QUATRIÈME
venons d’avancer , et nous commencerons par une expérience que M. de Buffon a fait exécuter en grand dans ses bois, qui sont situés près de Montbard en Bourgogne.
Il a fait couper , dans le courant de l’hiver 1734, un bois taillis de sept à huit arpens, situé dans un lieu sec, sur un terrain plat , bien découvert , et environné de tous côtés de terres labourables. Il a laissé dans ce même bois plusieurs petits bouquets carrés sans les abattre, et qui étoient orientés de façon que chaque face regardoit exactement le midi , le nord , le levant , et le couchant. Après avoir bien fait nettoyer la coupe , il a observé avec soin, au printemps, l’accroissement du jeune bourgeon , principalement autour des bouquets réservés : au 20 avril il avoit poussé sensiblement dans les endroits exposés au midi, et qui, par conséquent , étoient à l’abri du vent du nord par les bouquets ; c’est donc en cet endroit que les bourgeons poussèrent les premiers et parurent les plus vigoureux. Ceux qui étoient à l’exposition du levant parurent ensuite , puis ceux de l’exposition du couchant, et enfin ceux de l’exposition du nord.
Le 28 avril , la gelée se fit sentir très-vivcment le matin par un vent de nord , le ciel étant fort serein et l’air fort sec, surtout depuis trois jours.
Il alla voir en quel état étoient les bourgeons autour des bouquets , et il les trouva gâtés et absolument noircis dans tous les endroits qui étoient exposés au midi et à l’abri du vent du nord, au lieu que ceux qui étoient exposés au vent froid du nord, qui soufdoit encore, u’étoient que légèrement endommagés, et il fit la même observation autour de tous les bouquets qu’il avoil fait réserver. A l’égard des expositions du levant et du couchant , elles étoient , ce jour-là , à peu près également endommagées.
Les 14, i5, et 22 mai, qu’il gela assez vivement par les vents de nord et de nordnord-ouest , il observa pareillement que tout ce qui étoit à l'abri du vent par les bouquets étoit très - endommagé , tandis que ce qui avoit été exposé au vent avoit très-peu souffert Cette expérience nous paroît décisive , et fait voir que, quoiqu’il gele plus fort aux endroits exposés au vent du nord qu’aux autres, la gelée y fait cependant moins de tort aux végétaux.
Ce fait est assez opposé au préjugé ordinaire, mais il n’en est pas moins certain, et même il est aisé à expliquer : il suffit pour cela de faire attention aux circonstances dans lesquelles la gelée agit, et on reconnoitra
que l’humidité est la principale cause de ses effets , en sorte que tout ce qui peut oceasioner cette humidité rend en même temps la gelée dangereuse pour les végétaux ; et tout ce qui dissipe l’humidité , quand même ce seroit en augmentant le froid , tout ce qui dessèche , diminue les désordres de la gelée. Ce fait va être confirmé par quantité d’observations.
Nous avons souvent remarqué que dans les endroits bas , et où il règne des brouillards, la gelée se fait sentir plus vivement et plus souvent qu’ailleurs.
Nous avons, par exemple, vu en automne et au printemps les plantes délicates gelées dans un jardin potager qui est situé sur le bord d’une rivière , taudis que les mêmes plantes se conservoient bien dans un autre potager qui est situé sur la hauteur. De même , dans les vallons et les lieux bas des forêts, le bois n’est jamais d’une belle venue ni d’une bonne qualité, quoique souvent ces vallons soient sur un meilleur fonds que le reste du terrain. Le taillis n’est jamais beau dans les endroits bas ; et quoiqu’il y pousse plus tard qu’ailleurs, à cause d’une fraîcheur qui y est toujours concentrée, et que M. de Buffon m’a assuré avoir remarquée même l’été en se promenant la nuit dans les bois, car il y sentoit sur les éminences presque autant de chaleur que dans les campagnes découvertes , et dans les vallons il étoit saisi d’un froid vif et inquiétant; quoique , dis - je, le bois y pousse plus tard qu’ailleurs, ces pousses sont encore endommagées par la gelée , qui , en gâtant les principaux j-ets, oblige les arbres à pousser des branches latérales , ce qui rend les taillis rabougris et hors d’état de faire jamais de beaux arbres de service : et ce que nous venons de dire 11e se doit pas seulement entendre des profondes vallées, qui sont si susceptibles de ces inconvéniens , qu’on en remarque d’exposées au nord et fermées du côté du midi en cul-de-sac, dans lesquelles il gèle souvent les douze mois de l’année ; mais on remarquera encore la même chose dans les plus petites vallées, de sorte qu’avec un peu d’habitude on peut reconnoître simplement à la mauvaise figure du taillis la pente du terrain. C’est aussi ce que j'ai remarqué plusieurs fois, et M. de Buffon l’a particulièrement observé le 28 avril 1734; car ce jour-là les bourgeons de tous les taillis d’unau, jusqu’à six et sept, étoient gelés dans tous les lieux bas, au lieu que, dans les endroits élevés et découverts , il n’y avoit que les rejets près de terre qui fussent gâ-
37 * EXPERIENCES S OR LES VEGETAUX
tés. La terre étoit alors fort sèche , et l’humidité de l’air ne lui parut pas avoir beaucoup contribué à ce dommage. Les vignes non plus que les noyers de la campagne ne gelèrent pas : cela pourroit faire croire qu’ils sont moins délicats que le chêne ; mais nous pensons qu’il faut attribuer cela à l’humidité, qui est toujours plus grande dans les Lois que dans le reste des campagnes, car nous avons remarqué que souvent les chênes sont fort endommagés de la gelée dans les forêts, pendant que ceux qui sont dans les haies ne le sont point du tout.
Dans le mois de mai 1736 nous avons encore eu occasion de répéter deux fois cette observation , qui a même été accompagnée de circonstances particulières , mais dont nous sommes obligés de remettre le détail à un autre endroit de ce mémoire , pour en faire sentir mieux la singularité.
Les grands bois peuvent rendre les taillis qui sont dans leur voisinage dans le même état qu’ils seroient dans le fond d’une vallée : aussi avons-nous remarqué que le long et près des lisières des grands bois les taillis sont plus souvent endommagés par la gelée que dans les endroits qui en sont éloignés ; comme dans le milieu des taillis et dans les bois où on laisse un grand nombre de baliveaux elle se fait sentir avec bien plus de force que dans ceux qui sont plus découverts. Or tous les désordres dont nous venons de parler, soit à l’égard des vallées, soit pour ce qui se trouve le long des grands bois , ou à couvert par les baliveaux , ne sont plus considérables dans ces endroits que dans les autres que parce que le vent et le soleil ne pouvant dissiper la transpiration de la terre et des plantes, il y reste une humidité considérable , qui , comme nous l’avons dit , cause un très-grand préjudice aux plantes.
Aussi remarque-t-on que la gelée n’est jamais plus à craindre pour la vigne, les fleurs, les bourgeons des arbres, etc., que lorsqu’elle succède à des brouillards , ou même à une pluie , quelque légère qu’elle soit : toutes ces plantes supportent des froids très - considérables sans être endommagées , lorsqu’il y a quelque temps qu’il n’a plu , et que la terre est fort sèche, comme nous l’avons encore éprouvé ce printemps dernier.
C’est principalement pour cette même raison que la gelée agit plus puissamment dans les endroits fraîchement labourés qu'ailleurs, et cela parce que les vapeurs qui s’élèvent continuellement de la terre transpirent plus librement et plus abondamment
des terres nouvellement labourées que des autres ; il faut néanmoins ajouter à cette raison que les plantes fraîchement labourées poussent plus vigoureusement que les autres, ce qui les rend plus sensibles aux effets de la gelée.
De même nous avons remarqué que dans les terrains sablonneux la gelée fait plus de dégâts que dans les terres fortes , en les supposant également sèches , sans doute parce qu’ils sont plus hâtifs, et encore plus parce qu’il s’échappe plus d’exhalaisons de ces sortes de terres que des autres, comme nous le prouverons ailleurs ; ei si une vigne nouvellement fumée est plus sujette à être endommagée de la gelée qu’une autre, n est-ce pas à cause de l'humidité qui s’échappe des fumiers ?
Un sillon de vigne qui est le long d’un champ de sainfoin ou de pois, etc. , est souvent tout perdu de la gelée lorsque le reste de la vigne est très -sain ; ce qui doit certainement être attribué à la transpiration du sainfoin ou des autres plantes, qui portent une humidité sur les pousses de la vigne.
Aussi dans la vigne les verges qui sont de long sarment qu’on ménage en taillant, sont-elles toujours moins endommagées que la souche, surtout quand, n’étant pas attachées à Péchalas , elles sont agitées par le vent, qui ne tarde pas de les dessécher.
La même chose >.e remarque dans les bois, et j’ai souvent vu dans les taillis tous les bourgeons latéraux d’uric souche entièrement gâtés par la gelée , pendant que les rejetons supérieurs n’a voient pas souffert : maisM. de Buffon a fait cette même observation avec plus d’exactitude; il lui a toujours paru que la gelée faisoil plus de tort à un pied de terre qu à deux, à deux qu’à trois, de sorte qu’il faut qu’elle soit bien violente pour gâteries bourgeons au dessus de quatre pieds.
Toutes ces observations, qu’on peut regarder comme très- constantes, s’accordent donc à prouver que le plus souvent ce n’est pas le grand froid qui endommage les plantes chargées d’humidité; ce qui explique à merveille pourquoi elle fait tant de désordre à l’exposition du midi , quoiqu’il y fasse moins froid qu’à celle du nord ; et de même la gelée cause plus de dommage à l’exposition du couchant qu’à toutes les autres , quand , après une pluie du vent d’ouest , le vent tourne au nord vers le soleil couché, comme cela arrive assez fréquemment au printemps, ou quand, par un vent d’est, il s’élève un brouillard froid avant le lever du soleil , ce qui n’est pas si ordinaire.
QUATRIÈME MÉMOIRE. 3?3
U y a aussi des circonstances où la gelée fait plus de tort à l’exposition du levant qu’à toutes les autres; mais comme nous avons plusieurs observations sur cela , nous rap-
} miterons auparavant celle que nous avons aite sur la gelée du printemps de 1736, qui nous a fait tant de tort l’année dernière. Comme il faisoit très-sec ce printemps, il a gelé fort long-temps sans que cela ait endommagé les vignes : mais il n’en étoit pas de même dans les forèis, apparemment parce qu’il s’y conserve toujours plus d'humidité qu’ailleurs : en Bourgogne , de même que dans la foi èt d’Orléans, les taillis furent endommagés de fort bonne heure. Enfin, la gelée augmenta si fort que toutes les vignes furent perdues, malgré la sécheresse qui continuoit toujours; mais au lieu que c’est ordinairement à l’abri du veut que la gelée fait plus de dommage , au contraire, dans le printemps dernier, les endroits abrités ont été les seuls qui ont été conservés ; de sorte rue , dans plusiems clos de vignes entourés de murailles , on voyoit les souches le long de l’exposition du midi être assez vertes, pendant que toutes les autres étoient sèches comme en hiver, et nous avons eu deux cantons de vignes d épargnés , l’un parce qu'il c toi t abrité du vent du nord par une pépinière d’ormes, et l’autre parce que la vigne étoit remplie de beaucoup d’arbres fruitiers.
Mais cct effet est très-rare, et cela n’est arrivé que parce qu’il faisoit fort sec, et que les vignes ont résisté jusqu’à ce que la gelée lût devenue si forte pour la saison, qu’elle pouvoit endommager les plantes indépendamment de l’humidité extérieure; et, comme nous l’avons dit, quand la gelée endommage les plantes indépendamment de cette humidité et d’autres circonstances particulières, c’est à l’exposition du nord qu’elle fait le plus de dommage, parce que c’est à cette exposition qu'il fait plus de froid.
Mais il nous semble encore apercevoir une autre cause des désordres que la gelée produit plus fréquemment à des expositions qu’à d’autres, au levant, par exemple, plus qu’au couchant; el’e est fondée sur l’observation suivante, qui est aussi constante que les précédentes.
Une geiée assez vive ne cause aucun préjudice aux plantes quand elle fond avant que le soleil les ait frappées: qu’il gèle la nuit, si le malin le temps est couvert, s’il tombe une petite pluie, en un mot si, par quelque cause que ce puisse être , la glace fond doucement et indépendamment de l'action du
soleil, ordinairement elle ne les endommage pas; et nous avons souvent sauvé des plantes assez délicates qui étoient par hasard restées à la gelée , en les rentrant à la serre avant le lever du soleil, ou simplement en les couvrant avant que le soleil eût donné dessus.
Une fois entre autres il étoit survenu en automne une gelée très -forte pendant que nos orangers étoient dehors; et comme il étoit tombé de la pluie la veille, ils étoient tout couverts de verglas : on leur sauva cet aceident en les couvrant avec des draps avant le soleil levé; de sorte qu’il n’y eut que les jeunes fruits et les pousses les plus tendres qui en furent endommagés ; encore sommesnous persuadés qu’ils ne l’auroient pas été si la couverture avoit été plus épaisse.
De même, une autre aimée, nos géranium, et plusieurs autres plantes qui craignent le verglas , étoient dehors lorsque tout à coup le vent , qui étoit sud-ouest, se mit au nord , et fut si froid , que toute l’eau d’une pluie abondante qui tomboil se geloit, et dans un instant tout ce qui y étoit exposé fut couvert de glace : nous crûmes toutes nos plantes perdues ; cependant nous les fimes porter dans le fond de la serre, et nous fîmes fermer les croisées ; par ce moyen nous en eûmes peu d’endommagées.
Cette précaution revient assez à ce qu’on pratique pour les animaux : qu’ils soient transis de froid, qu’ils aient un membre gelé , on se donne bien de garde de les exposer à une chaleur trop vive ; on les frotte avec de la neige , ou bien on les trempe dans l’eau , on les enterre dans du fumier; en un mot, on les réchauffe par degrés et avec ménagement.
De même si l’on fait dégeler trop précipitamment des fruits , ils se pourissent à l’instant, au lieu qu’ils souffrent beaucoup moins de dommage si on les fait dégeler peu à peu.
Pour expliquer comment le soleil produit tant de desordres sur les [liantes gelées, quelques uns avoieni pensé que la glace en se fondant se réduisoit en petites gouttes d’eau sphériques , qui faisoient autant de petits miroirs ardens quand le soleil doMioil dessus; mais quelque court que soit le foyer d’une loupe, elle ne peut produire de chaleur qu’à une distance, quelque petite qu’elle soit, et elle ne pourra produire un grand effet sur un corps qu’elle touchera : d’ailleurs la goutte d’eau qui est sur la feuille d’une plante est aplatie du côté qu’elle touche àla plante; ce qui éloigne son foyer. Enfin , si ces gouttes d’eau pouvoient produire
374 EXPÉRIENCES SUR LES VÉGÉTAUX
cet effet , pourquoi les gouttes de rosée, qui ' sont pareillement sphériques, ne le produiroient-elles pas aussi ? Peut-êlre pourroit-on penser que les parties les plus spiritueuses et les plus volatiles de la sève fondant les premières, elles seroient évaporées avant que les autres fussent en état de se mouvoir dans les vaisseaux de la plante ; ce qui décomposeroit la sève.
Mais on peut dire en général que la gelée augmentant le volume des liqueurs tend les vaisseaux des plantes , et que le dégel ne se pouvant faire sans que les parties qui composent le fluide gelé entrent en mouvement, ce changement se peut faire avec assez de douceur pour ne pas rompre les vaisseaux les plus délicats des plantes , qui rentreront peu à peu dans leur ton naturel, et alors les plantes n’en souffriront aucun dommage : mais s’il se fait avec trop de précipitation, ces vaisseaux ne pourront pas reprendre si tôt le ton qui leur est naturel , après avoir souffert une extension violente; les liqueurs s’évaporeront, et la plante restera desséchée.
Quoi qu’on puisse conclure de ces conjectures, dont je ne suis pas à beaucoup près satisfait, il reste toujours pour constant:
i° Qu’il arrive, à la vérité rarement, qu’en hiver ou au printemps les plantes soient endommagées simplement par la grande force de la gelée , et indépendamment d’aucune circonstance particulière; et, dans ce cas, c’est à l’exposition du nord que les plantes souffrent le plus.
a° Dans le temps qu’une gelée dure plusieurs jours, l’ardeur du soleil fait fondre, la glace en quelques endroits, et seulement pour quelques heures; car souvent il regèle avant le coucher du soleil : ce qui forme un verglas très-préjudiciable aux plantes, et on sent que l’exposition du midi est plus sujette à cet inconvénient que toutes les autres.
3° On a vu que les gelées du printemps font principalement du désordre dans les endroits où il y a de l’humidité : les terroirs qui transpirent beaucoup , les fonds des vallées, et généralement tous les endroits qui ne pourront être desséchés par le vent et le soleil , seront donc plus endommagés que les autres.
Enfin, si au printemps le soleil qui donne sur les plantes gelées leur occasione un dommage plus considérable, il est clair que ce sera l’exposition du levant, et ensuite celle du midi, qui souffriront le plus de cet accident.
Mais, dira-t-on, si cela est, il ne faut
donc plus planter à l’exposition du midi en à-dos (qui sont les talus de terre qu’on ménage dans les potagers ou le long des espaliers), les giroflées, les choux des avens, les laitues d’hiver, les pois verts et les autres plantes délicates auxquelles on veut faire passer l’hiver, et que l’on souhaite avancer pour le printemps; ce sera à l’exposition du nord qu’il faudra dorénavant planter les pêchers et les autres arbres délicats. U est à propos de détruire ces deux objections , et de faire voir qu’elles sont de fausses conséquences de ce que nous avons avancé.
On se propose différens objets quand on met des plantes passer l’hiver à des abris ex-
Îiosés au midi : quelquefois c’est pour hâter eur végétation; c’est, par exemple, dans cette intention qu’on plante le long des espaliers quelques rangées de laitues, qu’on appelle, à cause de cela, laitues d’hiver, qui résistent assez bien à la gelée, quelque part qu’on les mette, mais qui avancent davantage à cette exposition : d’autres fois c’est pour les préserver de la rigueur de cette saison, dans l’intention de les replanter de bonne heure au printemps; on suit, par exemple , cette pratique pour les choux qu’on appelle des avens , qu’on sème en cette saison le long d’un espalier. Cette espèce de choux , de même que les brocolis , sont assez tendres à la gelée , et périroient souvent à ces abris si on n avoit pas soin de les couvrir pendant les grandes gelées avec des paillassons ou du fumier soutenu sur des perches.
Enfin on veut quelquefois avancer la végétation de quelques plantes qui craignent la gelée , comme seroient les giroflées et les pois verts , et pour cela on les plante sur des à-dos bien exposés au midi ; mais de plus on les défend des grandes gelées en les couvrant lorsque le temps l’exige.
On sent bien , sans que nous soyons obligés de nous étendre davantage sur cela, que l’exposition du midi est plus propre que toutes les autres à accélérer la végétation, et on vient de voir que c’est aussi ce qu’on se propose principalement quand on met quelques plantes passer l’hiver à cette exposition, puisqu’on est obligé, comme nous venons de le dire , d’employer, outre cela , des couvertures pour garanlir de la gelée les plantes qui sont un peu délicates; mais il faut ajouter que, s’il y a quelques circonstances où la gelée fasse plus de désordre au midi qu’aux autres expositions, il y a aussi bien des cas qui sont favorables à cette exposition , surtout quand il s’agit d’espalier.
QUATRIÈME MÉMOIRE
Si, par exemple, pendant l’hiver, il y a quelque chose à craindre des verglas, combien de fois arrive-t-il que la chaleur du soleil , qui est augmentée par la réflexion de la muraille , a assez de force pour dissiper toute l’humidité, et alors les plantes sont presque en sûreté contre le froid! De plus, combien arrive-t-il de gelées sèches qui agissent au nord sans relâche, et qui ne sont presque pas sensibles au midi ! De même au printemps on sent bien que si, après une pluie qui vient du sud-ouest ou du sud-est, le vent se met au nord, l’espalier du midi étant à l’abri du vent souffrira plus que les autres. Mais ces cas sont rares, et le plus souvent c’esl après des pluies de nord-ouest ou de nord-est que le vent se met au nord ; et alors l’espalier du midi ayant été à l’abri de la pluie par le mur, les plantes qui y seront auront moins à souffrir que les autres, non seulement parce qu’elles auront moins reçu de pluie, mais encore parce qu’il y fait toujours moins froid qu’aux autres expositions, comme nous l’avons fait remarquer an commencement de ce mémoire.
De plus , comme le soleil dessèche beaucoup la terre le long des espaliers qui sont au midi, la terre y transpire moins qu’ailleurs.
On sent bien que ce que nous venons de dire doit avoir son application à l’égard des pêchers et des abricotiers, qu’on a coutume de mettre à cette exposition et à celle du levant; nous ajouterons seulement qu'il n’est pas rare de voir les pêchers geler au levant et au midi, et ne le pas être au couchant ou même au nord ; mais , indépendamment de cela , on ne peut jamais compter avoir beaucoup de pèches et de bonne qualité à cette dernière exposition ; quantité de fleurs tombent tout entières et sans nouer; d’autres, après être nouées, se détachent de l’arbre, et celles qui restent ont peine à parvenir à une maturité ; j’ai même un espalier de pêchers à l’exposition du couchant , un peu déclinante au nord , qui ne donne presque pas de fruit, quoique les arbres y soient plus beaux qu’aux expositions du midi et du uord.
Ainsi on ne pourroit éviter les inconvéoiens qu’on peut reprocher à l’exposition du midi à l’égard de la gelée, sans tomber dans d’autres plus fâcheux.
Mais tous les arbres délicats , comme les figuiers, les lauriers, etc., doivent être mis au midi, ayant soin, comme l’on fait ordinairement, de les couvrir; nous remarquerons seulement que le fumier sec est pré-
férable pour cela à la paille, qui ne couvre jamais si exaciement, et dans laquelle il reste toujours un peu de grain qui attire les mulots et les rats, qui mangent quelquefois l’écorce des arbres pour se désaltérer dans le temps de la gelée, où ils ne trouvent point d’eau à boire , ni d’herbe à paître ; c’est ce qui nous est arrivé deux à trois fois : mais quand on se sert de fumier, il faut qu’il soit sec, sans quoi il s’échaufferoit et feroit moisir les jeunes branches.
Toutes ces précautions sont cependant bien inférieures à ces espaliers en niche ou en renfoncement, tels qu’on en voit aujourd’hui au Jardin du Roi; les plantes sont, de cette manière, à l’abri de tous les vents, excepté celui du midi, qui ne leur peut nuire: le soleil , qui échauffe ces endroits pendant le jour, empêche que le froid n’y soit ri violent pendant la nuit, et on peut avec grande facilité mettre sur ces renfoncemens une légère couverture, qui tiendra les plantes qui y seront dans un état de sécheresse infiniment propre à prévenir tous les accidens que le verglas et les gelées du printemps auroient pu produire, et la plupart des ^lai.'tes ne souffriront pas d’être ainsi privées de l’humidité extérieure, parce qu’elles ne transpirent presque pas dans l’hiver, non plus qu’au commencement du printemps, de sorte que l’humidité de l’air suffit à leur besoin.
Mais , puisque les rosées rendent les plantes si susceptibles de la gelée du printemps , ne pourroit-on pas espérer que les recherches que MM. Musschenbroeck et du Fay ont faites sur cette matière pourroient tourner au profit de l’agriculture? car enfin puisqu’il y a des corps qui semblent attirer la rosée, pendant qu’il y en a d’autres qui la repoussent, si on pouvoit peindre, enduire , crépir les murailles avec quelque matière qui repousseroit la rosée, il est sûr qu’on auroit lieu d’en espérer un succès plus heureux que la précaution que l’on prend de mettre une planche en manière de toit au dessus des espaliers; ce qui ne doit guère diminuer l’abondance de la rosée sur les arbres , puisque M. du Fay a prouvé que souvent elle ne tombe pas perpendiculairement comme une pluie , mais qu’elle nage dans l’air et qu’elle s’attache au corps qu’elle rencontre, de sorte qu’il a souvent autant amassé de rosée sous un toit que dans les endroits entièrement découverts.
Il nous seroit aisé de reprendre toutes nos observations, et -de continuer à en tirer des conséquences utiles à la pratique de l’agriculture ; ce que nous avons dit , par exem-
3?6 EXPÉRIENCES SUR LES VÉGÉTAUX
pie, an sujet de la vigne doit déterminer à arracher tous les arbres qui empêchent le vent de dissiper les brouillards.
Puisqu’en labourant la terre on en fait sortir plus d'exhalaisons, il faut prêter plus d’attention à ne pas la faire labourer dans les temps critiques.
On doit défendre expressément qu’on ne sème sur les sillons de vigne des plantes potagères, qui, parleurs transpirations, nuiroient à la vigne.
On ne mettra des échalas aux vignes que le plus tard qu’ori pourra.
On tiendra les haies qui bordent les vignes du côté du nord plus basses que de tout autre côté.
On préférera amender les vignes avec des terreaux plutôt que de les fumer.
Enfin, si on est à portée de choisir un terrain, on évitera ceux qui sont dans des fonds ou dans les terroirs qui transpirent beaucoup.
Une partie de ces précautions peu» aussi être employée très-utilement pour les arbres fruitiers, à l’égard, par exemple, des plantes potagères, que les jardiniers sont toujours empressés de mettre au pied de leurs buissons , et encore plus le long de leurs espaliers.
S’il y a des parties liantes et d’autres basses dans les jardins, on pourra avoir l’attention de semer les plantes printanières et délicates sur le haut, préférablement au bas. à moins qu’on n'ait dessein de les couvrir avec des cloches, des châssis, etc.; car, dans le cas où l’humidité ne peut nuire, ilseroit souvent avantageux de choisir les lieux bas pour être à l’abri du vent du nord et du nordouest.
On peut aussi profiter de ce que nous avons dit à l’avantage des forêts ; car si on
a des réserves à faire, ce ne sera jamais dans les endroits où la gelée cause tant de dommage.
Si on sème un bois, on aura attention de mettre dans les vallons des arbres qui soient plus durs à la gelée que le chêne.
Quand on fera des coupes considérables, on mettra dans les clauses du marché qu’on les commencera toujours du côté du nord, afin que ce vent, qui règne ordinairement dans les temps des gelées , dissipe cette humidité qui est préjudiciable aux taillis.
Enfin si , sans contrevenir aux ordonnances, on peut faire des réserves en lisières, au lieu de laisser des baliveaux qui, sans pouvoir jamais faire de beaux arbres, sont, à tous égards, la perte des taillis, et particulièrement dans l’occasion présente , en retenant sur les taillis cette humidité qui est si fâcheuse dans les temps de gelée, on aura en même temps attention que la lisière de réserve ne couvre pas le taillis du côté du nord.
Il y auroit encore bien d’autres conséquences utiles qu’on pourroit tirer de nos observations : nous nous contenterons cependant d’en avoir rapporté quelques unes, parce qu’on pourra suppléer à ce (pie nous avons omis, en prêtant un peu d’attention aux observations que nous avons rapportées. Nous sentons bien qu’il y ;uroit encore sur cette matière nombre d’expériences à faire; mais nQiis avons cru qu’il n’y avoit aucun inconvénient à rapporter celles que nous avons faites : peut-être même engagerontelles quelque autre personne à travailler sur la même matière; et si elles ne produisent pas cet effet , elles ne nous empêcheront pas de suivre les vues que nous avons encore sur cela.
Fin 1>ES EXPERIENCES SCR LES VÉGÉTAUX.