom composé ourh-hahn , que les Allemands appliquent au même oiseau , analogie qui probablement n est qu’un effet du hasard.
Mais ce qui pourroit jeter quelques doutes sur 1 identité du tetrix d’Aristote avec le tetrao de Pline, c’est que ce dernier, parlant de son tetrao avec quelque détail, ne cite point ce qu’Aristote avoit dit du tetrix ; ce que vraisemblablement il n’eût pas manqué défaire, selon sa coutume, s’il eût regardé son tetrao comme étant le même oiseau que le tetrix d’Aristote ; à moins qu’on ne veuille dire qu’Aristote ayant parlé fort superficiellement du tetrix, Pline n'a pas dû faire grande attention au peu qu’il en avoit dit.
A l’égard du grand tetrax dont parle Athénée (livre IX), ce 11’est certainement pas notre tétras, puisqu’il a des espèces de barbillons charnus et semblables à ceux du coq , lesquels prennent naissance auprès des oreilles et descendent au dessous du bec; caractère absolument étranger au tétras , et qui désigne bien plutôt la méléagride ou
LE TETRAS. 187
poule de Numidie, qui est notre pintade.
Le petit tetrax, dont parle le même auteur, n’est, selon lui, qu’un très-petit oiseau, et, par sa petitesse même, exclu de toute comparaison avec notre tétras , qui est un oiseau de la première grandeur.
A l’égard du tetrax du poète Nemesianus, qui insiste sur sa stupidité , Gesner le regarde comme une espèce d’oularde : mais je lui trouve encore un trait caractérisé de ressemblance avec la méléagride ; ce sont les couleurs de son plumage , dont le fond est gris cendré , semé de taches en forme de gouttes : c’est bien là le plumage de la pintade , appelée par quelques-uns gallina guttata.
Mais, quoiqu’il en soit de toutes ces conjectures , il est hors de doute que les deux espèces de tetrao de Pline sont de vrais tétras ou coqs de bruyère l. Le beau noir lustré de leur plumage, leurs sourcils couleur de feu qui représentent des espèces de flammes dont leurs yeux sont surmontés, leur séjour dans les pays froids et sur les hautes montagnes, la délicatesse de leur chair, sont autant de propriétés qui se rencontrent dans le grand et le petit tétras, et qui ne se trouvent réunies dans aucun autre oiseau : nous apercevons même, dans la description de Pline, les traces d’une singularité qui n’a été connue que par tres-peu de modernes : Moriuntur contumacia , dit cet auteur, spiritu revocato ; ce qui se rapporte à une observation x'emarquable que Friseh a insérée dans l’histoire de cet oiseau. Ce naturaliste n’a\ant point trouvé de langue dans le bec d’un coq de bruyère mort, et lui ayant ouvert le gosier, y retrouva la langue, qui s’y étoit retirée avec toutes ses dépendances; et il faut que cela arrive le plus ordinairement, puisque c’est une opinion commune parmi les chasseurs, que les coqs de bruyère n’ont point de langue : peut-être en est-il de même de cet aigle noir dont Pline fait mention , et de cet oiseau du Brésil dont parle Scaliger, lequel passoit aussi pour n’avoir point de langue, sans doute sur le rapport de quelques vojageurs crédules, ou de chasseurs peu attentifs, qui ne voient presque jamais les animaux que morts ou mourans, et surtout parce qu’aucun observateur ne leur avoit regardé dans le gosier.
L’autre espece de tetrao dont Pline parle au même endroit est beaucoup plus grande, puisqu’elle surpasse l’outarde, et même le vautour, dont elle a le plumage, et qu’elle
1. Le tetrao des hautes montagnes de Crète , vu par Béton , ressemble fort à celui de Pline.
ne le cède qu’à l’autruche ; du reste , c’est un oiseau si pesant qu’il se laisse quelquefois prendre à la main 2. Belon prétend que cette espèce de tetrao n’est point connue des modernes, qui, selon lui, n’ont jamais vu de tétras ou coqs de bruyère plus grands 111 même aussi grands que l’outarde. D’ailleurs, on pourroit douter que l’oiseau désigné dans ce passage de Pline par les noms d 'otis et d 'avis tarda, fût notre outarde, dont la chair est d’un fort bon goût, au lieu que Y avis tarda de Pline éloit un mauvais manger ( damnalas in ci/ns ) : mais on ne doit pas conclure pour cela avec Belon que le grand tétras n’es! autre chose que Yavis tarda , puisque Pline , dans ce même passage, nomme le tétras et Yavis tarda , et qu’il les compare comme des oiseaux d’espèces différentes.
Pour moi , après avoir tout bien pesé , j’aimerois mieux dire , i° que le premier tetrao dont parle Pline, est le tétras de la petite espèce, à qui tout ce qu’il dit en cet endroit est encore plus applicable qu’au grand.
20 Que son grand tetrao est notre grand tétras , et qu’il n’en exagère pas la grosseur en disant qu’il surpasse l’outarde : car j’ai pesé moi-même une grande outarde qui avoit trois pieds trois pouces de l’extrémité du bec à celle des ongles, six pieds et demi de vol, et qui s’est trouvée du poids de douze livres ; or l’on sait et l’on verra bientôt que, parmi les tétras de la grande espèce , il y en a qui pèsent davantage.
Le tétras ou grand coq de bruyère a près de quatre pieds de vol ; son poids est communément de douze à quinze livres : Aldrovande dit qu’il en avoit vu un qui pesoit vingt-trois livres, mais ce sont des livres de Bologne, qui sont seulement de dix onces, en sorte que les vingt-trois ne font pasquinze livres de seize onces. Le coq noir des montagnes de Moscovie, décrit par Albin, et qui n’est autre chose qu’un letras de la grande espèce , pesoit dix livres sans plumes et tout vidé; et le même auteur dit que les Heures de Norwége , qui sont de vrais tétras, sont de la grandeur d’une outarde.
Cet oiseau gratte la terre comme tous les frugivores ; il a le bec fort et tranchant 3
2. Cela est vrai à la lettre du petit tétras, comme on le verra dans l’article suivant.
3. Je ne sais ce que veut dire Longolius , en avançant que cet oiseau a des vestiges de barbillons. Voyez Gesner, page 487. Y auroit-il , parmi les grands tétras, une race ou une espèce qui auroit des barbillons, comme cela a lieu à l’égard des pet ts tétras ? ou bien Longolius ne veut-il parler
LE TETRAS.
la langue pointue , et dans le palais un enfoncement propor lionne au volume de la langue ; les pieds sont aussi très-forts et garnis de plumes par-devant ; le jabot est excessivement grand, mais du reste fait, ainsi que le gésier, à peu près comme dans le coq domestique. La peau du gésier est veloutée à l’endroit de l’adhérence des muscles.
Le tétras vit de feuilles ou de sommités de sapin, de genévrier, de cèdre, de saule, de bouleau, de peuplier blanc, de coudrier, de myrtille , de ronces, de chardon , de pommes de pin, des feuilles et des fleurs du blé sarrasin, de la gesse, de mille-feuille, du pissenlit, du trèfle, de la vesce, et de l’orobe , principalement lorsque ces plantes sont encore tendres; car, lorsque les graines commencent à se former, il ne touche plus aux fleurs, et il se contente des feuilles : il mange aussi, surtout la première année, des mûres sauvages, de la faîne, des œufs de fourmis, etc. On a remarqué, au contraire, que plusieurs autres plantes ne convenoient point à cet oiseau , entre autres la livêelie, l’éclaire, l’hièble, la slramoine, le muguet, le froment, l’ortie, etc.
On a observé, dans le gésier des tétras que l’on a ouverts , de petits cailloux semblables à ceux que l’on voit dans le gésier de la volaille ordinaire ; preuve certaine qu’ils ne se contentent point des feuilles et des fleurs qu’ils prennent sur les arbres , mais qu’ils vivent encore des grains qu’ils trouvent en grattant la terre. Lorsqu’ils mangent trop de baies de genièvre, leur chair, qui est excellente , contracte un mauvais goût ; et, suivant la remarque de Pline, elle ne conserve pas long-temps sa bonne qualité dans les cages et les volières où l’on veut quelquefois les nourrir par curiosité.
La femelle ne diffère du mâle que par la taille et par le plumage, étant plus petite et moins noire: au reste, elle l’emporte sur le mâle par l’agréable variété des couleurs, ce qui n’est point l’ordinaire dans les oiseaux, ni même dans les autres animaux, comme nous l’avons remarqué en faisant l’histoire des quadrupèdes; et selon Willughby, c’est faute d’avoir connu cette exception , que Gesner a fait de la femelle une autre espèce de tétras sous le nom de grygallus major 1 , formé de l’allemand grugelhaln ;
que cl’une certaine disposition de plumes représentant imparfaitement des barbillons, comme il a fait à l’article de la gelinotte? Voyez Gesner, De avibns , page 2?g.
i. Gesner trouve que le nom de grand francolin
de même qu’il a fait aussi une espèce de la femelle du petit tétras, à laquelle il a donné le nom de grygallus minor 2 : cependant Gesner prétend n’avoir établi ses espèces qu’après avoir observé avec grand soin tous les individus, excepté le grygallus minor , et s’être assuré qu’ils avoient des différences bien caractérisées. D’un autre côté, Schwenckfeld , qui étoit à portée des montagnes, et qui avoit examiné souvent et avec beaucoup d’attention le grygallus , assure que c’est la femelle du tétras. Mais il faut avouer que dans cette espèce , et peut-être dans beaucoup d’autres, les couleurs du plumage sont sujettes à de grandes variétés, selon le sexe, l’âge, le climat, et les diverses antres circonstances. Celui que nous avons fait dessiner est un peu huppé. M. Brisson ne parle point de huppe dans sa description; et des deux figures données par Aldrovande, l’une est huppée , et l’autre ne l’est point. Quelques-uns prétendent que le tétras, lorsqu’il est jeune , a beaucoup de blanc dans son plumage, et que ce blanc se perd à mesure qu’il vieillit, au point que c’est un moyen de connoître l’âge de l’oiseau; il semble même que le nombre des pennes de la queue ne soit pas toujours égal , car Linnæus le fixe a dix-huit dans sa Fauna Suecica , et M. Brisson à seize dans son Ornithologie ; et ce qu’il y a de plus singulier, Schwenckfeld, qui avoit vu et examiné beaucoup de ces oiseaux, prétend que, soit dans la grande, soit dans la petite espèce , les femelles ont dix-huit pennes à la queue , et les mâles douze seulement : d’où il suit que toute méthode qui prendra pour caractères spécifiques des différences aussi variables que le sont les couleurs des plumes et même leur nombre , sera sujette au grand inconvénient de multiplier les espèces, je veux dire les espèces nominales, ou plutôt les nouvelles phrases; de surcharger la mémoire des coramencans , de leur donner de fausses idées des choses, et par conséquent de rendre l’étude de la nature plus difficile.
des Alpes conviendroit assez au grygallus major, vu qu’il ne diffère du francolin que par sa taille , étant trois fois plus gros.
2. En effet, Gesner dit positivement que, parmi tous les animaux , il n’est pas une seule espèce où les mâles ne l’emportent sur la femelle par la beauté des couleurs ; à quoi Aldrovande oppose , avec beaucoup de raison, l’exemple des oiseaux de proie, et surtout des éperviers et des faucons, parmi lesquels les femelles non seulement ont le plumage plus beau que les mâles , mais encore surpassent ceux-ci en force et en grosseur, comme il a été remarqué ci-dessus dans l’histoire de ces oiseaux.
IL A (CAUXIÆ IDE, AA (TMTN1K,
Ordre deer GaUinacé s , Genre Tétras . / Cuv ier J
PI. 3ô