COMPARAISON DES ANIMAUX ET DES VÉGÉTAUX
le mouvement progressif; mais nous voyons plusieurs espèces d'animaux , comme les huîtres, les galle-insectes, etc., auxquelles ce mouvement paroit avoir été refusé ; cette différeuce n’est donc pas générale et nécessaire.
Une différence plus essentielle pourroit se tirer de la faculté de sentir, qu’on ne peut guère refuser aux animaux, et dont il semble que les végétaux soient privés : mais ce mot sentir renferme un si grand nombre d’idées qu’on ne doit pas le prononcer avant que d’en avoir fait l’analyse; car si par sentir nous entendons seulement faire une action de mouvement à l’occasion d’un choc ou d’une résistance , nous trouverons que la plante appelée sensitive est capable de cette espèce cle sentiment, comme les animaux. Si an contraire on veut que sentir signifie apercevoir et comparer des perceptions , nous ne sommes pas sûrs que les animaux aient cette espèce de sentiment ; et si nous accordons quelque chose de semblable aux chiens, aux éléphans, etc., dont les actions semblent avoir les mêmes causes que les nôtres, nous les refuserons à une infinité d’espèces d’animaux , surtout à ceux qui nous paroissent être immobiles et sans action ; si on vouloit que les huîtres, par exemple, eussent du sentiment comme les chiens, mais à un degré fort inférieur , pourquoi n’accorderoit-on pas aux végétaux ce même sentiment dans un degré encore au dessous ? Cette différence entre les animaux et les végétaux non seulement n’est pas générale, mais même n’est pas bien décidée.
Une troisième différence paroît être dans la manière de se nourrir. Les animaux, par le moyeu de quelques organes extérieurs, saisissent les choses qui leur conviennent; ils vont chercher leur pâture, ils choisissent leurs alimens ; les plantes , au contraire , paroissent être réduites à recevoir la nourriture que la terre veut bien leur fournir ; il semble que cette nourriture soit toujours la même, aucune diversité dans la manière de se la procurer, aucun choix dans l’espèce ; l’humidité de la terre est leur [seul aliment. Cependant, si l’on fait attention à l’organisation et à l’action des racines et des feuilles, on reconnoîtra bientôt que ce sont là les organes extérieurs dont les végétaux se servent pour pomper la nourriture; on verra que les racines se détournent d’un obstacle ou d’une veine de mauvais terrain pour aller chercher de la bonne terre; que même ces racines se divisent, se multiplient, et vont jusqu’à changer de forme, pour pro-
curer de la nourriture à la plante : la différence entre les animaux et les végétaux 11e peut donc pas s’établir sur la manière dont ils se nourrissent.
Cet examen nous conduit à reconnoître évidemment qu’il n’y a aucune différence absolument essentielle et générale entre les animaux et les végétaux , mais que la nature descend par degrés et par nuances imperceptibles d’un animal qui nous paroît le plus parfait à celui qui l’est le moins , et de celui-ci au végétal. Le polype d’eau douce sera , si l’on veut , le dernier des animaux et la première des plantes.
En effet, après avoir examiné les différences, si nous cherchons les ressemblances des animaux et des végétaux, nous en trouverons d’abord une qui est générale et trèsessentielle : c’est la faculté commune à tous deux de se reproduire ; faculté qui suppose plus d’analogies et de choses semblables que nous ne pouvons l’imaginer, et qui doit nous faire croire que pour la nature les animaux et les végétaux sont des êtres à peu près du même ordre.
Une seconde ressemblance peut se tirer du développement de leurs parties, propriété qui leur est commune ; car les végétaux ont , aussi bien que les animaux, la faculté de croître; et si la manière dont ils se développent est differente, elle 11e l’est pas totalement ni essentiellement, puisqu’il y a dans les animaux des parties très -considérables , comme les os , les cheveux , les ongles , les cornes, etc. , dont le développement estime vraie végétation, et que dans les premiers temps de sa formation le fœtus végète plutôt qu’il ne vit.
Une troisième ressemblance, c’est qu’il y a des animaux qui se reproduisent comme les plantes , et par les mêmes moyens : la multiplication des pucerons, qui se fait sans accouplement, est semblable à celle des plantes par les graines , et celle des polypes , qui se fait en les coupant , ressemble à la multiplication des arbres par boutures.
O11 peut donc assurer avec plus de fondement encore, que les animaux et les végétaux sont des êtres du même ordre, et que la nature semble avoir passé des uns aux autres par des nuances insensibles , puisqu’ils ont entre eux des ressemblances essentielles et générales, et qu’ils n’ont aucune différence qu’on puisse regarder comme telle.
Si nous comparons maintenant les animaux par d’autres faces, par exemple, par le nombre, par le lieu, par la grandeur,
par la forme, etc., nous en tirerons de nouvelles inductions.
Le nombre des espèces d’animaux est beaucoup plus grand que celui des espèces de plantes; car dans le seul genre des insectes il y a peut-être un plus grand nombre d’espèces, dont la plupart échappent à nos veux, qu’il n’y a d’espèces de plantes visibles sur la surface de la terre. Les animaux mêmes se ressemblent en général beaucoup moins que les plantes, et c’est cette ressemblance entre les plantes qui fait la difficulté de les reconnoître et de les ranger ; c’est là ce qui a donné naissance aux méthodes de botanique , auxquelles on a , par celte raison , beaucoup plus travaillé qua celles de la zoologie, parce que les animaux ayant en effet entre eux des différences bien plus sensibles que n’en ont les plantes entre elles, ils sont plus aisés à reconnoître et à distinguer, plus faciles à nommer et à décrire.
D’ailleurs il y a encore un avantage pour reconnoître les espèces d’animaux , et pour les distinguer les uns des autres, c’est qu’on doit regarder comme la même espèce celle qui, au moyen de la copulation, se perpétue et conserve la similitude de cette espèce, et comme des espèces différentes celles qui , par les mêmes moyens , ne peuvent rien produire ensemble; de sorte qu’un renard sera une espèce différente d’un chien, si en effet par la copulation d’un mâle et d’une femelle de ces deux espèces il ne résulte rien ; et quand même il en résulferoit un animal mi-parti, une espèce de mulet, comme ce mulet ne produiroit rien , cela suffirait pour établir que le renard et le chien ne seraient pas de la même espèce, puisque nous avons supposé que, pour constituer une espèce, il falloit une production continue, perpétuelle, invariable, semblable, en un mot, à celle des autres animaux. Dans les plantes on n’a pas le même avantage : car quoiqu’on ait prétendu y reconnoître des sexes, et qu’on ait établi des divisions de genres par les parties de la fécondation, comme cela n’est ni aussi certain ni aussi apparent que dans les animaux, et que d’ailleurs la production des plantes se fait de plusieurs autres façons , où les sexes n’ont point de part et où les parties de la fécondation ne sont pas nécessaires, on n’a pu employer avec succès cette idée, et ce n’est que sur une analogie mal entendue qu’on a prétendu que cette méthode sexuelle devoit nous faire distinguer toutes les espèces différentes de plantes. Mais nous renvoyons
l'examen du fondement de ce système à notre histoire des végétaux.
Le nombre des espèces d’animaux est donc plus grand que celui des especes de plantes ; mais il n’en est pas de même du nombre d’individus dans chaque espèce :
dans les animaux , comme dans les plantes , le nombre d’individus est beaucoup plus grand dans le petit que dans le grand ; l’espèce des mouches est peut-être cent millions de fois plus nombreuse que celle de l’éléphant; et de même, il y en a général beaucoup plus d’herbes que d’arbres , plus de ehiendens que de chênes. Mais si l’on compare la quantité d’individus des animaux et des plantes, espèce à espèce, on verra que chaque espèce de plante est plus abondante que chaque espèce d’animal: par exemple, les quadrupèdes ne produisent qu’un petit nombre de petits, et dans des intervalles de temps assez considérables; les arbres, au contraire, produisent tous les ans une quantité d’arbres de leur espèce. On pourra me dire que ma comparaison n’est pas exacte, et que pOur la rendre telle il faudrait pouvoir comparer la quantité de graines que produit un arbre avec la quantité de germes que peut contenir la semence d’un animal, et que peut-être on trouverait alors que les animaux sont encore plus abondans en germes que les végétaux ; mais si l’on fait attention qu’il est possible, en ramassant avec soin toutes les graines d’un arbre, par exemple, d’un orme, et en les semant , d’avoir une centaine de milliers de petits ormes de la production d’une seule année, on m’avouera aisément que quand on prendrait le même soin pour fournir à un cheval toutes les jumens qu’il pourrait saillir en un an, les résultats seraient forts différens dans la production de l’animal et dans celle du végétal. Je n’examine donc pas la quantité de germes : premièrement parce que dans les animaux nous ne la connoissons pas, et en second lieu, parce que dans les végétaux il y a peut-être de même des germes séminaux comme dans les animaux , et que la graine n’est point un germe , mais une production aussi parfaite que l’est le fœtus d’un animal, à laquelle, comme à celui-ci, il ne manque qu’un plus grand développement.
On pourrait encore m’opposer ici la prodigieuse multiplication de certaines espèces d’insectes, comme celles des abeilles ; chaque femelle produit trente ou quarante mille mouches. Mais il faut observer que je parle du général des animaux comparé au
comparaison des animaux et des végétaux.
général des piaules ; et d’ailleurs cel exemj)le des abeilles , qui peut-être est celui de la plus grande multiplication que nous commissions dans les animaux, ne fait pas une preuve «outre ce que nous avons dit ; car des tienle ou quarante mille mouches que la mère abeille produit, il n’y en a qu’un très-petit nombre de femelles, quinze cents ou deux mille mâles, et tout le reste ne sont que des n^ulets, ou plutôt des mouches neutres, sans sexe, et incapables de produire.
11 faut avouer que dans les insectes, les poissons, les coquillages , il y a des espèces qui paraissent être extrêmement abondantes ; les huîtres, les harengs, les puces , les hannetons, etc., sont peut-être en aussi grand nombre que les mousses el les autres plantes les plus communes; mais, à tout prendre , on remarquera aisément que la plus grande partie des espèces d’animaux est moins abondante en individus que les espèces de plantes; et de plus on observera qu’en comparant la multiplication des espèces de plantes entre elles, il n’y a pas des différences aussi grandes dans le nombre des individus que dans les espèces d’animaux, dont les uns engendrent un nombre prodigieux de petits, et d’autres n’en produisent qu’un très-petit nombre; au lieu que, dans les plantes, le nombre des productions est toujours fort grand dans toutes les espèces.
Il paroît, par ce que nous venons de dire, que les espèces les plus viles, les plus abjectes, les plus petites à nos yeux, sont les plus abondantes en individus, tant dans les animaux que dans les plantes. A mesure que les espèces d’animaux nous paroissent plus parfaites , nous les voyons réduites à un moindre nombre d’individus. Pourroit-on croire que de certaines formes de corps, comme celles des quadrupèdes et des oiseaux , de certains organes pour la perfection du sentiment, coûleroient plus à la nature que la production du vivant et de l’organisé, qui nous paroît si difficile à concevoir ?
Passons maintenant à la comparaison des animaux et des végétaux pour le lieu , la grandeur et la forme. La terre est le seul lieu où les végétaux puissent subsister : le plus grand nombre s’élève au dessus de la surface du terrain , et y est attaché par des racines , qui le pénètrent à une petite profondeur. Quelques-uns, comme les truffes, sont entièrement couverts de terre; quelques autres, en petit nombre, croissent sur
les eaux : mais tous ont besoin, pour exister, d’être placés à la surface de la terre. Les animaux au contraire sont bien plus généralement répandus : les uns habitent la surface , et les autres l’intérieur de la terre; ceux-ci vivent au fond des mers, ceux-là les parcourent à une hauteur médiocre; il y en a dans l’air, dans l’intérieur des plantes, dans le corps de l’homme et des animaux, dans les liqueurs , on eu trouve jusque dans les pierres fies dails).
Par l’usage du microscope on prétend avoir découvert un très grand nombre de nouvelles espèces d’animaux fort différentes entre elles. U peut paroître singulier qu’à peine on ait pu reçoit noître une ou deux espèces de plantes nouvelles par le secours de cet instrument : la petite mousse produite par la moisissure est peut- être la seule plante microscopique dont on ait parlé. On pourroit donc croire que la nature s’est refusée à produire de très-petites plantes , tandis qu’elle s’est livrée avec profusion à faire naitre des animalcules : mais nous pourrions nous tromper en adoptant cette opinion sans examen ; et notre erreur pourroit bien venir en partie de ce qu’en effet les plantes se ressemblant beaucoup plus que les animaux , il est plus difficile de les reconnoître et d’en distinguer les espèces, en sorte que cette moisissure que nous ne prenons que pour une mousse infiniment petite pourroit être une espece de bois ou de jardin qui seroit peuplé d’un grand nombre de plantes très - différentes, mais dont les différences échappent à nos yeux.
Il est vrai qu’en comparant la grandeur des animaux et des plantes , elle paroitra assez inégale ; car il y a beaucoup plus loin de la grosseur d’une baleine à celle d’un de ces prétendus animaux microscopiques , que du chêne le plus élevé à la mousse dont nous parlions tout à l’heure, et quoique la grandeur ne soit qu’un attribut purement relatif, il est cependant utile de considérer les termes extrêmes où la nature semble s’être bornée. Le grand paroît être assez égal dans les animaux et dans les plantes ; une grosse baleine et un gros arbre sont d’un volume qui n’est pas fort inégal, tandis qu’en petit on a cru voir des animaux dont un millier réunis n’égaleroient pas en volume la petite plante de la moisissure.
Au reste, la différence la plus générale et la plus sensible entre les animaux et les végétaux est celle de la forme ; celle des
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animaux , quoique variée à l’infini , ne ressemble point à celle des plantes ; et quoique les polypes, qui se reproduisent comme les plantes , puissent être regardés comme faisant la nuance entre les animaux et les végétaux , non seulement par la façon de se reproduire , mais encore par la forme extérieure, on peut cependant dire que la figure de quelque animal que ce soit est assez différente de la forme extérieure d’une plante pour qu’il soit difficile de s’y tromper. Les animaux peuvent, à la vérité, faire des ouvrages qui ressemblent à des plantes ou des fleurs : mais jamais les plantes ne produiront rien de semblable à un animal ; et ces insectes admirables qui produisent et travaillent le corail n’auroient pas été méconnus et pris pour des fleurs , si, par un préjugé mal fondé , on n’eût pas
regardé le corail comme une plante. Ainsi les erreurs où l’on pourroit tomber en comparant la forme des plantes à celle des animaux , ne porteront jamais que sur un petit nombre de sujets qui font la nuance entre les deux; et plus on fera d’observations, plus on se convaincra qu’entre les animaux et les végétaux le Créateur n’a pas mis de terme fixe ; que ces deux genres d’êtres organisés ont beaucoup plus de propriétés communes que de différences réelles ; que la production de l’animal ne coûte pas plus , et peut-être moins , à la nature , que celle du végétal ; qu’en général la production des êtres organisés ne lui coûte rien ; et qu’enfin le vivant et l’animé , au lieu d’être un degré métaphysique des êtres, est une propriété physique de la matière.
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