‹ Œuvres complètes de BuffonChapitre 189 sur 218 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Comparaison des Animaux et des Végétaux.

Dans la foule d’objets que nous présente ce vaste globe dont nous venons de fan e la description, dans le nombre infini des différentes productions dont sa surface est couverte et peuplée, les animaux tiennent le premier rang, tant par la conformité qu’ils ont avec nous, que par la supériorité que nous leur connoissous sur les êtres végétans ou inanimés. Les animaux ont par leurs sens, par leur forme, par leur mouvement, beaucoup plus de rapports avec les choses qui les environnent que n’en ont les végétaux ; ceux-ci, par leur développement, par leur figure, par leur accroissement, et par leurs différentes parties, ont aussi un plus grand nombre de rapports avec les objets extérieurs que n’en ont les minéraux ou les pierres, qui n’ont aucune sorte de vie ou de mouvement, et c’est par ce plus grand nombre de rapports que l’animal est réellement au dessus du végétal , et le végétal au dessus du minéral. Nous-mêmes, à ne considérer que la partie matérielle de notre être, nous ne sommes au dessus des animaux que par quelques rapports de plus, tels que ceux que nous donnent la langue et la main; et quoique les ouvrages du Créateur soient en eux-mêmes tous également parfaits, l’animal est, selon notre façon d’apercevoir, l’ouvrage le plus complet de la nature, et l’homme en est le chef-d’œuvre.

En effet, que de ressorts, que de forces, que de machines et de mouvemens sont renfermés dans cette petite partie de matière qui compose le corps d’un animal ! que de rapports, que d’harmonie, que de correspondance entre les parties ! combien de combinaisons, d’arrangemens, de causes, d’effets, de principes, qui tous concourent au même but, et que nous ne connoissons que par des ré-

sultats si difficiles à comprendre, qu’ils n’ont cessé d’être des merveilles que par l’habitude que nous avons prise de n’y point réfléchir!

Cependant, quelque admirable que cet ouvage nous paroisse, ce n’est pas dans l’individu qu’est la plus grande merveille, c’est dans la succession, dans le renouvellement et dans la durée des espèces que la nature paroît toul-à-fait inconcevable. Cette faculté de produire son semblable, qui réside dans les animaux et dans les végétaux , cette espèce d’unité toujours subsistante et qui paroît éternelle, cette vertu procréatrice qui s’exerce perpétuellement sans se détruire jamais, est pour nous un mystère dont il semble qu’il ne nous est pas permis de sonder la profondeur.

Car la matière inanimée , cette pierre , celte argile qui est sous nos pieds , a bien quelques propriétés ; son existence seule en suppose un très-grand nombre, et la matière la moins organisée ne laisse pas que d’avoir, en vertu de son existence, une infinité de rapports avec toutes les autres parties de l’univers. Nous ne dirons pas, avec quelques philosophes , que la matière , sous quelque forme qu’elle soit, connoît son existence et ses facultés relatives; cette opinion tient à une question de métaphysique que nous ne nous proposons pas de traiter ici : il nous suffira de faire sentir que, n’ayant pas nousmêmes la connoissanee de tous les rapports que nous pouvons avoir avec les objets extérieurs, nous ne devons pas douter que la matière inanimée n’ait infiniment moins de cette connoissanee, et que d’ailleurs nos sensations ne ressemblant en aucune façon aux objets qui les causent, nous devons conclure par analogie que la matière inanimée

n’a ni sentiment, ni sensation, ni conscience d’existence, et que de lui attribuer quelques unes de ces facultés, ce seroit lui donner celle de penser, d’agir, et de sentir à peu près dans le même ordre et de la même façon que nous pensons , agissons et sentons : ce qui répugne autant à la raison qu’à la religion.

Nous devons donc dire qu’étant formés de terre et composés de poussière, nous avons en effet avec la terre et la poussière des rapports communs qui nous lient à la matière en général : telles sont l’étendue , l’impénétrabilité , la pesanteur, etc. : mais comme nous n’apercevons pas ces rapports purement matériels, comme ils ne font aucune impression au dedans de nous-mêmes , comme ils subsistent sans notre participation , et qu’après la mort ou avant la vie ils existent et ne nous affectent point du tout, on ne peut pas dire qu’ils fassent parlie de notre être. C’est donc l’organisation , la vie , l’âme, qui fait proprement notre existence: la matière , considérée sous ce point de vue, en est moins le sujet que l’accessoire ; c’est une enveloppe étrangère dont l’union nous est inconnue et la présence nuisible , et cet ordre de pensées qui constitue notre être en est peut-être tout-à-fait indépendant.

Nous existous donc sans savoir comment, et nous pensons sans savoir pourquoi ; mais quoi qu’il en soit de notre manière d’être ou de sentir, quoi qu’il en soit de la vérité ou de la fausseté, de l’apparence ou de la réalité de nos sensations, les résultats de ces mêmes sensations n’en sont pas moins certains par rapport à nous. Cet ordre d’idées, cette suite de pensées qui existe au dedans de nous-mêmes, quoique fort différentes des objets qui les causes , ne laisse pas que d’être l’affection la plus réelle de notre individu , et de nous donner des relations avec les objets extérieurs , que nous pouvons regarder comme des rapports réels, puisqu’ils sont invariables et toujours les mêmes relativement à nous. Ainsi nous ne devons pas douter que les différences ou les ressemblances que nous apercevons entre les objets ne soient des différences et des ressemblances certaines et réelles dans l’ordre de notre existence par rapport à ces mêmes objets : nous pouvons donc légitimement nous donner le premier rang dans la nature ; nous devons ensuite donner la seconde place aux animaux , la troisième aux végétaux , et enfin la dernière aux minéraux : car quoique nous ne distinguions pas bien nettement les qualités que nous avons en vertu de notre animalité , de

celles que nous avons en vertu de la spiritualité de notre âme, nous ne pouvons guère douter que les animaux étant doués , comme nous , des mêmes sens , possédant les mêmes principes de vie et de mouvement, et faisant une infinité d’actions semblables aux nôtres, ils n aient avec les objets extérieurs des rapports du même ordre que les nôtres, et que par conséquent nous ne leur ressemblions réellement à bien des égards. Nous différons beaucoup des végétaux; cependant nous leur ressemblons plus qu’ils ne ressemblent aux minéraux, et cela parce qu’ils ont une espèce de forme vivante , une organisation animée , semblable en quelque façon à la nôtre , au lieu que les minéraux n’ont aucun organe.

Pour faire donc l’histoire de l’animal , il faut d’abord reconnoître avec exactitude l’ordre général des rapports qui lui sont propres, et distinguer ensuite les rapports qui lui sont communs avec les végétaux et les minéraux. L’animal n’a de commun avec le minéral que les qualités de la matière prise généralement : sa substance a les mêmes propriétés virtuelles; elle est étendue, pesante, impénétrable, comme tout le reste de la matière; mais sou économie est toute différente. Le minéral n’est qu’une matière brute , inactive , insensible , n’agissant que par la contrainte des lois de la mécanique, n’obéissant qu’à la force généralement répandue dans l’univers, sans organisation, sans puissance, dénuée de toutes facultés, même de celle de se reproduire ; substance informe , faite pour être foulée aux pieds par les hommes et les animaux , laquelle , malgré le nom de métal précieux , n’en est pas moins méprisée par le sage, et ne peut avoir qu’une valeur arbitraire , toujours subordonnée à la volonté et dépendante de la convention des hommes. L’animal réunit toutes les puissances de la nature ; les forces qui l’animent lui sont propres et particulières ; il veut , il agit , il se détermine , il opère , il communique par ses sens avec les objets les plus éloignés ; son individu est un centre où tout se rapporte, un point où l’univers entier se réfléchit , un monde en raccourci : voilà les rapports qui lui sont propres; ceux qui lui sont communs avec les végétaux, sont les facultés de croître, de se développer, de se reproduire et de se multiplier.

La différence la plus apparente entre les animaux et les végétaux paroît être cette faculté de se mouvoir et de changer de lieu, dont les animaux sont doués , et qui n’est pas donnée aux végétaux. U est vrai que nous ne connoissons aucun végétal qui ait

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