‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 97 sur 361 · LE PETIT · texte numérisé non relu

LE PETIT

( apiid nos est) et qu’il s’agit d’un caractère trop frappant pour que l’on puisse s’y méprendre. Or, eit supposant que Turner ne s’est point trompé en effet sur cette crête et sur ces barbillons, et, d’autre part, considérant qu’il ne dit point que sa poule moresque ait la queue fourchue, je serois porté à la regarder comme une autre espèce, ou, si l’on veut , comme une autre race de petit telras , semblable à la première par la grosseur, par le différent plumage du mâle et de la femelle, par les moeurs, le naturel, le goût des mêmes nourritures, etc., mais qui s’en distingue par ses barbillons charnus et par sa queue non fourchue : et ce qui me confirme dans celte idée, c’est que je trouve dans Gesner un oiseau sous le nom de gallus sylvestris , lequel a aussi des barbillons et la queue non fourchue , du reste fort ressemblant au petit tétras; en sorte qu’on peut et qu’on doit , ce me semble , le regarder comme un individu de la même espece que la poule moresque de Turner, d’auiant plus que, dans cette espèce, le mâle porte en Ecosse (d’où l’on avoit envoyé à Gesner la figure de l’oiseau) le nom de coq noir, et la femelle celui de poule grise ; ce qui indique précisément la différence du plumage qui, dans les espèces de tétras, se trouve entre les deux sexes.

Le petit tétras dont il s’agit ici n’est petit que parce qu’on le compare avec le grand tétras : il pese trois à quatre livres, et il 3st encore , après celui-là , le plus grand de fous les oiseaux qu’on appelle coqs de bois.

Il a beaucoup de choses communes avec le grand tétras, sourcils rouges, pieds pattus et sans éperons , doigG dentelés , tache blanche à l’aile, etc. : mais il en différé par deux caractères Irès-apparens ; il est beaucoup moins gros , et il a la queue fourchue, non seulement parce que les pennes ou grandes plumes du milieu sont plus courtes que les extérieures, mais encore parce que celles-ci se recourbent en dehors; de plus, le mâle de cette petite espèce a plus de noir, et un noir plus décidé (pie le mâle de la grande espèce , et il a de plus grands sourcils : j’appelle ainsi cette peau rouge et glanduleuse qu’il a au dessus des yeux; mais la grandeur de ces sourcils est sujette à quelques variations dans les mêmes individus en différens temps, comme nous le verrons plus bas.

La femelle est une fois plus petite que le mâle ; elle a la queue moins fourchue ; et les couleurs de son plumage sont si différentes, que Gesner s’est cru en droit d’en

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former une espèce séparée, qu’il a désignée par le nom de grygallus minor , comme je l’ai remarqué ci-dessus dans l’histoire du grand tétras. Au reste , cette différence de plumage entre les deux sexes ne se décide qu’au bout d’un certain temps : les jeunes mâles sont d’abord de la couleur de leur mère, et conservent cette couleur jusqu’à la première automne; sur la fin de celte saison et pendant l’hiver, ils prennent des nuances de plus en plus foncées, jusqu’à ce qu’ils soient d’un noir bleuâtre, et ils retiennent cette dernière couleur toute leur vie, sans autre changement que ceux que je vais indiquer: i° ils prennent plus de bleu à mesure qu’ils avancent en âge; 2° à trois ans, et non plus tôt , iis prennent une tache blanche sous le bec; 3° lorsqu’ils sont tresvieux , il paroît une autre tache d’un noir varié sous la queue, où auparavant les plumes étoient toutes blanches. Charleton et quelques autres ajoutent qu’il y a d’autant moins de taches blanches à la queue que l’oiseau est plus vieux; en sorle que le nombre plus ou moins grand de ces taches est un indice pour reconnoître son âge.

Les naturalistes qui ont compté assez unanimement vingt-six pennes dans l’aile du pelit telras, ne s’accordent point entre eux sur le nombre des pennes de la queue, et l’on retrouve ici à peu près les mêmes variations dont j’ai parlé au sujet du grand tétras. Sehwenekfeld, qui donne dix-huit pennes à la femelle, n’en accorde que douze au mâle ; Willughby, Albin, M. Rrisson, en assignent seize aux mâles comme aux femelles. Les deux mâles que nous conservons au Cabinet du Roi en ont tous deux dixhuit; savoir, sept grandes de chaque côté, et quatre dans le milieu, beaucoup plus courtes. Ces différences viendroient-elles de ce que le nombre de ces grandes plumes est sujet à varier réellement , ou de ce que ceux qui les ont comptées ont négligé de s’assurer auparavant s’il n’en manquoit aucune dans les sujets soumis à leurs observations? Au reste, le tétras a les ailes courtes, et par conséquent le vol pesant, et on ne le voit jamais s’élever bien haut , ni aller bien loin.

Les mâles et les femelles ont l’ouverture des oreilles fort grande, les doigts unis par une membrane jusqu’à la première articulation, et bordés de dentelures », la chair

i. Unguis medii digiti ex parte interiore in aciem tenualus : expression un peu louclie de Willugliby ; car si cela signifie que l’ongle du doigt du milieu est tranchant du côté intérieur, nous avons vérifié, sur 1 oiseau même, que le côté extérieur et le

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blanche et (le facile digestion ; la langue molle, un peu hérissée de petites pointes, et non divisée ; sous la langue une substance glanduleuse ; dans le palais une cavité qui répond exactement aux dimensions de la langue, le jabot très-grand, le tube intestinal long de cinquante et un pouces, et les appendices du cæcum de vingt-quatre. Ces appendices sont sillonnées de six stries ou cannelures.

La différence qui se trouve entre les femelles et les mâles ne se borne pas à la superficie; elle pénètre jusqu’à l’organisation intérieure. Le docteur Waygand a observé que l’os du sternum dans les mâles, étant regardé à la lumière, paroissoit semé d’un nombre prodigieux de petites ramifications de couleur rouge, lesquelles se croisant et se recroisant en mille manières et dans toutes sortes de directions, formoient un réseau très-curieux et très-singulier; au lieu que , dans les femelles , le même os n’a que peu ou point de ces ramifications : il est aussi plus petit et d’une couleur blanchâtre.

Cet oiseau vole le plus souvent en troupe, et se perche sur les arbres à peu près comme le faisan. Il mue en été, et il se cache alors dans des lieux fourrés ou dans des endroits marécageux. Il se nourrit principalement de feuilles et de boutons de bouleau , et de baies de bruyère , d’où lui est venu son nom françois coq de bruyère, et son nom allemand birkehan , qui signifie coq de bouleau.

Il vit aussi de chatons de coudrier, de blé, et d’autres graines; l’automne il se rabat sur les glands, les mûres de ronces, les boutons d’aune, les pommes de pin, les baies de myrtille {yitis ldæa ), de iusain ou bonnet de prêtre : enfin l’hiver il se réfugie dans les grands bois , où il est réduit aux baies de genièvre , ou à chercher sous la neige celles de Xoxycoccos ou canneberge , appelé vulgairement coussinet de marais ; quelquefois même il ne mange rien du tout pendant les deux ou trois mois du plus grand hiver; car on prétend qu’en Nonvége il passe cette saison rigoureuse sous la neige, engourdi, sans mouvement, et sans prendre aucune nourriture 1 , comme font,

coté intérieur de cet ongle sont également tranclians , et de plus cet ongle ne diffère que très-peu et même point du tout des autres par ce caractère tranchant j ainsi cette observation de "Willughby nous paroît mal fondée.

i. Les auteurs de la Zoologie britannique avoient remarqué que les perdrix blanches qui passent l’hiver dans la neige avoient les pieds mieux garnis de plumes que les deux espèces de tétras qui savent se mettre à l’abri dans les forêts épaisses ; mais , si les tétras passent l’hiver sous la neige, que de-

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dans nos pays plus tempérés , les chauvesouris, les loirs, les lérots , les muscardins, les hérissons , et les marmottes , et (si le fait est vrai ) sans doute à peu près pour les mêmes causes 2.

On trouve de ces oiseaux au nord de l’Angleterre et de l’Écosse, dans les parties montueuses; en Nonvége et dans les provinces septentrionales de la Suede; aux environs de Cologne; dans les Alpes suisses; dans le Eugey, où ils s’appellent grianols , selon M. Hébert; en Podolie , en Lithuanie, en Samogitie, et surtout en Volhynie et dans l’Ukraine , qui comprend les palalinats de Kiovie et de Braslaw, où un noble Polonais en prit un jour cent trente paires d’un seul coup de filet , dit Rzaczynski , près du village de Kusmince. Nous verrons plus bas la manière dont la chasse du tétras se fait en Courlande. Ces oiseaux ne s’accoutument pas facilement à un autre climat, ni à l’état de domesticité ; presque tous ceux que M. le maréchal de Saxe avoit fait venir de Suède dans sa ménagerie de Chambord y sont morts de langueur et sans se perpétuer:

Le tétras entre en amour dans le temps où les saules commencent à pousser, c’est-àdire sur la fin de l’hiver, ce que les chasseurs savent bien reconnoître à la liquidité de ses excrémens : c’est alors qu’on voit chaque jour les mâles se rassembler dès le matin, au nombre de cent ou plus, dans quelque lieu élevé, tranquille, environné de marais, couvert de bruyère, etc., qu’ils ont choisi pour le lieu de leur rendez-vous habituel. Là ils s’attaquent , ils s’entre-battent avec fureur, jusqu’à ce que les plus foibles aient été mis en fuite ; après quoi les vainqueurs se promènent sur un tronc d’arbre , ou sur l’endroit le plus élevé du terrain, l’œil en feu , les sourcils gonflés, les plumes

vient cette belle cause finale, ou plutôt que deviennent tous les raisonnemens de ce genre lorsqu’on les examine avec les yeux de la philosophie ?

2. Voyez les volumes des Quadrupèdes , à chacun des articles cités, où j’indique la vraie cause de l’engourdissement de ces animaux. Celui du tétras pendant l’hiver me rappelle ce que l’on trouve dans le livre De mirabilibus , attribué à Aristote , au sujet de certains oiseaux du royaume de l'ont , qui éloient en hiver dans un tel état de torpeur, qu’on pouvoit les plumer, les dresser, et même les mettre à la broche sans qu’ils le sentissent , cl qu’on ne pouvoit les réveiller qu’en les faisant rôtir; en retranchant de ce fait ce qu’il y a de ridicule pour le rendre mervei lieux , il se réduit à un engourdissement semblable à celui des tétras et des marmottes , qui suspend toutes les fonctions des sens externes , et ne cesse que par l’action de la chaleur.

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