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CHAPITRE IL

De la reproduction en général.

Examinons de plus près cette propriété commune à l’animal et au végétal, cette puissance de produire son semblable , celte chaîne d’existences successives d’individus qui constitue l’existence réelle de l’espèce; et, sans nous attacher à la génération de l’homme, ou à celle d’une espèce particulière d’animal , voyons en général les phénomènes de la reproduction, rassemblons des faits pour nous donner des idées, et faisons l’énumération des différons moyens dont la nature fait usage pour renouveler les êtres organisés. Le premier moyen , et , selon nous , le pius simple de tous , est de rassembler dans un être une infinité d’êtres organiques semblables, et de composer tellement sa substance , qu’il n’y ait pas une partie qui ne contienne un germe de la même espèce, et qui par conséquent ne puisse elle-même devenir un tout semblable à celui dans lequel elle est contenue. Cet appareil paroît d’abord supposer une dépense prodigieuse, et entraîner la profusion : cependant ce n’est qu’une magnificence assez ordinaire à la nature, et qui se manifeste même dans les espèces communes et inférieures, telles que sont les vers, les polypes , les ormes , les saules , les groseilliers , et plusieurs autres plantes et insectes

dont chaque partie contient un tout qui, par le seul développement, peut devenir une plante ou un insecte. En considérant sous ce point de vue les êtres organisés et leur reproduction , un individu n’est qu’un tout uniformément organisé dans toutes ses parties inférieures , un composé d’une infinité de figures semblables et de parties similaires , un assemblage de germes ou de petits individus de la même espèce, lesquels peuvent tous se développer de la même façon, suivant les circonstances, et former de nouveaux touts composés comme le premier.

En approfondissant cette idée, nous allons trouver aux végétaux et aux animaux un rapport avec les minéraux que nous ne soupçonnions pas. Les sels et quelques autres minéraux sont composés de parties semblables entre elles, et semblables au tout qu’elles composent. Un grain de sel marin est un cube composé d’uné infinité d’autres cubes que l’on peut reconnoître distinctement au microscope ; ces petits cubes sont eux-mêmes composés d’autres cubes qu’on aperçoit avec un meilleur microscope, et l’on ne peut guère douter que les parties primitives et constituantes de ce sel ne soient aussi des cubes d’une petitesse qui échap-

pera toujours à nos yeux , et même à notre imagination. Les animaux et les plantes qui peuvent se multiplier et se reproduire par toutes leurs parties sont des corps organisés composés d’autres corps organiques semblables , dont les parties primitives et constituantes sont aussi organiques et semblables, et dont nous discernons à l’œil la quantité accumulée, mais dont nous ne pouvons apercevoir les parties primitives que par le raisonnement et par l’analogie que nous venons d’établir.

Cela nous conduit à croire qu’il y a dans la nature une infinité de parties organiques actuellement existantes, vivantes, et dont la substance est la même que celle des êtres organises , comme il y a une infinité de particules brutes semblables aux corps bruts que nous counoissons, et que comme il faut peut-être des millions de petits cubes de sel accumulés pour faire l’individu sensible d'un grain de sel marin, il faut aussi des millions de parties organiques semblables au tout pour former un seul des germes que contient l’individu d’un orme ou d’un polype; et comme il faut séparer, briser, et dissoudre un cube de sel marin pour apercevoir, au moyen de la cristallisation, les petits cubes dont il est composé,, il faut de même séparer les parties d’un orme ou d’un polype pour reconnoître ensuite, au moyen de la végétation ou du développement , les petits ormes ou les petits polypes contenus dans ces parties.

La difficulté de se prêter à cette idée ne peut venir que d’un préjugé fortement établi dans l’esprit des hommes : on croit qu’il n’y a de moyens de juger du composé que par le simple, et que pour connoître la constitution organique d’un être, il faut le réduire à des parties simples et non organiques ; en sorte qu’il paroît plus aisé de concevoir comment un cube est nécessairement composé d’autres cubes, que de voir qu’il soit possible qu’un polype soit composé d’autres polypes. Mais examinons avec attention, et voyons ce qu’on doit entendre par le simple et par le composé ; nous trouverons qu’en cela , comme en tout , le plan de la nature est bien différent du canevas de nos idées.

Nos sens, comme l’on sait, ne nous donnent pas des notions exactes et complètes des choses que nous avons besoin de connoître. Tour peu que nous voulions estimer, juger, comparer, peser, mesurer, etc., nous sommes obligés d’avoir recours à des secours étrangers , à des règles , à des prin-

cipes, à des usages, à des instrumens, etc. Tous ces adminicules sont des ouvrages de l’esprit humain , et tiennent plus ou moins à la réduction ou à l’abstraction de nos idées. Cette abstraction, selon nous, est le simple des choses, et la difficulté de les réduire à cette abstraction fait le composé. L’étendue, par exemple , étant une propriété générale et abstraite de la matière , n’est pas un sujet fort composé: cependant, pour en juger , nous avons imaginé des étendues sans profondeur, d’autres étendues sans profondeur et sans largeur , et même des points qui sont des étendues sans étendue. Toutes ces abstractions sont des échafaudages pour soutenir notre jugement. Et combien n’avons-nous pas brodé sur ce petit nombre de définitions qu’emploie la géométrie! Nous a\ons appelé simple tout ce qui se réduit à ces définitions, et nous appelons composé tout ce qui ne peut s’y réduire aisément ; et de là un triangle , un carré , un cercle , un cube , etc. , sont pour nous des choses simples , aussi bien que toutes les courbes dont nous connoissons les lois et la composition géométrique : mais tout ce que nous ne pouvons pas réduire à ces figures et à ces lois abstraites nous paroît composé; nous ne faisons pas attention que ces lignes, ces triangles , ces pyramides , ces cubes , ces globules, et toutes ces figures géométriques, n’existent que dans notre imagination ; que ces figures ne sont que notre ouvrage , et qu’elles ne se trouvent peut-être pas dans la nature ; ou tout au moins que si elles s’y trouvent , c’est parce que toutes les formes possibles s’y trouvent, et qu’il est peut-être plus difficile et plus rare de trouver dans la nature les figures simples d’une pyramide équilatérale, ou d’un cube exact, que les formes composées d’une plante ou d’un animal. Nous prenons donc partout l’abstrait pour le simple , et le réel pour le composé. Dans la nature au contraire l’abstrait n’existe point ; rien n’est simple , et tout est composé. Nous ne pénétrerons jamais dans la structure intime des choses : dès lors nous ne pouvons guère prononcer sur ce qui est plus ou moins composé ; nous n’avons d’autre moyen de le reconnoître que par le plus ou le moins de rapport que chaque chose paroît avoir avec nous, et avec le reste de l’univers; et c’est suivant cette façon de juger que l’animal est plus composé que le végétal , et le végétal plus que le minéral. Cette notion est juste par rapport à nous : mais nous ne savons pas si, dans la réalité, les uns ne sont pas aussi simples ou aussi

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composés que les autres, et nous ignorons si un globule ou un cube coûte plus ou moins à la nature qu’un germe ou une partie organique quelconque. Si nous voulions absolument faire sur cela des conjecl ures , nous pourrions dire que les choses les plus communes, les moins rares, ei les plus nombreuses, sont celles qui sont les plus simples : mais alors les animaux seroient peutêtre ce qu’il y auroit de plus simple, puisque le nombre de leurs espèces excède de beaucoup celui des espèces de plantes ou de minéraux.

Mais , sans nous arrêter plus long-temps à cette discussion, il suffit d’avoir montré que les idées que nous avons communément du simple ou du composé sont des idées d’abstraction, qu’elles ne peuvent pas s'appliquer à la composition des ouvrages de la nature, et que lorsque nous voulons réduire tous les êtres à des élémens de figure régulière, ou à des particules prismatiques, cubiques, globuleuses, etc., nous mettons ce qui n’est que dans notre imagination à la place de ce qui est réellement ; que les formes des parties constituantes des différentes choses nous sont absolument inconnues , et que par conséquent nous pouvons supposer et croire qu’un être organisé est tout composé de parties organiques semblables, aussi bien que nous supposons qu’un cube est composé d’autres cubes : nous n’avons , pour en juger, d’autre règle que l’expérience; de la même façon que nous voyons qu’un cube de sel marin est composé d’autres cubes , nous voyons aussi qu’un orme n’est qu’un composé d’autres petits ormes, puisqu’en prenant un bout de branche, ou un bout de racine, ou un morceau de bois séparé du tronc, ou la graine, il en vient également un orme ; il en est de même des pol y pes et de quelques autres espèces d’animaux qu’on peut couper et séparer dans tous les sens en différentes parties pour les multiplier; et puisque notre règle pour juger est la même, pourquoi jugerions-nous différemment ?

Il me paroît donc très-vraisemblable , par les raisonnemens que nous venons de faire, qu’il existe réellement dans la nature une infinité de petits êtres organisés, semblables en tout aux grands êtres organiques qui figurent dans le monde, que ces petits êtres organisés sont composés de parties organiques vivantes qui sont communes aux animaux et aux végétaux ; que ces parties organiques sont des parties primitives et incorruptibles ; que l’assemblage de ces parties forme à nos yeux des êtres organisés , et que

par conséquent la reproduction ou la génération n’est qu’un changement de forme qui se fait et s’opère par la seule addition de ces parties semblables, comme la destruction de l’être organisé se fait par la division de ces mêmes parties. On n’en pourra pas douter lorsqu’on aura vu les preuves que nous en donnons dans les chapitres suivans ; d’ailleurs si nous réfléchissons sur la manière dont les arbres croissent , et si nous examinons comment d’une quantité qui est si petite ils arrivent à un volume si considérable, nous trouverons que c’est par la simple addition de petits êtres organisés semblables entre eux et au tout. La graine produit d’abord un petit arbre qu’elle contenoit en raccourci ; au sommet de ce petit arbre il se forme un bouton qui contient le petit arbre de l’année suivante, et ce bouton est une partie organique semblable au petit arbre de la première année ; au sommet du petit arbre de la seconde année il se forme de même un boulon qui contient le petit arbre de la troisième année; et ainsi de suite tant que l’arbre croît en hauteur, et même tant qu’il végété, il se forme à l’extrémité de toutes les branches des boutons qui contiennent eu raccourci de petits arbres semblables à celui de la première année : il est donc évident que les arbres sont composés de petits êtres organisés semblables, et que l’individu total est forme par l’assemblage d’une multitude de petits individus semblables.

Mais, dira-t-on, tous ces petits êtres organisés semblables étoient-ils contenus dans la graine, et l’ordre de leur développement y étoit-il tracé? car il paroît que le germe qui s’est développé la première année est surmonté par un autre germe semblable , lequel ne se développe qu’à la seconde année; que celui-ci l’est de même d’un troisième qui ne se doit développer qu’à la troisième année; et que par conséquent la graine contient réellement les petits êtres organisés qui doivent former des boutons ou de petits arbres au bout de cent et de deux cents ans , c’est-à-dire jusqu’à la destruction de l’individu : il paroît de même que cette graine contient non seulement tous les petits êtres organisés qui doivent constituer un jour l’individu, mais encore toutes les graines, tous les individus et toutes les graines des graines, et toute la suite d individus jusqu’à la destimtion de l’espèce.

C’est ici la principale difficulté et le point que nous allons examiner avec le plus d attention. Il est certain que la graine produit,

par le seul développement du germe qu’elle coniient, un petit arbre la première année, et que ce petit arbre éloit en raccourci dans ce germe : mais il n’est pas également certain que le bouton qui est le germe pour la seconde année , et que les germes des années suivantes, non plus que tous les petits êtres organisés .et les graines qui doivent se succéder jusqu’à la fin du monde, ou jusqu’à la destruction de l’espèce , soient tous contenus dans la première graine ; celte opinion suppose un progrès à l'infini , et fait de chaque individu actuellement existant une source de génération à l’infini. La première graine contenoit toutes les plantes de son espèce qui se sont déjà multipliées, et qui doivent se multiplier à jamais , le premier homme contenoit actuellement et individuellement tous les hommes qui ont paru et qui paroîtrout sur la terre; chaque graine, chaque animal peut aussi se multiplier et produire à l’infini, et par conséquent contient , aussi bien que la première graine ou le premier animal , une postérité infinie. Pour peu que nous nous laissions aller à ces raisonnemens nous allous perdre le fil de la vérité dans le labyrinthe de l’infini; et au lieu d’éclaircir et de résoudre la question, nous n’aurions fait que l’envelopper et l’éloigner : c’est mettre l’objet hors de la portée de ses yeux, et dire ensuite qu’il n’est pas possible de le voir.

Arrêtons-nous un peu sur ces idées de progrès et de développement à l’infini : d’où nous viennent-elles? que nous représententelles ? L’idée de l’infini ne peut venir que de l'idée du fini ; c’est ici un infini de succession , un infini géométrique ; chaque individu ést une unité, plusieurs individus font un nombre fini , et l’espèce est le nombre infini. Ainsi de la même façon que l’on peut démontrer que l’infini géométrique n’existe point , on s’assurera que le progrès ou le dé- \eloppement à 1 infini n’existe point non plus ; que ce n’est qu’une idée d’abstraction, un retranchement à l’idée du fini , auquel on ôte les limites qui doivent nécessairement terminer toute grandeur1, et que par conséquent on doit rejeter de la philosophie toute opinion qui conduit nécessairement à l’idée de l’existence actuelle de l’infini géométrique ou arithmétique.

Il faut donc que les partisans de celte opinion se réduisent à dire que leur infini de succession et de multiplication n’est en effet

*. On peut voir la démonstration que j’en ai donnée dans la préface de la traduction des Fluxions de Newton, pag. 7 et suiv.

Buffon. III.

qu’un nombre indéterminable ou indéfini , un nombre plus grand qu’aucun nombre dont nous puissions avoir une idée, mais qui n’est point infini ; et cela étant entendu , il faut qu’ils nous disent que la première graine ou une graine quelconque , d’un orme , par exemple , qui ne pèse pas un grain , cbntient en effet et réellement toutes les parties organiques qui doivent former cet orme , et tous les autres arbres de cette espèce qui paroîtront à jamais sur la surface de la terre : mais par cette réponse que nous expliquentils ? n’est-ce pas couper le nœud au lieu de le délier , éluder la question quand il faut la résoudre?

Lorsque nous demandons comment on peut concevoir que se fait la reproduction des êtres , et qu’on nous répond que dans le premier être cette reproduction étoit toute faite, c’est non seulement avouer qu’on ignore comment elle se fait, mais encore renoncer à la volonté de le concevoir. On demande comment un être produit son semblable; on répond: C’est qu’il étoit tout produit. Peut- on recevoir celte solution? car qu’il n’y ait qu’une génération de l’un à l’autre , ou qu’il y en ait un million , la chose est égaje, la même difficulté reste; et bien loin de la résoudre , en l’éloignant on y joint une nouvelle obscurité par la supposition qu’on est obligé de faire du nombre infini de germes tous contenus dans un seul.

J’avoue qu’il est ici plus aisé de détruire que d’établir, et que la question de la reproduction est peut-être de nature à ne pouvoir être jamais pleinement résolue : mais dans ce cas on doit chercher si elle est telle en effet , et pourquoi nous devons la juger de celte nature; en nous conduisant bien dans cet examen , nous en découvrirons tout ce qu’on peut en savoir, ou tout au moins nous reconnoitrons nettement pourquoi nous devons l’ignorer.

Il y a des questions de deux espèces , les unes qui tiennent aux causes premières, les autres qui n'ont pour objet que les effets particuliers: par exemple, si l’on demande pourquoi la matière est impénétrable, on ne répondra pas , ou bien on répondra par la question même en disant: La matière est impénétrable par la raison qu’elle est impénétrable, et il en sera de même de toutes les qualités générales de la matière: pourquoi est-elle étendue , pesante, persistante dans son état de mouvement ou de repos ? on ne pourra jamais répondre que par la question même. Elle est telle, parce qu’en effet elle est telle : et nous ne serons pas étonnés que

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l’on ne puisse pas répondre autrement , si nous y faisons attention ; car nous sentirons bien que, pour donner la raison d'une chose, il faut avoir un sujet différent de la chose, duquel on puisse tirer cette raison: or toutes les fois qu’on nous demandera la raison d’une cause générale , c’est-à-dire d’une qualité qui appartient généralement à tout , dès lors nous n’avons point de sujet à qui elle n’appartienne point , par conséquent rien qui puisse nous fournir une raison, et dès lors il est démontré qu’il est inutile de la chercher, puisqu’on iroit par là contre la supposition , qui est que la qualité est générale , et qu’elle appartient à tout.

Si l’on demande au contraire la raison d’un effet particulier, on la trouvera toujours dès qu’on pourra faire voir clairement que cet effet particulier dépend immédiatement des causes premières dont nous venons de parler, et la question sera résolue toutes les fois que nous pourrons répondre que l’effet dont il s’agit tient à un effet plus général ; et soit qu’il y tienne immédiatement, ou qu’il y tiennne par un enchaînement d’autres effets, la question sera également résolue, pourvu qu’on voie clairement la dépendance de ces effets les uns des autres , et les rapports qu’ils ont entre eux.

Mais si l’effet particulier dont on demande la raison ne nous paroît pas dépendre de ces effets généraux, si non seulement il n’en dépend pas , mais même s’il ne paroît avoir aucune analogie avec les autres effets particuliers, dès lors cet effet étant seul de sou espèce, et n’ayant rien de commun avec les autres effets, lien au moins qui nous soit connu , la question est insoluble , parce que pour donner la raison d’une chose, il faut avoir un sujet duquel on la puisse tirer, et que n’y ayant ici aucun sujet connu qui ait quelque rapport avec celui que nous voulons expliquer, il n’y a rien dont on puisse tirer celte raison que neus cherchons. Ceci est le contraire de ce qui arrive lorsqu’on demande la raison d’une cause générale; on ne la trouve pas, parce que tout a les memes qualités; et au contraire on ne trouve pas la raison de l’effet isolé , dont nous parlons , parce que rien de connu n’a les mêmes qualités : mais la différence qu’il y a entre l’un et l’autre , c’est qu’il est démontré , comme on l’a vu , qu’on ne peut pas trouver la raison d’un effet général , sans quoi il ne scroil pas général , au lieu qu’on peut espérer de trouver un jour la raison d’un effet isolé , par la découverte de quelque autre effet relatif au premier que nous ignorons , et qu’on pourra

trouver ou par hasard ou par des expériences.

Il y a encore une autre espèce de question qu’on pourroit appeler question de fait : par exemple, pourquoi y a-t-il des arbres? pourquoi y a-t-il des chiens? pourquoi y at-il des puces? etc. Toutes ces questions de fait sont insolubles ; car ceux qui croient y répondre par des causes finales ne font pas attention qu’ils prennent l’effet pour la cause; le rapport que ces choses ont avec nous n’influant point du tout sur leur origine , la convenance morale ne peut jamais devenir une raison physique.

Aussi faut-il distinguer avec soin les questions où l’on emploie le pourquoi, de celles où l’on doit employer le comment, et encore de celles où l’on ne doit employer que le combien. Le pourquoi est toujours relatif à la cause de l’effet ou au fait même, le comment est relatif à la façon dont arrive l’effet , et le combien n’a de rapport qu’à la mesure de cet effet.

Tout ceci étant bien entendu , examinons maintenant la question de la reproduction des êtres. Si l'on nous demande pourquoi les animaux et les végétaux se reproduisent, nous reconnoitrons bien clairement que cette demande étant une question de fait , elle est dès lors insoluble, et qu’il est inutile de chercher à la résoudre : mais si l’on demande comment les animaux et les végétaux se re • produisent , nous croirons y satisfaire en faisant l’histoire de la génération de chaque j animal en particulier, et de la reproduction de chaque végétal aussi en particulier. Mais lorsque après avoir parcouru toutes les manières d’engendrer son semblable, nous aurons remarqué que toutes ces histoires de la génération, accompagnées même des observations les plus exactes, nous apprennent seulement les faits sans nous indiquer les causes, et que les moyens appareils dont la nature se sert pour la reproduction ne nous paroissent avoir aucun rapport avec les effets qui en résultent , nous serons obligés de changer la question, et nous serons réduits à demander, quel est donc le moyen caché que la nature peut employer pour la repro- j duction des êtres ?

Cette question, qui est la vraie, est, I comme l’on voit , bien différente de la première et de la seconde ; elle permet de cher- | cher et d’imaginer ; et dès lors elle n’est pas , insoluble , car elle ne tient pas immédiatement à une cause générale : elle n’est pas non plus une pure question de fait ; et pourvu qu’on puisse concevoir lin moyen

de reproduction, l’on y aura satisfait: seulement il est nécessaire que ce moyen qu’on imaginera dépende des causes principales, ou du moins qu’il n’y répugne pas , et plus il aura de rapport avec les autres effets de la nature, mieux il sera fondé.

Par la question même , il est donc permis de faire des hypothèses et de choisir celle qui nous paroitra avoir le plus d’analogie avec les autres phénomènes de la nature : mais il faut exclure du nombre de celles que nous pourrions employer toutes celles qui supposent la chose faite; par exemple, celle par laquelle on supposcroit que dans le premier germe tous les germes de la même espèce étoient contenus, ou bien qu’à chaque reproduction il y a une nouvelle création , que c’est un effet immédiat de la volonté de Dieu ; et cela , parce que ces hypothèses se réduisent à des questions de fait dont il n’est pas possible de trouver les raisons. Il faut aussi rejeter toutes les hypolhèses qui auroient pour objet les causes finales , comme celles où l’on dirait que la reproduction se fait pour que le vivant remplace le mort, pour que la terre soit toujours également couverte de végétaux et peuplée d’animaux, pour que l’homme trouve abondamment sa subsistance, etc., parce que ces hypolhèses, au lieu de rouler sur les causes physiques de l’effet qu’on cherche à expliquer , ne portent que sur des rapports arbitraires et sur des convenances morales. En même temps il faut se défier de ces axiomes absolus, de ces proverbes de physique que tant de gens ont mal à propos employ és comme principes : par exemple , il 11e se fait point de fécondation hors du corps, nulla fœcundatio extra corpus; tout vivant vient d’un œuf; toute génération suppose des sexes , etc. Il ne faut jamais prendre ces maximes dans un sens absolu , et il faut penser qu’elles signifient seulement que cela est ordinairement de cette façon plutôt que d’une autre.

Cherchons doue une hypothèse qui n’ait aucun des défauts dont nous venons de parler, et par laquelle on ne puisse tomber dans aucun des iucouvéniens que nous venons d exposer; et si nous ne réussissons pas à expliquer la mécanique dont se sert la nature pour opérer la reproduction, au moins nous arriverons à quelque chose de plus vraisemblable que ce qu’on a dit jusqu’ici.

De la même façon que nous pouvons faire des moules par lesquels nous donnons à l’extérieur des corps telle figure qu’il nous plaît, supposons que la nature puisse faire des

moules par lesquels elle donne non seulement la ligure extérieure, mais aussi la forme intérieure : ne seroit-ce pas un moyen par lequel la reproduction pourroit être opérée ?

Considérons d’abord sur quoi cette supposition est fondée, examinons si elle ne renferme rien de contradictoire , et ensuite nous verrons quelles conséquences on en peut tirer. Comme nos sens ne sont juges que de l’extérieur des corps, nous comprenons nettement les affections extérieures et les différentes figures des surfaces, et nous pouvons imiter la nature et rendre les figures exté' rieures par différentes voies de représentation, comme la peinture, la sculpture, et les moules : mais , quoique nos sens ne soient juges que des qualités extérieures , nous n’avons pas laissé de reconnoître qu’il y a dans les corps des qualités intérieures , dont quelques unes sont générales , comme la pesanteur; cette qualité ou cette force n’agit pas relativement aux surfaces, mais proportionnellement aux masses, c’est-à-dire à la quantité de matière. Il y a donc dans la nature des qualités, même fort actives, qui pénètrent les corps jusque dans les parties les plus intimes: nous n’aurons jamais une idée nette de ces qualités, parce que, comme je viens de le dire, elles ne sont pas extérieures , et que par conséquent elles ne peuvent pas tomber sous nos sens ; mais nous pouvons eu comparer les effets, et il nous est permis d’en tirer des analogies pour rendre raison des effets de qualités du même genre.

Si nos yeux , au lieu de ne nous représenter que la surface des choses, etoient conformés de façon à nous représenter l’intérieur des corps, nous aurions alors une idée nette de cet intérieur, sans qu’il nous fut possible d’avoir par ce meme sens aucune idée des surfaces: dans cette supposition, les moules pour l’intérieur, que j’ai dit qu’emploie la nature , nous seroient aussi faciles à voir et à concevoir que nous le sont les moules pour l’extérieur; et même les qualités qui pénètrent l’interieur des corps seroient les seules dont nous aurions des idées claires ; celles qui ne s’exerccroient que sur les surfaces nous seroient inconnues et nous aurions dans ce cas des voies de représentation pour imiter l'intérieur des corps, comme nous en avons j our imiter l’extérieur. Ces moules intérieurs que nous n’aurons jamais , la nature peut les avoir, comme elle a les qualités de la pesanteur, qui en effet pénètrent à l’intérieur : la supposition de ces moules est donc fondée sur de bonnes ana» a5.

logies; il reste à examiner si elle 11e renferme aucune contradiction.

On peut nous dire que cette expression , moule intérieur , paroît d’abord renfermer deux idées contradictoires, que celle du moule ne peut se rapporter qu’à la surface, et que celle de l’intérieur doit ici avoir rapport à la masse ; c’est comme si on vouloit joindre ensemble l’idée de la surface et l’idée de la masse, et on diroit tout aussi bien une surface massive qu’un moule intérieur.

J’avoue que, quand il faut représenter des idées qui n’ont pas encore été exprimées , on est obligé de se servir quelquefois de termes qui paroissent contradictoires , et c’est par cette raison que les philosophes ont souvent employé, dans ces cas, des termes étrangers , afin d’éloigner de l’esprit l’idée de contradiction qui peut se présenter en se servant des termes usités et qui ont une signification reçue; mais nous croyons que cet article est inutile, dès qu’on peut faire voir que l’opposition'n’est que dans les mots , et qu’il n’y a rien de contradictoire dans l’idée : or je dis que toutes les fois qu’il y a unité dans l’idée, il ne peut y avoir contradiction; c’est-à dire toutes les fois que nous pouvons nous former une idée d’une chose , si cette idée est simple, elle ne peut renfermer aucune autre idée , et par conséquent elle ne contiendra rien d’opposé, rien de contraire.

Les idées simples sont non seulement les premières appréhensions qui nous viennent par les sens, mais encore les premières comparaisons que nous faisons de ces appréhensions : car si l’on y fait réllexion , l’on sentira bien que la première appréhension elle-même est toujours une comparaison ; par exemple, l’idée de la grandeur d’un objet ou de son éloignement renferme nécessairement la comparaison avec une unité de grandeur ou de distance. Ainsi lorsqu’une idée ne renferme qu’une comparaison , l’on doit la regarder comme simple, et dès lors comme ne contenant rien de contradictoire. Telle est l’idée du moule intérieur; je commis dans la nature une qualité qu’on appelle pesanteur, qui pénètre les corps à l’intérieur; je prends l’idée du moule intérieur relativement à cette qualité ; cette idée n’enferme donc qu’une comparaison , et par conséquent aucune contradiction.

Y oyons maintenant les conséquences qu’on peut tirer de cette supposition , cherchons aussi les faits qu’on peut y joindre : elle deviendra d’autant plus vraisemblable que le

nombre des anologies sera plus grand ; et pour nous faire mieux entendre , commençons par développer, autant que nous pourrons, cette idée des moules intérieurs, et par expliquer comme nous entendons qu’elle nous conduira à recevoir les moyens de la reproduction.

La nature en général me paroît tendre beaucoup plus à la vie qu’à la mort: il semble qu’elle cherche à organiser les corps autant qu’il est possible : la multiplication de° germes qu’on peut augmenter presque à l’in fini en est une preuve, et l’on pourroit dirt avec quelque fondement que si la matièrt n’est pas tout organisée, c’est que les être.1 organisés se détruisent les uns les autres; car nous pouvons augmenter, presque autant que nous voulons, la quantité des êtres vivans et végétans , et nous ne pouvons pas augmenter la quantité des pierres ou des autres matières brutes ; cela paroît indiquer que l’ouvrage le plus ordinaire de la nature est la production de l’organique, que c’est là son action la plus familière, et que sa puissance n’est pas bornée à cet égard.

Pour rendre ceci sensible , faisons le calcul de ce qu’un seul germe pourroit produire, si l’on mettoit à profit toute sa puissance productrice ; prenons une graine d’orme qui ne pèse pas la centième partie d’une once : au bout de cent ans elle aura produit un arbre dont le volume sera , par exemple , de dix toises cubes ; mais dès la dixième année cet arbre aura rapporté un millier de graines, qui étant toutes semées produiront un millier d’arbres, lesquels au bout de cent ans auront aussi un volume égal à dix toises cubes chacun. Ainsi en cent dix ans voilà déjà plus de dix milliers de toises cubes de matière organique : dix ans après il y aura dix millions de toises , sans y comprendre les dix milliers d’augmentation par chaque année , ce qui feroit encore cent milliers de plus, et dix ans encore après il y en aura dix trillions de toises cubiques. Ainsi en cent trente ans un seul germe produiroit un volume de matière organisée de mille lieues cubiques, car une lieue cubique ne contient que dix billions de toises cubes à très-peu près , et dix ans après un volume de mille fois mille , c’est-à dire d’un million de lieues cubiques, et dix ans après un million de fois un million, c’est-à-dire un trillion de lieues cubiques de matière organisée, en sorte qu’en cent cinquante ans le globe terrestre tout entier pourroit être converti en matière organique d’une seule espèce. La puissance organique de la nature

ne seroit arrêtée que par la résistance des matières , qui, n’étant pas toutes de l’espèce qu’il faudroit qu’elles fussent pour être susceptibles de cette organisation, ne se convcrtiroient pas en substance organique ; et cela même nous prouve que la nature ne tend pas à faire du brut, mais de l’organique, et que, quand elle n’arrive pas à ce but , ce n’est que parce qu’il y a des inconvéniens qui s’y opposent. Ainsi il paroît que son principal dessein est en effet de produire des corps organisés , et d’en produire le plus qu’il est possible ; car ce que nous avons dit de la graine d’orme peut se dire de tout autre germe, et il seroit facile de démontrer que si , à commencer d’aujourd'hui, on faisoit éclore tous les œufs de toutes les poules , et que pendant trente ans on eût soin de faire éclore de même tous ceux qui viendroicnt, sans détruire aucun de ces animaux, au bout de ce temps il y en auroit assez pour couvrir la surface entière de la terre , eu les mettant tout près les uns des autres.

En réfléchissant sur cette espèce de calcul, on se familiarisera avec cette idée singulière, que l’organique est l’ouvrage le plus ordinaire de la nature, et apparemment celui qui lui coûte le moins. Mais je vais plus loin : il me paroît que la division générale qu’on de\roit faire de la matière est matière vivante et matière morte , au lieu de dire matière organisée et matière brute : le brut n’est que le mort ; je pourrois le prouver par celte quantité énorme de coquilles et d’autres dépouilles des animaux vivans qui font la principale substance des pierres, des marbres , des craies et des marnes , des terres, des tourbes, et de plusieurs autres matières que nous appelons brutes, et qui ne sont que les débris et les parties mortes d’animaux ou de végétaux ; mais une réflexion qui me paroît être bien fondée le fera peut-être mieux sentir.

Après avoir médité sur l’activité qu’a la nature pour produire des êtres organisés, après avoir vu que sa puissance à cet égard

n’est pas bornée en elle-même , mais qu’elle est seulement arrêtée par des inconvéniens et des obstacles extérieurs, après avoir reconnu qu’il doit exister une infinité de parties organiques vivantes qui doivent produire le vivant, après avoir montré que le vivant est ce qui coûte le moins à la nature, je cherche quelles sont les causes principales de la mort et de la destruction , et je vois qu’en général les êtres qui ont la puissance de convertir la matière en leur propre substance , et de s’assimiler les parties des autres êtres, sont les plus grands destructeurs. Le feu, par exemple, a tant d’activité, qu’il tourne en sa propre substance presque toute la matière qu’on lui présente; il s’assimile et se rend propres toutes les choses combustibles : aussi est-il le plus grand moyen de destruction qui nous soit connu. Les animaux semblent participer aux qualités de la flamme ; leur chaleur intérieure est une espèce de feu : aussi après la flamme, les animaux sont les plus grands destructeurs , et ils assimilent et tournent en leur substance toutes les matières qui peuvent leur servir d’alimens. Mais quoique ces deux causes de destruction soient très-considérables, et que leurs effets tendent perpétuellement à l’organisation des êtres , la cause qui la reproduit est infiniment plus puissante et plus active ; il semble quelle emprunte de la destruction même des moyens pour opérer la reproduction , puisque l’assimilation, qui est une cause de mort, est en même temps un moyen nécessaire pour produire le vivant.

Détruire un être organisé, n’est, comme nous l’avons dit , que séparer les parties organiques dont il est composé ; ces mêmes parties restent séparées jusqu’à ce qu’elles soient réunies par quelque puissance active: mais quelle est cette puissance? celle que les animaux et les végétaux ont de s’assimiler la matière qui leur sert de nourriture , n’eslelle pas la même, ou du moins n’a-t-elle pas beaucoup de rapport avec celle qui doit opérer la reproduction?

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