SECONDE EXPÉRIENCE
Dans le même terrain oùj’avois fait couper l’arbre qui m’a servi à l’expérience précédente, j’en aifait abattre un presque semblable au premier ; il étoit seulement un peu plus élevé quoiqu’un peu moins gros : sa tige étoit assez droite ; mais elle laissoit paroître plusieurs petites branches de la grosseur d’un doigt dans la partie supérieure, et à la hauteur de dix-sept pieds elle se divisoit en deux grosses branches: j’ai fait tirer de cet arbre deux solives de huit pieds de longueur sur quatre pouces d’équarrissage, et je les ai fait rompre deux jours après, c’est-à-dire immédiatement après qu’on les eut traivailléeset réduites à ia juste mesure. La pre-
mière solive, qui provenoit du pied de l’aibre, pesoit 68 livres; et la seconde tirée delà partie supérieure de la tige, ne pesoit que 63 livres. On chargea cette première solive en quinze minutes ; elle plia dans son milieu do trois pouces neuf lignes avant que d’éclater ; dès qu’elle eut éclaté, on cessa de charger; la solive continua d’éclater pendant dix minutes, elle baissa dans son milieu de huit pouces, après quoi elle rompit, en faisant beaucoup de bruit, sous le poids de 4600 livres. La seconde solive fut chargée en treize minutes; elle plia de quatre pouces huit lignes avant que d’éclater ; et après ce premier éclat , qui se fit à trois pieds deux pouces du milieu, elle baissa de onze pouces en six minutes , et rompit au bout de ce temps sous la charge de 45oo livres.
TROISIÈME EXPÉRIENCE
Le même jour je fis abattre un troisième chêne voisin des deux autres, et j’en fis scier la lige par le milieu ; on en tira deux solives de neuf pieds de longueur chacune sur quatre pouces d’équarrissage ; celle du pied pesoit 77 livres, et celle du sommet 71 livres; et les ayant fait mettre à l’épreuve , la première fut chargée en quatorze minutes; elle plia de quatre pouces dix lignes avant que d’éclaier, et ensuite elle baissa de sept pouces et demi, et rompit sous la charge de 4100 livres; celle du dessus de la tige, qui fut chargée en douze minutes, plia de cinq pouces et demi, et éclata, ensuite elle baissa jusqu’à neuf pouces , et rompit net sous la charge de 3g5o livres.
Ces expériences font voir que le bois du pied d’un arbre est plus pesant que le bois du haut de la tige; elles apprennent aussi que le bois du pied est plus fort et moins flexible que celui du sommet.
QUATRIÈME EXPÉRIENCE
J’ai choisi dans le même canton où j’avois déjà pris les arbres qui m’ont servi aux expériences précédentes deux chênes de même espèce, de même grosseur, et à peu près semblables en tout; leur tige avoit trois pieds de tour, et n’avoil guère que onze à douze pieds de hauteur jusqu’aux premières branches : je les fis équarrir et travailler tous deux en même temps, et on' lira de chacun une solive de dix pieds de longueursur quatre pouces d’équarrissage ; l’une de
PREMIER
ces solives pesoit 84 livres, et l’autre 82; la première rompit sous la charge de 3625 livres, et la seconde sous celle de 36oo livres. Je dois observer ici qu’on employa un temps égal à les charger, et qu’elles éclatèrent toutes deux au bout de quinze minutes; la plus légère plia un peu plus que l’autre, c’est-à-dire de six pouces et demi, et l’autre de cinq pouces dix lignes.
CINQUIÈME EXPÉRIENCE
J’ai fait abattre, dans le même endroit, deux autres chênes de deux pieds dix à onze pouces de grosseur, et d’environ quinze pieds de tige; j’en ai fait tirer deux solives de douze pieds de longueur et de quatre pouces d'équarrissage : la première pesoit 100 livres , et la seconde 98; la plus pesante a rompu sous la charge de 3o5o livres, et l' autre sous celle de 2925 livres, après avoir plié dans leur milieu, la première jusqu'à sept et la seconde jusqu’à huit pouces.
Voilà toutes les expériences que j’ai faites sur des sohves de quatre pouces d’équarrissage ; je n’ai pas voulu aller au delà de la longueur de douze pieds, parce que, dans l’usage ordinaire, les constructeurs et les charpentiers n’emploient que très-rarement des solives de douze pieds sur quatre pouces d’équanssage , et qu'il n’arrive jamais qu’ils se servent de pièces de quatorze ou quinze pieds de longueur et de quatre pouces de grosseur seulement.
En comparant les différentes pesanteurs des solives employées à faire les expériences ci-dessus, on trouve, par la première de ces expériences , que le pied cube de ce bois pesoit 74 livres 4/7, par la seconde, 73 livres 6/8; par la troisième, 74; par ia quatrième, 74 7/10 ; et par la cinquième, 74 1/4; ce qui marque que le pied cube de ce bois pesoit en nombre moyen 74 livres 3/xo.
En comparant les différentes charges des pièces avec leur longueur, on trouve que les pièces de sept pieds de longueur supportent 53 1 3 livres; celles de huit pieds, 455o; celles de neuf pieds, 4025 ; celles de dix pieds, 36x2; et celles de douze pieds, 2987 livres : au lieu que, par les réglés ordinaires de la mécanique, celles de sept pieds ayant supporté 53 13 livres, celles de huit pieds auroient dû supporter 4649 livres; celles de neuf pieds, 4121; celles de dix pieds , 37 1 9 ; et celles de douze pieds , 3099 livres; d’où l’on peut déjà soupçonner que la force du bois décroît plus qu’en raison inverse de sa longueur. Comme il me pa-
MÉMOTRE. 395
roissoit important d’acquérir une certitude entière sur ce fait, j’ai entrepris de faire les expériences suivantes sur des solives de cinq pouces d’équarrissage, et de toutes longueurs , depuis sept pieds jusqu’à vingthuit.
SIXIÈME EXPÉRIENCE
Comme je m’étois astreint à prendre dans le même terrain tous les arbres que je destinois à mes expériences, je fus obligé de me borner à des pièces de vingt-huit pieds de longueur : n’ayant pu trouver dans ce canton des chênes plus élevés, j’en ai choisi deux dont la tige avoit vingt- huit pieds sans grosses branches, et qui en tout avoient plus de quarante-cinq à cinquanie pieds de hauteur; ces chênes avoient à peu près cinq pieds de tour au pied. Je les ai fait abattre le 14 mars 1740, et, les ayant fait amener le même jour, je les ai fait équarrir le lendemain : on tira de chaque arbre une solive de vingt-huit pieds de longueur sur cinq pouces d’équarrissage. Je les examinai avec attention pour reconnoître s’il n’y auroit pas quelques nœuds ou quelque défaut de bois vers le milieu ; et je trouvai que ces deux longues pièces étoient fort saines : ia première pesoit 364 livres, et la seconde 36o. Je fis charger la plus pesante avec un équipage léger : 011 commença à deux heures cinquante-cinq minutes; a trois heures, c’està-dire au bout de cinq minutes, elle avoit déjà plié de trois pouces dans son milieu, quoiqu’dl ne fût encore chargée que de 5oo livres ; à trois heures cinq minutes , elle avoit plié de sept pouces, et elle étoit chargée de 1000 livres; à trois heures dix minutes, elle avoit plié de quatorze pouces sous la charge de i5oo livres ; enfin à trois heures douze à treize minutes, elle avoit plié de dix-huit ponces, et elle étoit chargée de 1800 livres. Dans cet instant la pièce éclata violemment; elle continua d’éclater pendant quatorze minutes, et baissa de vingt-cinq pouces, après quoi elle rompit net au milieu sous la dite charge de 1800 livres. La seconde pièce fut chargée de celte façon : on commença à quatre heures cinq minutes : on la chargea d’abord de 5oo livres; en cinq minutes elle avoit plié de cinq pouces; dans les cinq minutes suivantes on la chargea encore de 5o o livres, elle avoit plié de onze pouces et demi; au bout de cinq autres minutes, elle avoit plié de dix-huit pouces et demi sous la charge de i5oo livres; deux minutes après elle éclata sous celle de 1700 livres, et , dans ce moment , elle avoit plié de vingt-
296 EXPERIENCES SUR LES VÉGÉTAUX
deux pouces. On cessa de la charger ; elle continua d’éclater pendant six minutes , et baissa jusqu’à vingt-huit pouces avant que de rompre entièrement sous cette charge de 1750 livres.
SEPTIÈME EXPÉRIENCE
Comme la plus pesante des deux pièces de l’expérience précédente avoit rompu net dans son milieu , et que le bois n’étoit point éclaté ni fendu dans les parties voisines de la rupture, je pensai que les deux morceaux de cette pièce rompue pourroient me servir pour faire des expériences sur la longueur de quatorze pieds : je prévoyois que la partie supérieure de cette pièce pèseroit moins et romproit plus aisément que l’autre morceau qui provenoit de la partie inférieuredu tronc; mais en même temps je voyois bien qu’en prenant le terme moyen entre les résistances de ces deux solives j’aurois un résultat qui ne s’éloigneroit pas de la résistance réelle d’une pièce de quatorze pieds, prise dans un arbre de cette hauteur ou environ. J’ai donc fait scier le reste des libres qui unissoient encore les deux parties ; celle qui venoit du pied de l’arbre se trouva peser i85 livres, et celle du sommet 178 livres 1/2. La première fut chargée d’un millier dans les cinq premières minutes , elle n’avoit pas plié sensiblement sous cette charge ; on l’augmenta d’un second millier de livres dans les cinq minutes suivantes, ce poids de deux milliers la fit plier d’un pouce dans son milieu; un troisième millier en cinq autres minutes la fit plier en tout de deux pouces; un quatrième millier la fit plier jusqu’à trois pouces et demi; et un cinquième millier jusqu’à cinq pouces et demi : on alloit continuer à la charger ; mais, après avoir ajouté 200 aux cinq milliers dont elle étoit chargée, il se fît-un éclat à une des arêtes inférieures; on discontinua de charger, les éclats continuèrent, et la pièce baissa dans le milieu jusqu’à dix pouces avant cpie de rompre entièrement sous cette charge de 525o livres; elle avoit supporté tout ce poids pendant quarante-une minutes.
On chargea la seconde pièce comme on avoit chargé la première, c’est-à-dire d’un millier par cinq minutes : le premier millier la fit plier de trois lignes; le second, d’un pouce quatre lignes; le troisième, de trois pouces, le quatrième, de cinq pouces neuf lignes : on ehargeoit le cinquième millier, lorsque la pièce éclata tout à coup sous la charge de 4680 livres; elle avoit plié de huit pouces. Après ce premier éclat , on cessa de
charger ; la pièce continua d’éclater pendant une demi-heure, et elle baissa jusqu’à treize pouces avant que de rompre entièrement sous cette charge de 465o livres.
La première pièce, qui provenoit du pied de l’arbre, avoit porté 525o livres; et la seconde, qui venoitdu sommet, 465o livres: cette différence me parut trop grande pour statuer sur cette expérience; c’est pourquoi je crus qu’il falloit réitérer, et je me servis de la seconde pièce de vingt-huit pieds de la sixième expérience. Elle avoit rompu en éclatant à deux pieds du milieu , du côté de la partie supérieure de la lige : mais la partie inférieure ne paroissoit pas avoir beaucoup souffert de la rupture; elle étoit seulement fendue de quatre à cinq pieds de longueur , et la fente, qui n’avoit pas un quart de ligne d’ouverture, pénétroit jusqu’à la moitié ou environ de l’épaisseur de la pièce. Je résolus , malgré ce petit défaut, de la mettre à l’épreuve ; je la pesai , et je trouvai qu’elle pesoit i83 livres. Je la fis charger comme les précédentes ; on commença à midi vingt minutes : le premier millier la fit plier de près d’un pouce ; le second , de deux pouces dix lignes; le troisième, de cinq pouces trois lignes; et un poids de 100 livres ajouté aux trois milliers la fit éclater avec grande force: l’éclat fut rejoindre la fente occasionée par la première rupture, et la pièce baissa de quinze pouces avant que de rompre entièrement sous cette charge de 3i5o livres. Celte expérience m’apprit à me défier beaucoup des pièces qui avoient été rompues ou chargées auparavant; car il se trouve ici une différence de près de deux milliers sur cinq dans la charge, et cette différence 11e doit être attribuée qu’à la fente de la première rupture qui avoit affoibli la pièce.
Étant donc encore moins satisfait après cette troisième épreuve que je ne l’étois après les deux premières , je cherchai dans le même terrain deux arbres dont la tige pût me fournir deux solives de la meme longueur de quatorze pieds sur cinq pouces d’équarrissage ; et les ayant fait couper le 17 mars, je les fis rompre le 19 du même mois : l’une des pièces pesoit 178 livres, et l’autre 176. Elles se trouvèrent heureusement fort saines et sans aucun défaut apparent ou caché. La première ne plia point sous le premier millier; elle plia d’un pouce sous le second , de deux pouces et demi sous le troisième, de quatre pouces et demi sous le quatrième, et de sept pouces un quart sous le cinquième. O11 la chargea encore de 400 livres, après quoi elle fit un éclat vio-
PREMIER MÉMOIRE
lent, et continua d’éclater pendant vingt et une minutes : elle baissa jusqu’à treize pouces, et rompit enfin sous la charge de 5400 livres. La seconde plia un peu sous le premier millier; elle plia d’un pouce trois lignes sous le second , de trois pouces sous le troisième, de cinq pouces sous le quatrième, et de près de huit pouces sous le cinquième: 200 livres de plus la firent éclater. Elle continua à faire du bruit et à baisser pendant dix-huit minutes, et rompit au bout de ce temps sous la charge de 5a 00 livres. Ces deux dernières expériences me satisfirent pleinement, et je fus alors convaincu que les pièces de quatorze pieds de longueur sur cinq pouces d’équarrissage peuvent porter au moins cinq milliers, tandis que, par la loi du levier, elles n’auroient dû porter que le double des pièces de vingt-huit pieds, c’est-à-dire 36oo livres ou environ.
HUITIÈME EXPÉRIENCE
J’avois fait abattre le même jour deux autres chênes dont la tige avoit environ seize à dix-sept pieds de hauteur sans branches, et j’avois fait scier ces arbres en deux parties égales; cela me donna quatre solives de sept pieds de longueur sur cinq pouces d’équarrissage. De ces quatre solives, je fus obligé d’en rebuter une qui provenoit de la partie inférieure de l’un de ces arbres , à cause d’une tare assez considérable , c’étoit un ancien coup de cognée que cet arbre avoit reçu dans sa jeunesse, à trois pieds et demi au dessus de terre. Cette blessure s’étoit recouverte avec le temps ; mais la cicatrice n’étoit pas réunie et subsistoit en entier, ce qui faisoit un défaut très-considérable. Je jugeai donc que cette pièce devoit être rejetée. Les trois autres éloient assez saines et n’a voient aucun défaut; l’une provenoit du pied, et les deux autres du sommet des arbres : la différence de leur poids le marquoit assez; car celle qui venoit du pied pesoit 94 livres, et des deux autres i’une pesoit 90 livres, et l’autre 88 livres et demie. Je les fis rompre toutes trois le même jour 19 mars. On employa près d’une heure pour charger la première; d’abord on la chargeoit de deux milliers par cinq minutes. On se servit d’un gros équipage qui pesoit seul 25oo livres. Au bout de quinze minutes, elle étoit chargée de sept milliers; elle n’a voit encore plié que de cinq lignes. Comme la difficulté de charger augmentoit, on ne put, dans les cinq minutes suivantes, la charger que de x5oo livres; elle avoit plié de neuf lignes. Mille livres qu’on mit ensuite
dans les cinq minutes suivantes la firent plier d’un pouce trois lignes; mille autres livres en cinq minutes l’amenèrent à un pouce onze lignes. O11 continuoit de charger; mais la pièce éclata tout à coup et très-violemment. sous la charge de 11770 livres. Elle continua d’éclater avec une grande violence pendant dix minutes, baissa jusqu’à trois pouces sept lignes, et rompit net au milieu.
La seconde pièce, qui pesoit 90 livres, fut chargée comme la première; elle plia plus aisément, et rompit au bout de trentecinq minutes sous la charge de r 09.50 livres : mais il y avoit un petit nœud à la surface inférieure qui avoit contribué à la faire rompre.
La troisième pièce, qui ne pesoit que 88 livres et demie, ayant été chargée en cinquante-trois minutes, rompit sous la charge de 11275 livres. J’observai qu’elle avoit encore plus plié que les deux autres; mais on manqua de marquer exactement les quantités dont ces deux dernières pièces plièrent à mesure qu’on les chargeoit. Par ces trois épreuves il est aisé de voir que la force d’une pièce de bois de sept pieds de longueur, qui ne devroit être que quadruple de la force d’une pièce de bois de 28 pieds, est à peu près sextuple.
NEUVIÈME EXPÉRIENCE
Pour suivre plus loin ces épreuves, et m’assurer de cette augmentation de force en détail et dans toutes les longueurs des pièces de bois, j’ai fait abattre, toujours dans îe même canton , deux chênes fort lisses , dont la tige portoit plus de vingt-cinq pieds sans aucune grosse branche; j’en ai fait tirer deux solives de vingt-quatre pieds de longueur sur cinq pouces d’équarrissage : ces deux pièces étoierit fort saines et d’un bois liant qui se travailloit avec facilité. La première pesoit 3xo livres, et la seconde n’en pesoit que 307. Je les fis charger avec un petit équipage de 5oo livres par cinq minutes. La première a plié de deux pouces sous une charge de 5oo livres , de quatre pouces et demi sous celle d’un millier, de sept pouces et demi sous i5oo livres, et de près de onze pouces sous 2000 livres ; la pièce éclata sous 2200, et rompit au bout de cinq minutes après avoir baissé jusqu’à quinze pouces. La seconde pièce plia de trois pouces , six pouces, neuf pouces et demi, treize pouces, sous les charges successives et accumulées de 5oo, rooo, i5oo,et20oo livres, et rompit sous 2125 livres après avoir baissé jusqu’à seize pouces.
208 expériences sur les végétaux.
DIXIÈME EXPÉRIENCE
Il me falloit deux pièces de douze pieds de longueur sur cinq pouces d’équarrissage, pour comparer leur force avec celle des pièces de vingt-quatre pieds de l’expérience précédente; j’ai choisi pour cela deux arbres qui étoient à la vérité un peu trop gros, mais que j’ai été obligé d’employer faute d’autres. Je les ai fait abattre le même jour avec huit autres arbres; savoir, deux de vingt-deux pieds, deux de vingt, et quatre de douze à treize pieds de hauteur. J’ai fait travailler le lendemain ces deux premiers arbres, et en ayant fait tirer deux solives de douze pieds de longueur sur cinq pouces d’équarrissage, j’ai été un peu surpris de trouver que l’une des solives pesoit 157 livres, et que l’autre ne pesoit que r 3 8 livres. Je n’avois pas encore trouvé d’aussi grandes différences, même à beaucoup près, dans le poids de deux pièces semblables; je pensai d’abord, malgré l’examen que j’en avois fait, que l’une des pièces étoit trop forte et l’autre trop foible d’équarrissage : mais les ayant bien mesurées partout avec un troussequin de menuisier, et ensuite avec un compas courbe, je reconnus qu’elles étoient parfaitement égales; et comme elles étoient saines et sans aucun défaut, je ne laissai pas de les faire rompre toutes deux , pour reconnoître ce que cette différence de poids produiroit. On les chargea toutes deux de la même façon, c’est-à-dire d’un millier en cinq minutes. La plus pesante plia de 1/4, 3/4, 1 1/2, 2 3/4, 4, 5 pouces et demi dans les cinq, dix, quinze, vingt, vingt-cinq, et trente minutes qu’on employa à la charger, et elle éclata sous la charge de 6o5o livres , après avoir baissé jusqu’à treize pouces avant que de rompre absolument. La moins pesante des deux pièces plia de 4/5, 1,2, 3 1/2, 5 1/4, dans les cinq, dix, quinze, vingt, et vingt-cinq minutes, et elle éclata sous (a charge de 5225 livres, sous laquelle, au bout de sept à huit minutes, elle rompit entièrement. On voit que la différence est ici à peu près aussi grande dans les charges que dans les poids , et que la pièce légère étoit très-foible. Pour lever les doutes que j’avois sur cette expérience, je fis tout de suite travailler à un autre arbre de treize pieds de longueur, et j’en fis tirer une solive de douze pieds de longueur sur cinq pouces d équarrissage. Elle se trouva peser i54 livres, et elle éclata après avoir plié de cinq pouces neuf ligues sous la charge de 6100 livres. Cela me fit voir que les pièces
de douze pieds sur cinq pouces peuvent supporter environ 6000 livres, tandis que les pièces de vingt-quatre pieds ne portent que 2200; ce qui fait un poids beaucoup plus fort que le double de 2200 qu’elles auraient dù porter par la loi du levier. Il me resloit, pour me satisfaire sur toutes les circonstances de cette expérience , à trouver pourquoi , dans un même terrain, il se trouve quelquefois des arbres dont le bois est si différent en pesanteur et en résistance; j’allai, pour le découvrir, visiter le lieu , et ayant sondé le terrain auprès du tronc de l’arbre qui avoit fourni la pièce légère, je reconnus qu’il y avoit un peu d’humidité qui séjournoit au pied de cet arbre par la pente naluturelle du lieu, et j’attribuai la foiblesse de ce bois au terrain humide où il avoit crû ; car je ne m’aperçus pas que la terre fût d’une qualité différente; et ayant sondé dans plusieurs endroits, je trouvai partout une terre semblable. On verra, par l'expérience suivante, que les différens terrains produisent des bois qui sont quelquefois de pesanteur et de force encore plus inégales.
ONZIÈME EXPÉRIENCE
J’ai choisi dans le même terrain où je prenois tous les arbres qui me servoient à faire mes expériences, un arbre à peu près de la même grosseur que ceux de l’expérience neuvième , et en même temps j’ai cherché un autre arbre à peu près semblable au premier dans un terrain différent. La terre est forte et mêlée de glaise dans le premier terrain, et dans le second ce n’est qu’un sable presque sans aucun mélange de terre. J’ai fait tirer de chacun de ces arbres une solive de vingt-deux pieds sur cinq pouces d’équarrissage. La première solive, qui venoit du terrain fort, pesoit 281 livres; l’autre, qui venoit du terrain sablonneux, ne pesoit que 232 livres : ce qui fait une différence de près d’un sixième dans le poids. Ayant mis à l’épreuve la plus pesante de ces deux pièces, elle plia de onze pouces trois lignes avant que d’éclater, et elle baissa jusqu’à dix-neuf pouces avant que de rompre absolument; elle supporta pendant dix-huit minutes une charge de 2965 livres : mais la seconde pièce, qui venoit du terrain sablonneux , ne plia que de cinq pouces avant que d’éclater, et ne baissa que de huit pouces et demi dans son milieu, et elle rompit au bout de trois minutes sous la charge Je 235o livres; ce qui fait une différence de plus d’un cinquième dans la charge. Je rapporterai dans la suite quelques autres expé
PREMIER MÉMOIRE
riencfcj* à ce sujet. Mais revenons à notre échelle tles résistances suivant les différentes longueurs.
DOUZIÈME EXPÉRIENCE
De deux solives de vingt pieds de longueur sur cinq pouces d’équarrissage , prises dans le même terrain , et mises à l’épreuve le môme jour, la première, qui pesoit 263 livres, supporta pendant dix minutes une charge de 3275 livres, et ne rompit qu’après avoir plié dans son milieu de seize pouces deux lignes; la seconde solive, qui pesoit 259 livres, supporta pendant huit minutes une charge de 3275 livres, et rompit après avoir plié de vingt pouces et demi.
TREIZIÈME EXPÉRIENCE
J’ai ensuite fait faire trois solives de dix pieds de longueur et du même équarrissage de cinq pouces. La première pesoit i32 livres, et a rompu sous la charge de 7225 livres au bout de vingt minutes, et après avoir baissé de sept pouces et demi. La seconde pesoit i3o livres; elle a rompu après vingt minutes sous la charge de 7050 livres; elle a baissé de six pouces neuf lignes. La troisième pesoit 128 livres et demie; elle a rompu sous la charge de 7x00 livres, après avoir baissé de huit pouees sept lignes, et cela au bout de dix-huit minutes.
En comparant cette expérience avec la précédente, on voit que les pièces de vingt pieds sur cinq pouces d’équarrissage peuvent porter une charge de 3225 livres, et celles de dix pieds de longueur et du même équarrissage de cinq pouces une charge de 7x25 livres, au lieu que, par les règles de la mécanique, elles 11’auroient dù porter que 645o.
QUATORZIÈME EXPÉRIENCE
Ayant mis à l’épreuve deux solives de dix-huit pieds de longueur sur cinq pouces d’équarrissage, j'ai trouvé que la première pesoit &3a livres, et qu’elle a supporté pendant onze minutes une charge de 375o livres après avoir baissé de dix -sept pouces, et que la secoude, qui pesoit 23 1 livres, a supporté une charge de 365o livres pendant dix minutes , et n’a rompu qu’aprés avoir baissé de quinze pouces.
QUINZIÈME EXPÉRIENCE
Ayant de même mis à l’épreuve trois solives de neuf pieds de longueur sur cinq pouces d’équarrissage, j’ai trouvé que la première, qui pesoit 118 livres, a porté
pendant cinquante-huit minutes une charge de 8400 livres, après avoir plié, dans son milieu, de six pouces; la seconde, qui pesoit 116 livres, a supporté pendant quarante-six minutes une charge de 8325 livres, après avoir plié, dans son milieu, de cinq pouces quatre lignes; et la troisième, qui pesoit n5 livres, a supporté pendant quarante minutes une charge de 8200 livres , et elle a plié de cinq pouces dans son milieu.
Comparant cette expérience avec la précédente, on voit que les pièces de dix-huit pieds de longueur sur cinq pouces d’équarrissage portent 3700 livres, et que celles de neuf pieds portent 83o8 livres i/3, au lieu qu’elles n’auroient dû porter, selon les règles du levier, que 740-0 livres.
SEIZIÈME EXPÉRIENCE
Enfin ayant mis à l’épreuve deux solives de seize pieds de longueur sur cinq pouces d’équarrissage, la première, qui pesoit 209 livres, a porté pendant dix - sept minutes une charge de 4425 livres, et elle a rompu après avoir baissé de seize pouces; la seconde, qui pesoit 2o5 livres, a porté pendant quinze minutes une charge de 4275 livres , et elle a rompu après avoir baissé de douzes pouces et demi.
DIX -SEPTIÈME EXPÉRIENCE
Et avant mis à l’épreuve deux solives de huit pieds de longueur sur cinq pouces d’équarrissage, la première, qui pesoit 104 li\res, porta pendant quarante minutes une charge de 9900 livres, et rompit après avoir baissé de cinq pouces; la seconde, qui pesoit X02 livres, porta pendant trente-neuf minutes une charge de 9675 livres, et rompit après avoir plié de quatre pouces sept lignes.
Comparant cette expérience avec la précédente , on voit que la charge moyenne des pièces de seize pieds de longueur sur cinq pouces d’équarrissage est 435o livres , et que celle des pièces de huit pieds et du même équarrissage est 9787 1/4, au lieu que, par la règle du levier, elle devroit être de 8700 livres.
Il résulte de toutes ces expériences que la résistance du bois n’est point en raison inverse de sa longueur, comme on l’a cru jusqu’ici , mais que cette résistance décroit très-considérablement à mesure que la longueur des pièces augmente, ou, si l’on veut, qu’elle augmente beaucoup à mesure que cette longueur diminue. Il n’y a qu’à jeter
3oo EXPÉRIENCES SUR
les yeux sur la table ci-après pour s’en convaincre : on voit que la charge d’une pièce de dix pieds est le double et un neuvième de celle d’une pièce de vingt pieds ; que la charge d’une fîièce de neuf pieds est le double et environ le huitième de celle d’une pièce de dix - huit pieds ; que la charge d’une pièce de huit pieds est le double et le huitième presque juste de celle d’une pièce de seize pieds; que la charge d’une pièce de sept pieds est le double et beaucoup plus d’un huitième de celle de quatorze pieds : de sorte qu’à mesure que la longueur des pièces diminue la résistance augmente, et cette augmentation de résistance croît de plus en plus.
On peut objecter ici que cette règle de l’augmentation de la résistance qui croît de plus eu plus, à mesure que les pièces sont moins longues , ne s’observe pas au delà de la longueur de vingt pieds , et que les expériences rapportées ci-dessus sur des pièces de vingt-quatre et de vingt-huit pieds prouvent que la résistance du bois augmente plus dans une pièce de quatorze pieds, comparée à une pièce de vingt -huit, que dans une pièce de sept pieds , comparée à une pièce de quatorze; et que de même cette résistance augmente plus que la règle ne le demande dans une pièce de douze pieds, comparée à une pièce de vingt - quatre pieds : mais il n’y a rien là qui se contrarie , et cela n’arrive ainsi que par un effet bien naturel ; c’est que la pièce de vingt -huit pieds et celle de vingt- quatre pieds, qui n’ont que cinq pouces d'équarrissage , sont trop disproportionnées dans leurs dimensions, et que le poids de la pièce même est une partie considérable du poids total qu’il faut pour la rompre; car il ne faut que 1775 livres pour rompre une pièce de vingt-huit pieds , et cette pièce pèse 362 livres. O11 voit bien que le poids de la pièce devient dans ce cas une partie considérable de la charge qui la fait rompre; et d’ailleurs ces ongues pièces minces pliant beaucoup avant de rompre, les plus petits défauts du bois, et surtout le fil tranché, contribuent beaucoup plus à la rupture.
U seroit aisé de faire voir qu’une pièce pourroit rompre par son propre poids , et que la longueur qu’il faudroit supposer à cette pièce , proportionnellement à sa grosseur, n’est pas à beaucoup près aussi grande qu’on pourroit l’imaginer. Par exemple , en partant du fait acquis par les expériences ci-dessus , que la charge d’une pièce de sept